Le métro entre espace fonctionnel et espace sensible

J’aimerais pour introduire ce mémoire relater une expérience que j’ai vécue dans le métro : durant un de mes trajets, j’ai rencontré à la station MontparnasseBienvenüe, dans le couloir menant à la sortie de la porte Océane, un saxophoniste adossé au mur du couloir en train de jouer un air de musique (voir la photo de page de garde). Je me suis alors installé au niveau du mur en face de lui pour l’écouter, en essayant de faire au plus possible abstraction de ce qu’il y avait autour de moi pour me concentrer sur sa musique : j’ai alors fermé les yeux pour essayer d’oublier quelque temps l’environnement du métro, son éclairage, et les gens qui passaient entre le musicien et moi. Peu à peu par ce procédé, le son de son saxophone n’était plus simplement un élément du paysage sonore du métro mais une voix qui s’élevait sur les autres sons perçus. Le morceau du saxophoniste a duré alors un temps qui m’a paru très long, environ quinze minutes, durant lequel j’ai eu l’impression de m’extraire du métro, et d’arriver au cœur d’une histoire que me racontait le musicien. A la fin du morceau, lorsque j’ai rouvert les yeux, j’ai eu le sentiment de prendre conscience avec un regard neuf de ce qui m’entourait : la lumière crue du métro, ses couleurs et ses formes, mais aussi l’intensité du passage humain qui se déroulait devant moi. Lorsque j’ai repris ma marche, je ne portais plus seulement attention, comme d’habitude, aux divers marqueurs qui allaient me permettre de rejoindre de la façon la plus rapide ma sortie, mais j’observais alors la démarche des gens, leurs visages, comme pourrait le faire un étranger à l’univers du métro, avec cette sensation que la musique m’avait permis d’accéder à un autre monde de perceptions.

J’en viens ainsi à l’hypothèse qui m’a servie d’axe et de problématique pour l’évolution de ma réflexion. Il existerait dans le métro plusieurs espaces de valeurs différents, imbriqués au sein d’une même localisation physique.

L’espace dominant, car perçu de la sorte par la majorité de ses usagers, correspond à l’utilité fonctionnelle que représente l’usage d’un transport public pour se déplacer en ville, majoritairement entre chez soi et son lieu de travail, mais aussi vers des lieux de loisirs. Le métro, diminutif de « Chemin de fer Métropolitain », pensé puis créé pour la ville de Paris à partir de la fin du XIXe siècle, est ainsi un lieu qui fut élaboré dans un but précis, celui d’offrir aux citadins un moyen simple, économique et efficace pour pouvoir assurer leur déplacement, en permettant par ce biais de décongestionner la surface de Paris, encombrée par les embouteillages de son trafic. Pour cela, celui-ci s’articule comme un grand réseau de voies ferrées empruntées par des équipements mécaniques – les rames -, interconnectées et accessibles depuis des lieux fixes – les stations. Le métro devient ainsi un univers uni-fonctionnel où de par l’architecture des stations, les marqueurs spatiaux, et les dispositifs techniques mis en place, tout va être réalisé pour substituer au plus possible au voyageur le souci de devoir prendre en charge par soi-même son voyage : l’usager du métro est en face d’un espace qui va tout au long de son trajet le guider pour ainsi mener à bien son déplacement. Le métro est un endroit de passage, que l’on utilise de façon systématique dans le cas des usagers habitués, sans y chercher en général une quelconque qualité émotionnelle qui nous permettrait de s’y attarder et de profiter d’un instant : en quelque sorte, nous entrons dans le métro dans l’objectif d’en ressortir, par souci de rentabilité de notre temps .

A côté de cela apparaît toutefois dans le métro un espace que l’on peut qualifier de sensible. Le sensible est par définition compris comme une entité que l’on va entreprendre de percevoir, d’appréhender avec nos sens, et qui va par ce biais nous toucher dans notre qualité d’humain. Chaque personne entretient à son échelle ainsi un rapport sensible avec certains lieux précis : nous pouvons citer par exemple l’émotion que peut procurer un paysage de coucher de soleil, ou les souvenirs associés à un endroit qui nous rappelle des moments de notre enfance. Dans le métro, il y a l’idée qu’il existerait une dimension qui soit parallèle au souci unique de réaliser son déplacement, et qui témoignerait donc d’un rapport sensible que le voyageur entretiendrait avec l’environnement : l’espace du métro qui paraît en général vide de sens, entrepris à but purement fonctionnel, peut dans certaines configurations devenir porteur d’émotions et de sensations pour ses usagers.

Le phénomène musical dans le métro, créé par l’ensemble des musiciens qui s’y produisent, autant dans les couloirs que dans les rames, devient ainsi intéressant à étudier afin de comprendre la dimension parallèle et sensible qu’il peut y exister. Tout d’abord, les musiciens, de par leur activité – jouer de la musique pour les voyageurs, à but lucratif – utilisent le métro d’une manière bien spécifique, en cherchant non pas à s’y déplacer mais à y mettre en place de par leur prestation un espace musical. Ensuite, car cet espace musical, créé par l’échange entre une source productrice de musique – le musicien – et une source réceptive – les voyageurs qui vont écouter cette musique -, vient donc insuffler au métro un caractère sensible dans le sens où le fait social qu’il vient créer ne peut se réaliser que par le partage commun d’un ressenti artistique, émotionnel. La force du musicien est ainsi de pouvoir, grâce à sa performance, venir toucher un public qui n’était pas venu dans le métro pour le rencontrer, et de réussir à créer une émulation autour de lui qui viendra transformer un endroit de transit en un lieu de partage.

J’ai ainsi voulu lors de mon terrain réalisé dans le métro, pouvoir étudier la façon dont ces deux espaces s’articulaient entre eux. De par mon observation croisée du phénomène de passage induit par les mobilités urbaines et du phénomène de partage induit par la musique, j’ai cherché à proposer dans ce mémoire des pistes de réflexion qui permettent d’envisager les rapports entre les dynamiques fonctionnelles et sensibles qui existent dans le métro.

Pour cela, j’ai organisé ma réflexion en deux parties. Une première étape sera d’abord mise en place pour interroger l’aspect fonctionnel : comment et dans quel contexte celui-ci inscrit-il son empreinte dans le métro, et détermine-t-il par conséquent un type de comportement particulier aux voyageurs. Cette dimension sera mise en perspective avec certains facteurs qui témoignent de la prise en compte dans le métro de sa relative qualité sensible, ainsi que d’usages particulier y dénotant la présence d’un intérêt social et partagé. A partir de là, j’étudierais dans un second temps le phénomène musical en présence dans le métro, c’est-à-dire ses modalités spatiales d’intrusion et d’installation en son sein, pour finir par me concentrer sur la façon dont le musicien va lors de sa performance venir créer un univers de sens tout à fait particulier, ce qui nous permettra de mieux saisir l’originalité de l’espace musical et le lien spécifique qu’il entretient avec l’aspect fonctionnel du métro.

En amont de cette réflexion, la première partie de mon développement sera destinée à contextualiser mon étude. J’ai voulu ici faire figurer les divers processus de réflexion qui ont jalonnés mon travail : suivant quel cheminement j’ai pu inscrire ’intérêt personnel que je porte à la musique dans un travail scientifique, avec quelles positions et quelles méthodologies j’ai cherché à aborder la réalité du terrain que j’entreprenais d’analyser, mais aussi comment j’ai pu intégrer mon travail au sein d’une réflexion géographique, au travers de concepts particuliers. J’espère par ce biais pouvoir rendre plus transparent mon travail, et ainsi plus accessible à toutes les personnes qui ont pu contribuer à le rendre tel qu’il est : le cadre universitaire, mais aussi mes proches et toutes les personnes rencontrées sur le terrain.

Avant de traiter directement du sujet de mon mémoire, je vais chercher à le contextualiser et le mettre en perspective au travers de mes réflexions personnelles. J’aimerais pouvoir parvenir par ce biais à mettre en valeur et expliciter les raisons qui m’ont poussé à considérer mon sujet d’étude, mon terrain, et ainsi à mettre en place des méthodologies particulières. L’utilisation ici du « Je », les tournures de phrases qui laissent transparaître le doute et non l’affirmation de vérité scientifiques définies me semblent nécessaires car je pense qu’il est important de rappeler ici, en particulier pour un sujet d’étude qui concerne la musique en grande partie, donc un domaine difficile à maitriser de façon neutre, que la place de chercheur dans son étude doit être interrogée. Tout au long de mon travail, s’est laissé transparaître des doutes, des incertitudes quant à l’information que je cherchais à expliciter, sa rigueur scientifique et géographique. J’ai essayé de mettre en rapport au mieux possible l’enseignement dont j’ai bénéficié au travers de cinq années à l’université de géographie et le monde perçu sur mon terrain d’étude. Mais derrière nos acquis de savoir reste forcément une personne, et l’impulsion qui la pousse à aller chercher de l’information, et la transmettre par la suite tient aussi à de nombreux facteurs personnels et moraux. Réaliser une introspection de son travail d’étude permet aussi de mieux comprendre ce que l’on cherche vraiment en travaillant sur un sujet précis, et d’éviter de se cacher derrière une posture : savoir rappeler que c’est en grande partie l’éducation et le cadre universitaire qui m’ont permis d’aménager un espace pour réfléchir et conceptualiser un fait social et spatial m’amène à considérer d’une nouvelle manière ma place de chercheur et à essayer de rester au plus possible humble face à mon terrain et mon sujet d’étude.

Si j’ai choisi à la suite de mes trois années de licence de géographie de m’inscrire dans un cursus de géographie culturelle, c’est déjà car celui-ci me paraissait contraster avec un enseignement rigoriste en mettant en jeu une certaine lecture de soi au travers de l’étude. Mais c’est aussi car je souhaitais fortement travailler sur un thème ayant attrait à la musique, donc à un fait culturel.

Il est difficile de savoir si l’on peut se considérer musicien. Toutefois je suis à côté de l’université principalement percussionniste – amateur – et j’ai toujours perçu la musique comme un moyen très bénéfique pour pouvoir se réaliser, tisser de nouveaux liens, et par ce biais de créer des univers spécifiques vécus en commun. Vis-à-vis de mon parcours musical, au conservatoire comme au sein de formations amateur, il est frappant de voir comment la musique peut créer un monde à elle, réunir au travers de passions des personnes dans des endroits précis, dont la salle de concert reste l’espace le plus caractéristique. Au travers de mes voyages aussi, j’ai pu voir comment la musique créait un langage qui permettait de rencontrer des gens et de s’approcher de cultures différentes.

Table des matières

INTRODUCTION GENERALE
PARTIE 1 : CONTEXTUALISATION DE L’ETUDE
I) REFLEXIONS PERSONNELLES ET METHODOLOGIQUES
1) MON CHEMINEMENT PERSONNEL
2) MON RAPPORT AU METRO
3) EVOLUTION DES PROBLEMATIQUES
4) METHODOLOGIES ENTREPRISES SUR LE TERRAIN
II) INSCRIPTION DANS LA CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE
1) LE POSTMODERNISME
2) LE TOURNANT CULTUREL
3) LES CONCEPTS GEOGRAPHIQUES UTILISES
4) LA MUSIQUE ET L’APPROCHE SENSIBLE
5) LE SONORE ET LE MUSICAL EN GEOGRAPHIE
PARTIE 2 : LE METRO COMME UN ESPACE DE TRANSPORT
I) LE METRO, UN ESPACE FONCTIONNEL
1) GENERALITES
2) LES CARACTERISTIQUES DE L’ESPACE TRANSPORT
3) LES MARQUEURS DU TRANSPORT
4) CONTEXTUALISATION
5) LES ESPACES CORRELES A LA DIMENSION FONCTIONNELLE
5.1) L’espace technicien
5.2) L’espace de confort
5.3) L’espace sécuritaire
6) LA CONSIDERATION DU SENSIBLE DANS LE METRO
II) LA PLACE DE L’HOMME DANS LE METRO
1) LE VOYAGEUR DANS L’ESPACE FONCTIONNEL DU METRO
2) LA CONSIDERATION DU FLUX DE TRANSIT
3) LE METRO : UN ESPACE DESHUMANISE ?
3.1) Un non-lieu
3.2) Réflexion sur l’espace transport
4) L’ESPACE VECU DU METRO
4.1) Les pratiques « vécues » des usagers
4.2) La considération du métro comme un espace public
PARTIE 3 : LE FAIT MUSICAL DANS LE METRO
I) LE PHENOMENE DES MUSICIENS DANS LE METRO
1) PREAMBULE
2) L’USAGE DU METRO PAR LES MUSICIENS
3) LES ESPACES UTILISES DANS LE METRO
3.1) Le cas des stations
3.2) Le cas des rames
3.3) Les « pôles » de l’activité musicale
4) RAPPORTS ENTRE MUSICIENS
5) RAPPORT AVEC LA RATP
II) LA CREATION D’UN ESPACE MUSICAL
1) LES QUALITES SENSIBLES DU MUSICIEN
2) L’ARTICULATION ENTRE ESPACE MUSICAL ET ESPACE DE PASSAGE
2.1) L’étude par l’écoute sonore
2.2) Les comportements des voyageurs face à la musique
2.3) La qualité de place de l’espace musical
3) ETUDES DE CAS
3.1) Etude de cas n°1
3.2) Etude de cas n°2
4) LES SPECIFICITES DE LA PRESTATION DANS LES RAMES
5) QUELLE PLACE A LA MUSIQUE DANS LE METRO ?
CONCLUSION GENERALE 

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