NAISSANCE D’UNE FIGURE LITTÉRAIRE MYTHE, HISTOIRE ET TRAGÉDIE

NAISSANCE D’UNE FIGURE LITTÉRAIRE MYTHE, HISTOIRE ET TRAGÉDIE

CLÉOPÂTRE, IDENTITÉ MYTHIQUE ET TRAGIQUE

Dans les représentations culturelles communément partagées, Cléopâtre est la reine d’Égypte, amante de Jules César puis de Marc Antoine, qui fut acculée au suicide après la défaite de ce dernier en -31 à Actium contre Octave, le futur princeps Auguste : Quel estoit Marc Antoine ? Et quel estoit l’honneur De nostre brave Roine, Digne d’un tel donneur ? Des deux l’un miserable, Cedant à son destin, D’une mort pitoyable Vint avancer sa fin : L’autre encore craintive Taschant s’évertuer, Veut, pour n’estre captive, Librement se tuer.1 Toutefois, force est de constater que Cléopâtre demeure une reine au prestige peu commun, qui accède à la postérité grâce à la littérature et aux arts. Sa représentation est marquée du sceau de l’ambiguïté : Cléopâtre est double. Ses qualités physiques et intellectuelles – nous pensons surtout à son génie politique – lui confèrent un charme singulier, qui suscite fascination bien sûr, mais aussi répulsion. Ainsi symbolise-t-elle à la fois la réussite féminine et le danger qui lui est inhérent pour une société patriarcale. Cléopâtre est avant tout le catalyseur de conflits culturels et politiques au sein de la triade méditerranéenne Rome / Athènes / Alexandrie : descendante de Ptolémée Ier , 1Étienne JODELLE, Cléopâtre captive, éd. Kathleen M. Hall, Exeter, University of Exeter, « Textes littéraires », n˚ 35, 1979, v. 425-436. 11 général d’Alexandre le Grand, elle se situe dans la lignée prestigieuse des colonisateurs grecs qui ont libéré l’Égypte de l’emprise des Perses. Mais sa liaison avec Marc Antoine renvoie surtout les Romains à la douloureuse fin de la République puisque seule la bataille d’Actium mettra un terme aux conflits civils, avant la Pax Romana d’Auguste. Si l’on s’en tient aux témoignages contemporains, la féminité ostentatoire de Cléopâtre ne dément ni son ambition ni sa férocité : de même que les auteurs antiques déplorent sa beauté malfaisante, de même les auteurs tragiques célébreront son caractère sublime. Toutefois, l’enjeu ici n’est pas d’établir la vérité sur la reine : il ne s’agit en aucune façon de faire le départ entre les deux représentations antagonistes de Cléopâtre mais plutôt de les envisager ensemble, pour comprendre comment le mythe s’est construit et pourquoi la reine a conquis la scène tragique. Elle a accédé au statut de figure mythique parce qu’elle représentait des interdits, cristallisait angoisses et tentations, illustrait une réalité humaine problématique. L’identité de Cléopâtre, qui mêle intimement l’histoire et la légende, se compose de trois menaces, liées au matriarcat, à l’extranéité et à la séduction. C’est donc une figure troublante et délétère qui se construit autour des considérations historiques sur la descendante de Ptolémée.

Une femme de pouvoir 

Reine d’Égypte, dernière représentante de la dynastie Lagide, Cléopâtre incarne aux yeux des Romains le danger du despotisme oriental. En -332, Alexandre le Grand a libéré la patrie des Prses tyranniques1 . L’année suivante, il fut proclamé Pharaon à Memphis. En -328, le pouvoir revient à son général Ptolémée Ier : c’est le début d’une nouvelle dynastie, qui prendra fin avec Cléopâtre, reine macédonienne qui n’a pas le statut de pharaon, mais qui sait recourir à la culture égyptienne pour diriger, comme le montre l’utilisation de la figure d’Isis. 

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CLÉOPÂTRE, UNE NOUVELLE ISIS ?

 Isis est une divinité cardinale du panthéon égyptien : personnification du trône, elle est une déesse magicienne, « patronne des Egiptiens » et même leur « Royne » selon Boccace1 . Son histoire et celle de son mari Osiris sont relatées par Plutarque2 : le frère d’Osiris, Seth, est jaloux de lui et veut l’éloigner. Lors d’une fête, il déclare qu’il offrira un sarcophage en or pur à celui qui entrera parfaitement dedans : il y enferme par surprise Osiris et le jette dans le Nil. Parce qu’il apprend qu’Isis cherche son mari, Seth le coupe en quarante-deux morceaux qu’il disperse3 : l’épouse éplorée les réunit et entoure le corps de bandelettes de contention. Osiris devient ainsi le dieu des morts et de la momification. Ce mythe préfigure certains motifs tragiques4 , comme la lutte fratricide par ambition, qui rappelle les Labdacides Étéocle et Polynice, mais aussi la dispersion du corps, qui fera le succès du dénouement de la Phèdre de Sénèque5 . Si, selon Plutarque, Cléopâtre se présente parfois « comme une nouvelle Isis »,c’est pour accentuer sa figure d’enchanteresse aux yeux du peuple égyptien. Mais les Romains ne sont guère séduits par la magie orientale, qui les inquiète. Toutefois, Cléopâtre sait qu’Isis est respectée à Rome : en effet, elle a un temple au Champ de Mars dès l’an -431 . Dans Cléopâtre captive, la première tragédie de notre répertoire qui a Cléopâtre comme figure tutélaire, Étienne Jodelle souligne cette identification, qui est déjà un calcul politique : Elle, qui orgueilleuse Le nom d’Isis portoit, Qui de blancheur pompeuse Richement se vestoit, Comme Isis l’ancienne, Deesse Egyptienne2 Au siècle suivant, Jean Mairet, dans Le Marc-Antoine, ou la Cléopatre (1635), rappelle également cette anecdote, qu’il présente comme une folle obstination de la reine quand le Grand Prêtre Aristée, personnage hérité du théâtre italien3 , se lamente : Que ne lui dis-je point pour lui faire quitter, L’habillement d’Isis qu’elle a voulu porter4 Il ajoute qu’il craint que Cléopâtre ne soit châtiée comme Niobé, coupable de s’être vantée d’avoir mieux fait avec ses enfants que la déesse Léto, mère d’Apollon et d’Artémis : Niobé eut pour sujet de son malheur fameux, Apollon et sa sœur, qu’elle offensa comme eux, Et j’appréhende fort pour l’Egypte, et la Reine, Qu’un même aveuglement n’ait une même peine5 L’assimilation à Isis – qui ressemble donc déjà, pour les Romains, à un crime d’hybris – conjugue charmes, pouvoir et rayonnement. Elle fait partie de la démarche d’hellénisation, politique religieuse des Ptolémées, qui œuvrent pour regrouper les cultures grecque et égyptienne. Il s’agit aussi de s’identifier à une divinité respectée dans tout le bassin méditerranéen1 : rappelons toutefois qu’il ne s’agit guère d’une exception pour les Romains, qui tendent à honorer tous les dieux par crainte.

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