UNE ENQUÊTE EXPLORATOIRE DANS LES CLUBS SPORTIFS DES QUARTIERS POPULAIRES

 UNE ENQUÊTE EXPLORATOIRE DANS LES CLUBS SPORTIFS DES QUARTIERS POPULAIRES

J’ai mené une enquête exploratoire pendant les six premiers mois de mon travail de thèse pour faire émerger les problématiques pertinentes au regard des situations vécues par les acteurs sur leurs terrains. A partir de ma situation professionnelle (contrat CIFRE157), j’ai réalisé mes premiers pas de chercheur en sciences sociales du sport en m’immergeant intensément dans une variété de situations associatives. Cette étape initiale de construction des connaissances scientifiques s’appuie sur une dynamique collective de recherche. En effet, l’enquête exploratoire menée se confond avec un diagnostic préalable à la mise en place d’une recherche-action financée par le Comité Interministériel des Villes (CIV). Je présenterai dans ce chapitre l’organisation de la recherche-action et les résultats de l’enquête exploratoire qui ont fait émerger pour ma thèse de nouveaux questionnements et ont permis de redéfinir une méthodologie. Par cette présentation, je souhaite démontrer que ma thèse est intimement liée à un travail collectif dont la paternité des conclusions et des idées est soit du ressort du travail collectif, soit de mon propre fait. 1. Opportunités politiques, associatives et scientifiques Comme je l’ai exposé dans le chapitre précédent, la relation entre le mouvement sportif et les quartiers populaires s’est faite, en partie, sous l’impulsion d’une politique étatique en mutation. Depuis les années 1980, les pouvoirs publics, autant au niveau des services de la Jeunesse et des Sports qu’au sein de l’administration de mission de la politique de la Ville, ont multiplié les dispositifs « socio-sportifs » pour face aux violences urbaines et aux malaises des banlieues. Le sport s’est érigé en outil d’intervention sociale chargé de valeurs et de pouvoirs intrinsèques de transformation de la société et notamment de la jeunesse. Pour autant, certaines recherches quantitatives et qualitatives existantes sur l’apport éducatif et social du sport, notamment dans les quartiers, font état de la persistance des inégalités d’accès aux loisirs dans les milieux populaires et insistent sur les formes de déviances induites dans et par le sport.  Dès lors en 2007, le Comité Interministériel des Villes (CIV) a souhaité estimer l’impact éducatif et intégratif des clubs sportifs dans les quartiers populaires à travers une approche scientifique originale. La volonté de l’administration était de procéder à une estimation du potentiel d’action éducative du sport organisé pour faire face aux difficultés sociales dans les quartiers. Elle souhaitait également redéfinir ses modalités de collaboration avec les acteurs en présence sur les territoires. Cette ambition a permis à un acteur national, tête de réseau des porteurs de projets locaux, de proposer158 un projet expérimental pour répondre à cette problématique : L’Agence Pour l’Education par Le Sport (APELS). L’APELS, initialement nommée Fais-Nous Rêver, est une association qui a pris naissance en 1996 sous l’impulsion de quelques acteurs du secteur sportif et politique pour développer l’usage social et éducatif du sport (sous toutes ses définitions et ses formes de pratique). L’association a initialement développé un appel à projets à destination des acteurs locaux qui donnent au sport une finalité éducative et sociale. Elle s’est progressivement située dans le champ sportif et politique national comme une « marque de fabrique sociale » capable, par son statut associatif, de réunir un faisceau d’acteurs institutionnels : « L’agence a fait de l’éducation par le sport une marque, un concept. […] La marque s’est quand même adaptée : l’agence a complètement pris en compte l’évolution des pratiques sociales et celle de l’organisation du sport159 ». Ainsi, dix ans après les travaux expérimentaux coordonnés par Dominique CHARRIER160, il était opportun pour les chercheurs travaillant sur cette problématique, de mener une nouvelle étude sur l’impact du sport dans la transmission des savoirs, des normes et des valeurs auprès des populations des quartiers d’habitat social en France. Sous l’impulsion de Gilles VIEILLE MARCHISET, un groupe de chercheurs en sciences sociales s’est constitué pour définir et élaborer une recherche-action d’un durée de trois ans.

Recherche-action, recherche-active

La recherche-action est une posture spécifique dans les sciences sociales qui a émergé aux Etats-Unis d’Amérique au début de XXème siècle et qui s’est européanisée à partir des années 1960161. Elle se définit comme des « recherches dans lesquelles il y a une action délibérée de transformation de la réalité ; recherches ayant un double objectif : transformer la réalité et produire des connaissances concernant ces transformations162 ». Elle place le chercheur et le praticien dans une relation de co-production de savoirs. Le chercheur devient en somme un praticien du social obligé de manipuler un langage double : celui de la recherche avec sa tradition de prise de distance par rapport au terrain et celui de l’acteur de terrain en train de chercher. En ce sens, le rôle de la science n’est pas de décrire, d’expliquer et de prévoir les phénomènes à travers une posture d’observateur « neutre et objectif ». La recherche-action sert d’instrument de changement social en créant de nouveaux instruments de mesure : « La recherche-action utilise les instruments courant de la recherche en sciences sociales mais en adopte ou en invente de nouveaux163 ». Le sociologue devient alors un médiateur du processus de recherche. Le recherche-action qui a été mise en place durant trois ans s’apparentait davantage à une recherche-active. Cette dénomination revient à Joffre DUMAZEDIER qui définit la rechercheactive comme une « recherche par l’action (contrôlée) mais elle est aussi une recherche sur l’action. Il ne s’agit pas d’une recherche appliquée, limitée à des impératifs externes par opposition à la recherche fondamentale, librement développée par des impératifs internes, il s’agit d’une recherche sur une situation, dont les éléments favorables ou défavorables du point de vue des besoins socioculturels sont toujours étudiés par rapport à l’action réelle ou possible destinée à mieux satisfaire ces derniers ; il s’agit donc d’une sociologie simultanément ou alternativement critique ou constructive, qui doit permettre une recherche permanente comme l’action elle-même, sur les besoins, sur les processus de satisfaction qui, à leur tour, font apparaître de nouveaux besoins ; pour nous, le meilleur moyen de connaître une société est d’explorer ses projets d’intervention sur elle-même164 ». La recherche-active se veut ainsi être d’un « interventionnisme maitrisé ». L’action et les résultats de l’action ne deviennent pas une finalité (politique, économique, etc.) mais un moyen de compréhension sociologique de l’action elle-même. Il ne s’agit donc en aucun cas de créer « artificiellement » des actions pour les observer mais de profiter de l’action en train de se faire pour poser un regard scientifique et pour permettre à ce dernier d’être un acteur du processus. Cette posture se pose ainsi en décalage avec celle d’Alain TOURAINE dont sa sociologie et sa méthode d’intervention se dit « engagée » : «L’intervention sociologique se trouve plus proche de l’action militante, politique ou religieuse165 ». Il réaffirmera quelques années plus tard que : « le sociologue cherche à aider les hommes à faire leur histoire, en un moment où, sur les ruines des illusions détruites et trahies, la confiance en la capacité des sociétés de se produire elles-mêmes recule. Il n’est pas contradictoire d’affirmer que l’intervention sociologique a une valeur historique et de reconnaître qu’elle est aussi le signe d’un désir de faire renaitre une conscience de l’action possible et contribue ainsi à défendre et à renforcer les chances de la démocratie 166» . Le dispositif actionnaliste de TOURAINE, qui a nettement évolué depuis 1965, a pour fonction de révéler à la société ses processus d’auto-production. A travers une démarche conçue pour l’étude des mouvements sociaux, l’intervention sociologique vise à créer, stimuler et observer des groupes artificiellement composés d’acteurs jouant des rôles antagonistes dans des luttes : des militants, des forces de l’ordre, des notables locaux, etc. Le sociologue a ici deux rôles distincts : celui d’agitateur des débats et celui de révélateur des logiques d’ « action historique ». TOURAINE initie ainsi dans la deuxième moitié du XXè siècle un nouveau regard et une nouvelle posture scientifique sur les changements sociaux tout en attribuant au sociologue un rôle de « dévoileur » de la société en train de se faire. Si les points communs sont nombreux entre l’intervention sociologique de TOURAINE et la recherche-active prônée par DUMAZEDIER167, des différences les opposent : DUMAZEDIER écarte l’idée du passage obligé de constituer artificiellement de groupes sociaux pour mieux les analyser. Il interroge également le statut des connaissances produites par le groupe artificiellement construits. 

Formation et coursTélécharger le document complet

Télécharger aussi :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *