La nature chantait

La nature chantait

Des profondeurs de la jungle, la symphonie d’une vie âpre et dangereuse serpentait entre les arbres aux couleurs humides et éclatantes. Le cri d’un singe ou le long piaillement d’un oiseau invisible, le claquement violent d’une mâchoire d’animal inconnu, le bourdonnement perpétuel et hypnotique des insectes volants, tous les bruits de cette verdure montaient aux oreilles de Litj. Il détourna un instant son regard du chemin boueux où ses pas imprimaient de profondes marques en relief, contemplant le dessin complexe et changeant de la canopée qui s’étalaient plus de trente mètres au-dessus de lui. L’espace d’un instant, il se concentra sur les bruits, se sentit envahi, puis secoua la tête. Tout cela n’avait pas de sens. La pointe d’un regret perça quelques secondes la surface calme de sa conscience, et il se demanda s’il aurait dû — cette fois encore — suivre le mirage de gloire que lui promettait le commandant. Ce n’était que sa seconde mission, mais Litj s’était déjà retrouvé dans la même situation. Des regrets, accompagnés de l’image de son officier lui passant une main sur l’épaule et le regardant avec cet air mi amusé, mi attristé, et qui lui disait :  » Je n’avais pas tout prévu, Litj ». Et au soldat de répondre :  » Je suis fier de vous servir, mon commandant ».

Et le temps passant, Litj espérait que les missions se succéderaient comme autant de bouée lancé dans la mer de la vie, vains espoirs de mettre du sens sur un parcours qui cachait mal la vanité de son existence. Et Litj, trop naïf, se lamenterait alors d’avoir pû croire que le commandant était différent de tous les autres. Un coup de coude en guise d’avertissement le ramena à la réalité verte et collante. Le sergent Fletch le dévisagea sombrement, et Litj se redressa sur toute sa hauteur. « Un peu plus et je lui rentrais dedans », songea-t-il. Cela aurait été du plus mauvais effet. Fletch n’aimait pas l’indiscipline, et il supportait encore moins les rêveries de son subalterne. Litj s’était vu remettre en place de manière nette mais non moins martiale à plusieurs reprises. La dernière avait entaillé sa lèvre inférieure, et une jolie cicatrice coupait la chair noire d’un trait boursouflé. Il passa la langue sur le souvenir cuisant, et reprit l’attitude que ses semblables attendaient de lui. Comme poussées par un souffle divin, ses épaules se redressèrent, son armure cliqueta, et ses jambes se raidirent. Il consulta son aug’, qui afficha une série d’informations, de cartographies et d’indications diverses toutes plus simples les unes que les autres. Rien ne se passait. La mission avait débuté trois jours auparavant, et ils n’y avaient croisé personne.

« Comme si cette planète les avaient dévorés ». Une stridulation siffla dans l’espace réduit de son casque. Les analyses thermiques qu’il avait lancées quelques minutes auparavant revenaient. Une pointe d’appréhension assécha sa langue. Il attrapa l’épaule du sergent Fletch, à moins d’un mètre de lui.Le seconde classe Litj avait aperçu quelque chose sur ses radars. Fletch était venu jusqu’en haut de la colonne de militaires pour trouver le commandant Flinn. Il n’avait récolté qu’un regard empli d’animosité et quelques paroles sèches crachées dans sa langue natale. Fletch s’était raidi, légèrement incliné, puis avait fait demi-tour en beuglant quelques ordres auprès de son escadron. Flinn, à nouveau seul, soupira. Litj était un bon élément à son gout. Il ne comprenait pas pourquoi le sergent s’acharnait dessus au moindre écart. Il n’avait jamais mis en danger la division, jamais commis quoi que ce soit de répréhensible pour qui que ce soit. Il était honnête, serviable, discret, et fidèle. « Un trop bon soldat pour cet imbécile », songea l’officier. Flinn consulta distraitement les données envoyés par l’aug’ de Litj. Le rendu de la forêt indiquait une multitude de tâches colorées, l’activité infrarouge ne distinguant pas les animaux à sang chaud d’éventuels humains. Impossible d’obtenir un résultat probant avec cette méthode.

Flinn se demanda comme le seconde classe avait obtenu son résultat. Il consulta le second visuel, et la réponse lui sauta au visage. Une tâche vaguement carrée, de section de quatre à cinq mètres de côtés, se distinguait des lignes verticales constituées par les troncs. Et dans ce carré, des silhouettes vagues et floues s’agitaient. Tout autour, une multitude de petites tâches rougeoyantes qui s’animaient, comme un ballet désorganisé. Cela n’intéressait pas l’officier : la nature pouvait bien s’exhiber sous ses yeux et offrir ses plus exotiques présents que Flinn les auraient foulés du pied sans ciller. Mais ces quatre formes humaines … Un possible repère pour des rebelles en fuite, admirablement dissimulé dans la végétation, mais qui ne résistait pas au traçage infrarouge. « Les imbéciles » s’amusa Flinn, en songeant que les Hommes qui avaient dû construire cette ridicule cabane n’avaient certainement aucune technologie embarquée avec eux susceptible de les avertir de la présence d’un poursuivant. « Toujours la même chose… Des fuyards rapides avec quelques armes, pas de sondes ni de radars… Quelques meurtres et plus personne ne se souvient qu’ils ont existé ». La banalité de cette poursuite rassura quelque peu le commandant. Il n’aurait pas à aborder le problème différemment des autres missions. Capture, interrogations et soumission forcée étaient les trois plaisirs qui attendaient les malheureux imbéciles qui croiseraient la route de Flinn. Il n’en ferait qu’une bouchée, et c’était là une certitude.

 

Cours gratuitTélécharger le document complet

Télécharger aussi :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *