LA PROFESSION MEDICALE A TRAVERS LA PRATIQUE HOSPITALIERE QUOTIDIENNE

Le choix d’étudier les soignants de la médecine “moderne” au Cambodge s’inscrit dans un dialogue – mais également, et peut-être surtout, dans les silences de ce dialogue – entre anthropologie et sociologie. Les échanges de plus en plus nombreux entre ces deux disciplines, auxquelles il faudrait ajouter l’histoire, tendent à rendre plus perméables les frontières disciplinaires ainsi qu’à empiéter sur les “chasses gardées” des problématiques comme des terrains de recherche. Ces échanges ont toutefois des limites tant sur le plan du sens de la relation – qui en est le principal bénéficiaire ? – que des sujets d’étude eux-mêmes. L’anthropologie, nous semble-t-il en effet, s’est montrée plus “généreuse” que sa “sœur presque jumelle” la sociologie, la première inspirant plus largement la seconde qu’elle ne lui a elle-même emprunté – fut-ce pour lui servir de “repoussoir” et l’exemple de la médecine est très parlant sur ce point. Par ailleurs, si le “détour” par des terrains non occidentaux, auquel Georges Balandier conviait les chercheurs désirant observer leur propre société, a été suivi d’effet, peu d’entre eux ont pris les chemins inverses qui, partant de terrains français, les ont conduits vers d’autres horizons. Tel est notre parcours et ce travail anthropologique auprès des médecins cambodgiens constitue un effort pour repousser les limites du dialogue disciplinaire et réinterroger des objets qui, pour le moment, portent le label sociologique.

C’est par la sociologie des relations inter-ethniques que nous sommes venue aux médecins cambodgiens. Cherchant à comprendre les changements socioculturels survenus chez les réfugiés d’Asie du Sud-Est en France, notre choix s’était fixé sur la petite communauté cambodgienne de Rennes. Les représentations et les pratiques de santé et de maladie dans l’exil ont constitué le point d’entrée de cette analyse du processus d’acculturation. Les personnes auprès desquelles nous avons alors travaillé venaient, quelques années auparavant, de traverser la frontière khméro thaïlandaise au  péril de leur vie pour fuir un pays ruiné par quatre années de régime khmer rouge. Elles percevaient la société française comme une société d’abondance et de sécurité (médicales notamment) où les transgressions de prescriptions et d’interdits traditionnels, alimentaires et comportementaux, étaient beaucoup moins lourdes de menaces que dans le pays d’origine. “Au Cambodge, la vie est courte”, nous rappelait un homme interviewé pour expliquer le fait que, s’agissant de prolonger celle-ci par tous les moyens, deux précautions y valaient mieux qu’une.

Cette rapidité avec laquelle les personnes interrogées semblaient renoncer à la médecine traditionnelle nous frappait. Le médecin traditionnel apparaissait largement, dans les discours mais également dans la réalité rennaise du moment, comme un médecin “ethnique”, un médecin du passé, un médecin de la campagne auquel on pouvait “croire” ou non mais qui appelait, dans tous les cas, une appréciation sur le mode de la croyance. Les réfugiés avaient très discrètement recours, par ailleurs, à certaines pratiques d’auto-médication familiales très courantes au Cambodge. Le “grattage à la pièce” (koh khyol, litt. “gratter [le] vent”, ekasxül´) qui consiste à frotter le torse avec la tranche d’une pièce de monnaie enduite de matière grasse pour faire circuler le sang dans les “conduits” (sasay, srés) laisse des traces visibles sur la peau et risquaient, de ce fait, d’être stigmatisantes. Le “baume du tigre”, à la forte odeur mentholée, était de même utilisé avec modération pour ne pas attirer l’attention des “Français”. Cette discrétion, on pouvait le constater, s’attachait particulièrement aux pratiques médicales. Les manifestations culturelles et en particulier religieuses, organisées par l’association cambodgienne locale dont le chef de file était d’ailleurs un médecin cambodgien, demandaient moins de “prudence”.

Partie ainsi d’une interrogation culturelle sur les changements dans les représentations de la maladie et ce qu’elles nous apprenaient sur les transformations culturelles en général, nous en sommes arrivée à percevoir un système de référence médical socialement minorisé ; et cela, doublement : au Cambodge, institution médicale et classes éduquées considéraient les pratiques traditionnelles comme des survivances archaïques ; en France, ce corpus apparaissait comme celui d’une minorité étrangère en quête d’une intégration silencieuse. Cela ouvrait une réflexion plus large sur la structuration du champ thérapeutique en France dans lequel devaient s’insérer les réfugiés cambodgiens et sur la dominance de la profession médicale. C’était sans compter avec la “Lettre de Brahma” (prom likhet, Rbhµlixit) comme les Cambodgiens nomment plaisamment les circonstances qui modifient le destin. Ayant eu l’occasion de partir au Cambodge pour ce qui devait être, au départ, un bref séjour de familiarisation avec le pays d’origine des personnes auprès desquelles nous enquêtions, nous avons décidé de reformuler ces interrogations sur le terrain cambodgien. Nous attachant plus particulièrement au secteur le plus “moderniste” du champ thérapeutique, le système de santé moderne et ses praticiens, il s’est alors agi de comprendre comment un savoir et une pratique biomédicales s’importaient dans un contexte aussi différent que celui du Cambodge.

Table des matières

INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE. POUR UNE ANTHROPOLOGIE DES MEDECINS AU CAMBODGE
CHAPITRE I – LE CADRE CAMBODGIEN
CHAPITRE II- LES TRADITIONS DE RECHERCHE AU CAMBODGE ET L’ECLIPSE DES ANNEES 1970-1980
CHAPITRE III – COMMENT ETUDIER LES MEDECINS AU CAMBODGE
CHAPITRE IV – METHODOLOGIE
DEUXIEME PARTIE ÉTAT. SYSTÈMES DE SANTE ET MEDECINS. LES HERITAGES D’UNE HISTOIRE CHAOTIQUE SOUS INFLUENCE ÉTRANGÈRE
CHAPITRE I – MEDECINE COLONIALE FRANCAISE ET MEDECINS INDOCHINOIS (1863- 1953)
CHAPITRE II – LA MODERNITE DANS LA “NEUTRALITE” SIHANOUKISTE (1953-1970)133
CHAPITRE III – LE TEMPS DES RUPTURES. MEDECINE DE GUERRE (1970-1975) ET MEDECINE REVOLUTIONNAIRE (1975-1979)
TROISIÈME PARTIE. LES MEDECINS DANS L’ESPACE THERAPEUTIQUE. L’ETAT, LES PRATICIENS « TRADITIONNELS », LES PATIENTS
CHAPITRE I – STATUTS POLITIQUES, STATUTS PROFESSIONNELS : LES MEDECINS ET L’ETAT-PARTI CAMBODGIEN
CHAPITRE II – LES THERAPEUTES “TRADITIONNELS” ET LES MEDECINS. SAVOIRS ET POUVOIRS, SPECIFICITE ET EMPRUNTS MUTUELS
CHAPITRE III – LES USAGES SOCIAUX DE LA PLURALITE THERAPEUTIQUE. LES PATIENTS ENTRE PRAGMATISME ET MEFIANCE
QUATRIEME PARTIE. LA PROFESSION MEDICALE A TRAVERS LA PRATIQUE HOSPITALIERE QUOTIDIENNE. UNE DEFINITION NEGOCIEE ENTRE PERSONNEL MEDICAL CAMBODGIEN ET ETRANGER
CHAPITRE I – LE CADRE DU TRAVAIL HOSPITALIER. PROBLEMATIQUE ET ENJEUX DE L’INTERVENTION HUMANITAIRE
CHAPITRE II – STATUTS SOCIAUX, STATUTS PROFESSIONNELS
CONCLUSION 

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