L’habitation et l’espace domestique

La maison faite de bois et constmite en pièce sur pièce, très répandue dans la campagne mauricienne et centricoise du tournant du XIXe siècle, n’offre certainement rien d’ostentatoire. Elle représente cependant une excellente adaptation aux rigueurs d’une contrée froide où les ressources en bois d’œuvre sont abondantes. La maisonnée précapitaliste ne connait pas la distinction entre les milieux « de vie» et « de travail» ; l’espace n’est que rarement spécialisé en vertu d’une fonction spécifique, et il est donc courant de trouver, dans une même pièce, des pots, des faucilles, des rouets et des lits. Mais qu’en est-il à la fin du siècle? Bien qu’elle soit toujours bâtie pour assurer la protection de la famille contre les éléments, l ‘ habitation de la fin du XIxe siècle abrite un espace domestique transformé. Une analyse détaillée des pratiques en matière de  recherche du confort et de l’intimité a été menée à bien afin de rendre compte de façon plus précise de l’augmentation du niveau de vie entrainée par l’émergence du capitalisme tout au long du XIxe siècle.

La maison et l’architecture domestique

Que ce soit en milieu urbain ou en milieu rural, la maison remplit des fonctions importantes et concrètes. Elle est un abri contre les éléments et les variations saisonnières du climat ; elle est un lieu de production et de reproduction. Témoin de la vie quotidienne des hommes et des femmes qui l ‘habitent, la maison du XIxe siècle fait l’objet de nombreuses transformations d’ordre structurel et symbolique. Déjà à la fin du XVIW siècle, la manière bourgeoise de se loger est imitée de tous et pénètre lentement jusqu’aux couches inférieures de la société  . Selon Jean-Pierre Hardy et Paul-Louis Martin, cette « manière bourgeoise », qui privilégie le bien-être matériel, le confort et l’individualité, voire l’isolement du reste de la maisonnée, sera un idéal à atteindre pour de nombreuses familles.

Un indice probant des transformations structurelles de l ‘habitation entre le début et la fin du XIxe siècle est la multiplication du nombre de pièces. Les changements à cet égard sont de deux ordres: d’une part, ceux qui affectent l’aire semi-publique de la maison, cette zone occasionnellement ouverte aux visiteurs et aux étrangers, et d’autre part, ceux qui affectent les espaces privés réservés aux membres de la famille . Les inventaires après décès permettent, dans une certaine mesure, de relever certaines de ces modifications de l’espace domestique paysan .

L’absence complète de cloisonnement dans la malson peut être interprétée comme le signe d’une pauvreté matérielle inhérente, ou du moins, d’un environnement matériel rudimentaire. Dans certains cas, les cultivateurs et leur famille occupent un espace relativement restreint ne dépassant pas 200 pieds carrés. Par exemple, Antoine Trottier, Josephte Bronssard dit Langevin et leurs trois enfants mineurs occupent, au moment du décès du chef de fami Ile, une maison d’une superficie de 196 pieds carrés  tandis que Ambroise Brière, Josephte Bertrand dit St-Arnoix, son épouse décédée, et leur unique enfant mineur occupent une maison d’une superficie de 160 pieds carrés. Ces habitations unicellulaires n’offrent bien souvent que peu d’espace aux membres de la famille et la répartition spatiale s’y organise à partir du foyer, qui est le centre de la vie quotidienne  . C’est donc dans une seule et même pièce que se situe l’aire d’alimentation, de chauffage et d’éclairage et, parfois, de travail. Afin de déterminer dans quelle mesure la maison paysanne a subi des transformations internes, nous avons calculé la répartition du nombre de divisions internes dans la maison de 55 cultivateurs, soit l’ensemble des ménages paysans échantillonnés pour la période 1880-1900 .

Une augmentation du nombre de pièces dans la maison, particulièrement de celles rattachées à l’aire privée, contribue à définir de nouvelles pratiques en matière d’intimité et d’individualité. Puisque de nombreuses familles semblent avoir délaissé la coutume ancestrale de s’isoler en suspendant des rideaux autour du lit , c’est un tout nouveau cadre de vie qui prend forme à la fin du siècle. La teneur de ce phénomène se précise avec à un croisement entre les inventaires après décès et les recensements canadiens. À partir des 35 ménages paysans retracés dans les recensements de 1871, 1881 et 1891, on constate un ratio moyen de 3,8 personnes par pièce de la maison. Une telle moyenne indique qu’il est de plus en plus possible de s’isoler, ne serait-ce que temporairement, du reste de la maisonnée. Bien que ce ratio change probablement au fil des naissances et des décès ou des allées et venues de membres de la famille élargie, il est indéniable que certains ménages bénéficient, à une étape ou une autre du cycle de vie familiale, d’un degré relativement élevé d’ intimité et de confort. Ce sera le cas, entre autres, du couple formé par Onésime Vanasse dit Beauvais et Marie-Louise-Célina Houde de Saint-Joseph-de-Maskinongé. Avec leurs six enfants, ils habitent une maison comptant une salle à manger, une salle d’ entrée, un salon, trois chambres à coucher, une cave et un grenier.

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Le chauffage et l’éclairage 

Au Canada, le poêle prendra près de 100 ans (1660-1750) pour détrôner ou du moins seconder le foyer ouvert dans la plupart des habitations . La généralisation du poêle survient au XVIIIe siècle, en milieu urbain d’abord, puis, progressivement, en milieu rural. Il s’agit d’un acquis considérable selon Jean-Pierre Hardy, dans la mesure où ni la France, ni l’Angleterre, ni les États de l’actuelle Nouvelle-Angleterre n’adoptent pleinement cet apport technique pourtant déjà bien répandu dans certains paysnordiques . C’est toutefois au cours du premier quart du XIxe siècle qu’on assiste, de manière plus ou moins rapide selon les niveaux de richesse, à une véritable multiplication du nombre de poêles dans les maisons, une pratique largement attribuable à la recherche d’un confort calorifique auquel tous aspirent, tant riches que pauvre.

Afin de déterminer dans quelle mesure ce phénomène de multiplication du nombre de poêles dans les habitations du district de Trois-Rivières s’est poursuivi tout au long du XIxe siècle, nous avons comptabilisé  tous les poêles inventoriés par les notaires dans notre échantillon d’inventaires après décès, sans distinction quant à la classe sociale, au milieu de vie (milieu rural vs milieu urbain), à la taille des poêles ou aux matériaux de fabrication (fonte, tôle, etc.).

En de rares occaSIOns, les inventaires après décès font explicitement mention d’une cheminée simple ou double construite en terre, en pierres ou en pierres de chaux.

Dans certains cas, comme chez Joseph Tessier, il s’agit de la seule et unique source de chauffage inventoriée par le notaire. Dans d’autres cas, cependant, cette cheminée est combinée à un ou plusieurs poêles de fer ou de tôle. En ce sens, dans un inventaire fait en 1817, le notaire Joseph-Casimir Dury a relevé trois poêles de fer en plus d’une cheminée en pierres de chaux dans la demeure d’un résident de Sainte-Anne-de-IaPérade, Alexis Vallé, fils. Cette combinaison est révélatrice d’un certain niveau d’aisance matérielle et d’un degré de confort domestique relativement plus élevé. Puisque le poêle est généralement placé dans une autre pièce que le foyer, il accroît l’aire de l ‘habitation où l’on peut vaquer en tout confort à ses occupations quotidiennes tout en dégageant la zone immédiate du foyer ouvert.

Table des matières

INTRODUCTION
CHAPITRE 1: CONDITIONS D’EXISTENCE ET TRANSMISSION DU PATRIMOINE AU XIXE SIÈCLE: BILAN HISTORIOGRAPHIQUE, SOURCES ET MÉTHODES
1.1 Bilan de la production scientifique
1.1.1 La culture matérielle
1.2.1 La reproduction sociale des familles
1.2 Les sources
1.3 La méthodologie
1.3.1 La collecte des données
1.3.2. L’analyse des données
Conclusion
CHAPITRE 2: LES TRANSFORMATIONS DE L’ENVIRONNEMENT MATÉRIEL ET DES HABITUDES DE CONSOMMATION
2.1 L’habitation et l’espace domestique
2.1.1 La maison et l’architecture domestique
2.1.2 Le chauffage et l’éclairage
2.1.3 Les objets d’hygiène personnelle
2.2 Le mobilier et les objets d’agrément
2.2.1 Les meubles fonctionnels et d’apparat
2.2.2 Les objets de luxe et de décoration
2.2.3 Les objets de culhlre et de loisir
Conclusion
CHAPITRE 3: LA VIE MATÉRIELLE ET LE NIVEAU DE RICHESSE: REGARD SUR LA VIE QUOTIDIENNE DES CUL TIV ATEURS
3.1 Le cultivateur et sa famille
3.2 La terre et les moyens de production
3.2.1 Le foncier
3.2.2 Les biens de production
3.2.3 Le cheptel
3.2.4 La production agricole
3.3 Les dettes et l’argent sonnant
3.3.1 Les dettes actives et le numéraire
3.3.2 Les dettes passives
3.4 Les cultivateurs: un groupe hétérogène
Conclusion
CONCLUSION

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