Une approche du cinéma et de la musique

Le désir de raconter

S’il est un exercice que je considère à la fois comme passionnant et complexe au cinéma, c’est sans aucun doute celui qui consiste à raconter avec les images et les sons pour happer le spectateur jusqu’à l’entraîner dans un état de suspension .

C’est précisément cette envie basée sur la perception et la sensibilité du metteur en scène qui se retrouve au centre même de ma pratique. Pour le simple rêveur et observateur que je suis, le cinéma continue d’exercer une fascination sur moi par ses images, sa musique et l’association des éléments indispensables qui lui sont propres. Ainsi, je cherche à mon tour, en tant que cinéaste, à restituer ces sensations qui peuvent me traverser, et cela le plus souvent à travers une observation active. Ces moments, où dans ma position de regardeur, je suis absorbé et frappé par ce que j’observe avec attention, deviennent précisément les expériences perceptives qui m’interpellent et me conduisent dans ma démarche artistique à les partager avec le public. Depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours, un ensemble de multiples genres narratifs filmiques a été conçu au cinéma pour procurer, au-delà du simple visionnement, des sensations et des émotions au public. C’est lors de mon intégration à la maîtrise en art de l’UQAC que le film contemplatif s’est imposé pour répondre à cette démarche artistique de l’observateur que je suis depuis l’école des Beaux-arts de Poitiers.

Expérience 1 : contexte immersif et observation contemplative

Tout d’abord, j’ai entamé mon travail photographique et vidéographique à partir d’expériences introspectives. À travers l’observation de ma personne dans des passages urbains, il était question de mon histoire, des effets du déracinement et de la notion d’identité. Dans les séries photo et vidéo Passages I et II (2009-2012), on y contemplait essentiellement des actions performatives consistant à me voir immobile dans les allées de villes très fréquentées telles Paris ou Bordeaux. En filmant et photographiant ces lieux, je laissais ma caméra devant moi capter en continu ces évènements fugaces et instantanés du passage, et ce, jusqu’à ce que l’action performative cesse. Ces séries immersives me confrontaient à des notions identitaires et à la conscience de soi en tant que Français Guadeloupéen qui s’interroge sur sa double culture française et créole. Ces plongées urbaines et ces questionnements culturels reposaient sur un contact sensible et phénoménologique; contact qui cherchait à faire vivre aux spectateurs ma condition d’observateur, seul parmi cette foule d’anonymes, qui se déplaçait frénétiquement et presque silencieusement autour de moi .

Ce sont ces autotémoignages filmiques et performatifs qui firent naître l’idée d’une méthode immersive pour me construire une situation « d’observateur contemplatif ». D’autant qu’au cours de cette série, je passais des paysages naturels et montagneux de la Guadeloupe, à ceux très urbanisés et architecturaux de la France métropolitaine, ce qui constituait en plus de ces expériences processuelles une première approche esthétique en m’appuyant sur le potentiel photographique pour élargir mon décor immersif.

Expérience 2 : le montage est une écriture

Le travail cinématographique que j’ai mené dans mes recherches m’a conduit à la fiction avec le film Conviction Délirante (2011). Dans ce court-métrage, je racontais l’histoire d’une jeune femme prénommée Elsa, atteinte d’érotomanie, se persuadant que son voisin Alexis était secrètement amoureux d’elle.

Ce film a été l’occasion pour moi de stimuler les sens du spectateur par le son, mais aussi par la narration et une approche plus esthétique de l’image. En découpant le film entre scènes réelles et scènes oniriques, je voyais l’occasion de concevoir une structure de montage permettant de faire naviguer le public subtilement à travers les états de délires amoureux de la jeune femme. Par cette circulation, entre rêve et réalité, je cherchais à brouiller la frontière entre le réel et l’imaginaire, tant chez le spectateur que chez le personnage d’Elsa.

Cette expérience filmique de fiction m’a permis d’apprendre à construire non seulement un récit dramatique sur le plan scénaristique, sur le plan sonore mais aussi sur celui du montage, notamment en développant des ambiances spécifiques accentuant la psychologie de la jeune femme. Le travail de montage dans la fiction n’est pas qu’un simple rassemblement d’unités de temps et d’actions pour aider à la cohérence du métrage; en fait, le rythme et la tension du film s’instaurent à mesure que la sensibilité du réalisateur et du monteur s’affirme. C’est justement l’une des particularités du cinéma que j’ai comprise lors de la postproduction de Conviction Délirante.

Effectivement, si le scénario sert de base à la narration, le montage va plus loin en prenant en compte le rapport entre le son et l’image. Au-delà du récit, ce « mixage » entre ces deux éléments donne en quelque sorte l’atmosphère du film. Prenons comme exemple les choix esthétiques de l’image (cadrage, intensité du jeu d’acteur, …) ainsi que les sonorités qui parcourent le film; ce sont véritablement ces éléments qui apportent la substance du métrage.

Ce travail de choix fait du montage une étape fondamentale capable de marier autant d’éléments essentiels qui font partie intégrante du cinéma, et ce, quelle que soit sa forme (fictive ou expérimentale). Au terme de cette expérience filmique narrative qu’a représenté Conviction Délirante, il y a toujours un questionnement sur la présence et la non-présence d’un des éléments contributeurs du film : le son. En effet, le son peut être dans une certaine mesure un identificateur visuel du métrage, et ce, avec un usage judicieux de la musique pour appuyer les actions qui se déroulent à l’écran. Sur ce terrain, la musique a non seulement un rôle d’accompagnateur, mais aussi de lien avec le son brut ou pur (bruits et ambiances captés lors du tournage) et l’image en mouvement. En effet, la musique de film peut contenir elle-même une valeur narrative quand elle qualifie le film à l’aide d’un motif musical repérable.

Expérience 3 : du son à la musique

Durant mes années de production artistique à l’École supérieure de l’image (Beaux-arts de Poitiers), les courts-métrages d’animation Citylights (2010) et Dark Town (2011) ont été des réalisations déterminantes dans mon cheminement. Ces dernières étaient essentiellement des déambulations virtuelles dans des villes utopiques et dystopiques. Je suis parti de la fascination que j’avais pour l’urbanisation nord américaine pour laquelle je récupérais sur Internet les photographies de gratteciels de multiples villes (Montréal, New York, Hong-Kong, etc.) que j’assemblais pour créer de nouvelles perspectives topographiques.

C’est ainsi que j’ai construit des espaces personnalisés et fantasques à partir desquels s’amoncelaient des immeubles aux formes architecturales toujours plus imposantes et impossibles. Ces deux projets étaient accompagnés de musiques et de sons d’ambiances pour leur conférer une atmosphère particulière : paisible pour Citylights ou oppressante pour Dark Town.

Mon désir de raconter dans ces projets était motivé, cette fois, par ces ballades visuelles. Si Citylights était dépouillé d’histoire, c’est à travers la musique et les bruitages urbains que je pouvais rythmer la déambulation et le regard du spectateur. Ma visée première dans ce court film consistait en une immersion dans un lieu urbain onirique et fantastique. Un contexte citadin amplifié où les immeubles éblouiraient le spectateur. Avec Dark Town, là aussi, ce sont les effets sonores qui créaient cette atmosphère à la fois étrange, repoussante, mais surtout fascinante.

Table des matières

INTRODUCTION
CHAPITRE I : UNE APPROCHE DU CINÉMA ET DE LA MUSIQUE
1.1. Le désir de raconter
1.1.1. Expérience 1 : contexte immersif et observation contemplative
1.1.2. Expérience 2 : le montage est une écriture
1.1.3. Expérience 3 : du son à la musique
1.2. Repérage : le cinéma contemplatif comme expérience sensible
1.2.1. L’écriture par le montage dans le cinéma contemplatif
1.2.2. L’importance du son
1.2.3. Repérages historiques du ciné-concert
1.3. Problématique
CHAPITRE II : QUAND LA CONTEMPLATION FILMIQUE ET MUSICALE
CRÉE UN PHÉNOMÈNE MÉDITATIF CHEZ LE SPECTATEUR
2.1. Le cinéma contemplatif des années 1970
2.1.1. Approche expérimentale avec Reggio et Fricke
2.2. En quoi peut-on dire qu’il y a une démarche expérimentale au cinéma
contemplatif?
2.2.1. Godfrey Reggio : le rythme et la présence du temps contemplatif
a) Le son qui accompagne
b) Le son qui domine
c) Le son qui anime
2.2.2. Temps passage chez Fricke : le montage et ses effets dans le cinéma
contemplatif
a) Le montage pour méditer
b) Le montage en bloc-thématique
c) Le montage critique
2.3. La mise en scène de la contemplation en direct sous forme de ciné-concert
chez Yoann Lemoine (Woodkid)
2.3.1. La présence de l’orchestre
2.3.2. L’écran
2.3.3. L’usage de la lumière
CHAPITRE III : GENESIS, CRÉATION D’UN FILM CONTEMPLATIF ET
D’UN GENRE MUSICAL À SE RÉAPPROPRIER
3.1. Parcours méthodologique : une recherche immersive pour un état méditatif
3.1.1. Méthodologie collaborative et interartistique : une écriture en équipe
a) Storyboard
b) Effets visuels numériques
3.1.2. Méthodologie expérimentale : les immersions du projet Genesis
3.1.3. Méthodologie heuristique
3.2. Le montage du projet Genesis, la question du rythme
3.2.1. Agencer et créer la dialectique des blocs-thématiques
3.2.2. Raconter l’histoire avec la contemplation
3.3. L’expérience du projet final
3.3.1. La projection-test
3.3.2. Les limites de mon concept de « ciné-théâtralité »
CONCLUSION 

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