Une politique publique intégrant l’urbanisme temporaire ?

L’urbanisme temporaire est une notion qui apparait régulièrement dans la littérature. Ce phénomène tend à s’enraciner dans certaines villes belges (Gand, Bruxelles…). Il couvre des réalités très différentes, allant du squat informel voir illégal au projet entièrement institutionnel porté par les pouvoirs publics. En outre, il accueille des fonctions variées telles que le logement, les équipements publics, les aménagements d’espaces publics…

Au-delà des avantages évidents et connus de l’urbanisme temporaire, à savoir éviter la dégradation d’un bâtiment vide, assurer la garantie d’un contrôle social et répondre à des besoins urgents, nous tenterons de déterminer les opportunités et les écueils pouvant être occasionnés par l’occupation temporaire d’un lieu. L’institutionnalisation de la pratique nous intéressera particulièrement, car l’urbanisme temporaire peut dès lors devenir un outil de gestion du patrimoine public. Seront donc principalement étudiés les projets temporaires initiés dans le cadre de politiques publiques et d’importance suffisamment conséquente pour permettre un réel impact sur son contexte et impliquer un assez grand nombre d’acteurs.

L’URBANISME TEMPORAIRE

L’urbanisme temporaire est « une forme d’utilisation qui se développe dans l’attente ou avant une occupation définitive » – (Bruxelles Environnement, 2014). Il est également défini comme « l’installation pour un temps donné (et de manière légale ou non) d’individus décidés à redonner un usage à un bâtiment inoccupé : habitat, commerce pop-up store, atelier d’artiste, … » – (Bernard, 2018), ou encore comme « l’action d’organiser et d’aménager temporairement ou cycliquement des espaces à enjeux, publics ou privés, ouverts ou bâtis, occupés ou inoccupés, afin d’en stimuler les usages, d’y amplifier les échanges et d’y générer des pratiques à court terme dans une perspective de valorisation symbolique, (ré)investissement social et transformation spatiale à long terme » – (Pradel, 2018).

Ces trois définitions soulignent chacune une notion essentielle : le projet temporaire occupe un lieu en attente, un endroit sans usage et sans fonction précise. Dans sa
définition, Pradel ajoute la notion « d’espaces à enjeux ». Il rejoint en ce sens l’explication de Bruxelles Environnement : « L’intérêt de ces occupations ne réside pas uniquement dans le résultat d’occupation physique obtenu, mais surtout dans le processus qui le génère et dans le nouvel environnement et les nouveaux comportements qui l’accompagnent » – (Bruxelles Environnement, 2015). On fait ici mention de la plus-value que peut apporter l’occupation temporaire. Le projet favoriserait une appropriation positive du site par les citoyens et habitants du quartier.

Quelques écrits scientifiques considèrent le potentiel de mise en réseau de l’urbanisme temporaire – (Durand, 2017) et affirment qu’il permet de constituer un « réseau d’espaces alternatifs au sein de la ville » – (De Smet, 2013). L’intention de ces projets est de placer des terrains ou des bâtiments vacants au cœur de la vie urbaine – (Kamvasinou, 2017).

Il est intéressant de noter la différence entre les termes « temporaire » et « transitoire». Ces deux notions, bien que voisines, n’ont pas tout à fait les mêmes significations. Le projet temporaire n’a pas « vocation à influencer un projet futur » – (Awada, 2018), alors que l’urbanisme transitoire présente un « caractère de préfiguration porté par le projet » – (Awada, 2018). Distinguons également les termes « temporaire » et « tactique ».

L’urbanisme tactique, théorisé par Mike Lydon, se définit comme une série de petites actions permettant de questionner l’espace urbain – (Lydon, 2012). Il n’est pas forcément temporaire. A l’inverse, l’urbanisme transitoire exprime la volonté des porteurs de projets à intégrer des pratiques temporaires en vue de tester des fonctions et des usages. Le projet est ainsi envisagé « comme une étape d’enrichissement et/ou de valorisation programmatique d’un projet d’aménagement à venir » – (Pradel, 2018).

Dans les faits, la notion d’urbanisme temporaire recouvre des réalités très variées : l’urbanisme événementiel (marchés, brocantes), les squats, les commerces éphémères… De nombreuses variables caractérisent un projet d’urbanisme temporaire : les acteurs, initiateurs ou occupants, qui peuvent être institutionnels, non institutionnels ou issus de la société civile, le type d’activités (culturel, logement, espaces verts, etc.) ou encore le type d’espace investi (espaces extérieurs publics, immeubles de bureaux vides, etc.). Ces données varient en fonction de chaque projet et le caractérisent.

TYPOLOGIE SOMMAIRE ET FORMES DE L’URBANISME TEMPORAIRE 

OCCUPATION TEMPORAIRE LEGALE OU ILLEGALE 

Une occupation est dite légale lorsqu’elle est fixée par un arrangement contractuel avec le propriétaire du lieu. Cet arrangement peut se faire entre utilisateurs et propriétaires. Il est souvent plus simple pour les propriétaires et les occupants d’utiliser un médiateur, qui se porte garant des utilisateurs des lieux et offre ainsi plus de sécurité au propriétaire (assurance, charges à payer, etc.).

Le squat est, quant à lui, une forme d’occupation illégale. On l’associe parfois, souvent à tort, à une occupation entrainant des dégradations.

La frontière entre occupation légale et occupation illégale est plus mince qu’il n’y paraît. Même si les squats illégaux existent, la plupart finissent par s’officialiser et débouchent même, dans certains cas, sur une convention entre le propriétaire et les squatteurs – (Breem, 2018). Le squat 123 Bruxelles en est l’exemple emblématique. Cette occupation initialement illégale a débouché sur la signature d’une convention précaire avec le propriétaire, permettant aux utilisateurstemporaires du lieu de rester sur place pour une durée plus longue. « Depuis bientôt 11 ans, 55 adultes et 10 enfants cohabitent ainsi de manière structurée et constructive dans le “123”, un ancien immeuble haut de 7 étages, ancienne propriété de la Région wallonne. », – (Breem, 2018). Une occupation illégale peut aisément se transformer et se régulariser. Par le dialogue, les propriétaires finissent souvent par voir l’avantage qu’ils peuvent en retirer.

TYPE DE FONCTIONS 

Bien qu’il existe autant d’activités que de projets temporaires, nous pouvons tout de même distinguer différentes catégories d’activités : d’une part les activités lucratives de celles non lucratives, qui orienteront le projet de manière différente, d’autre part et les activités ouvertes au public (développement d’équipements sportifs, culturels, occupations d’espaces verts) de cellesréservées à un public restreint (logements occupés temporairement). Les activités qu’on retrouve dans les occupations temporaires sont principalement d’ordre culturel (environ un quart des activités dédiées à des lieux d’animation, d’exposition) – (conférence bureau AAA, 2017). Mais il peut aussi s’agir d’espaces de production, d’espaces verts (sport et agriculture urbaine), d’activités festives ou de lieux d’hébergement, (conférence bureau AAA, 2017). Certes, il est impossible de présenter toutes les activités présentes dans les projets d’occupation temporaire. Ce chapitre traitera donc des activités les plus fréquentes et les plus étudiées dans la littérature scientifique.

LOGEMENTS
La première activité qui vient à l’esprit quand on parle d’occupation temporaire peut, par exemple, être le logement, si on pense aux squats. Mais les occupations temporaires sont également beaucoup utilisées par les sociétés de logements sociaux – (Bernard, 2018). Cette utilisation du temporaire, bien que précaire, permet de répondre à la forte demande en logements, et peut se révéler être une réponse évidente à un besoin urgent. A Bruxelles par exemple, « La FéBul a, entre autres, pour mission de rechercher des pistes novatrices pour augmenter l’offre de logements de la Région. C’est dans ce cadre qu’après avoir participé à donner naissance aux Agences Immobilière Sociales, elle se concentre aujourd’hui sur des projets d’occupations temporaires. » – (Macsai, 2014). Il faut cependant noter que l’occupation temporaire par le logement, bien qu’elle permette à un plus grand nombre d’accéder à un habitat et qu’elle tente de limiter le gaspillage d’espaces, n’est qu’une réponse à court terme au déficit en logements.

ACTIVITES ECONOMIQUES
Les frais de location des occupations temporaires étant réduits, ces locaux constituent donc une alternative intéressante pour les petites entreprises disposant de peu de moyens. Dans le projet temporaire de Studio City Gate, à Bruxelles, la location de locaux permet à des entrepreneurs de développer une activité qui n’aurait peut-être pas été réalisable dans les conditions classiques du marché. Dans d’autres projets, les locaux sont donnés gratuitement grâce à l’échange de services. L’occupation temporaire permet de lancer des projets et d’expérimenter, et ce sans engager des investissements importants en amont – (Oswalt, 2013).

L’occupation temporaire peut également être utilisée comme « système de commercialisation d’un produit » – (Oswalt, 2013). Les pop-up stores, commerces temporaires et flexibles, utilisent par exemple « l’image d’innovation et de créativité associée à ces milieux pour commercialiser des produits » – (Oswalt, 2013). L’occupation temporaire n’est donc pas exclusivement pratiquée par des individus en précarité financière. Elle peut être utilisée par de grandes marques comme Nike ou Adidas pour commercialiser un produit, ou par des négoces saisonniers ou des événements (commerces au moment des fêtes, etc.) pour qui le temporaire représente un véritable fond de commerce.

ACTIVITES CULTURELLES
Les activités culturelles sont variées et ne poursuivent pas toutes les mêmes finalités. Parfois, l’occupation temporaire vise à répondre à un besoin urgent (manque d’infrastructures dans un quartier, besoin de locaux pour des associations, etc.). Parfois, les activités culturelles sont portées par des associations ou des collectifs d’artistes. Des locaux peuvent dans ce cas être mis à disposition d’artistes et servir de lieux d’exposition temporaire – (Dumont, 2016). La catégorie des activités culturelles englobe également l’urbanisme événementiel temporaire, comme les festivals, « Bruxelles les bains », les villages de Noël ou Gaulois, etc.

Table des matières

I. INTRODUCTION
II. L’URBANISME TEMPORAIRE
1. DEFINITION
2. TYPOLOGIE SOMMAIRE ET FORMES DE L’URBANISME TEMPORAIRE
2.1. OCCUPATION TEMPORAIRE LEGALE OU ILLEGALE
2.2. TYPE DE FONCTIONS
2.3. TYPE D’ESPACES, DE LIEUX
2.4. DUREE DU PROJET
2.5. ACTEURS
2.6. FINALITE PRINCIPALE DU PROJET
3. PROCESSUS ADMINISTRATIF, JURIDIQUE ET CHARTES
3.1. FONCTIONNEMENT GENERAL
3.2. NORMES ET SECURITE
3.3. LE CAS DE BRUXELLES
4. SYNTHESE ET CIBLAGE DU CAS
III. ATOUTS ET ÉCUEILS
1. ATOUTS
1.1. LUTTER CONTRE LA VACANCE DES BATIMENTS
1.2. DEVELOPPEMENT D’UNE ECONOMIE LOCALE ET SOLIDAIRE
1.3. EXPERIMENTATIONS D’USAGES
1.4. VALEUR SOCIALE DES OCCUPATIONS TEMPORAIRES
1.5. UNE AUTRE FORME DE PARTICIPATION CITOYENNE
2. ECUEILS
2.1. PRECARITE DE L’OCCUPATION TEMPORAIRE
2.2. MANQUE DE DISPOSITIONS LEGALES POUR ENCADRER LES OCCUPATIONS TEMPORAIRES EN BELGIQUE
2.3. GENTRIFICATION DU QUARTIER
3. ENJEUX
3.1. DIALOGUE ET COORDINATION ENTRE LES ACTEURS
3.2. DIVERSITE DE POPULATION
3.3. CAPACITE DU SITE, EMPLACEMENT
3.4. COORDINATION AVEC LE FUTUR PROJET DEFINITIF
IV. ÉTUDE DE CAS
0. INTRODUCTION DU CAS D’ETUDE
1. LE CONTEXTE BRUXELLOIS
1.1. LE PHENOMENE DE VACANCE A BRUXELLES
1.2. MESURES DISSUASIVES A BRUXELLES
1.3. LES PRECEDENTES EXPERIENCES D’OCCUPATIONS TEMPORAIRES A BRUXELLES
2. DESCRIPTION DU QUARTIER
2.1. LOCALISATION
2.2. CARACTERISTIQUES DU QUARTIER
3. ENJEUX
3.1. ENJEUX SUR L’ENSEMBLE DU CANAL
3.2. ENJEUX SUR LE QUAI DES MATERIAUX
4. PROCESSUS GLOBAL ET ETAPES DE PROJET
4.1. LE PLAN REGIONAL DE DEVELOPPEMENT (2002)
4.2. LE SCHEMA DIRECTEUR DE LA ZONE LEVIER N°5 (2008)
4.3. L’ETUDE URBANISTIQUE ET PAYSAGERE DE MDP (2010)
4.4. BAIL EMPHYTEOTIQUE (2012)
4.5. PLAN CANAL (2013 A 2014)
4.6. LANCEMENT DU MARCHE PUBLIC POUR LE « PARC BECO » (DEBUT 2014)
4.7. ORGANISATION DES ATELIERS PARTICIPATIFS (2014 A 2015)
4.8. DEBUT DE L’OCCUPATION TEMPORAIRE DE L’ALLEE DU KAAI (FIN 2014)
4.9. OBTENTION DU PERMIS D’URBANISME POUR LE PARC BECO (2019)
4.10. PREMIERE PHASE DES TRAVAUX (ENTRE SEPTEMBRE 2019 ET MARS 2020)
4.11. FIN DE L’OCCUPATION TEMPORAIRE DE L’ALLEE DU KAAI (MARS 2020)
5. L’OCCUPATION TEMPORAIRE DE L’ALLEE DU KAAI
5.1. OBJECTIFS DE L’ALLEE DU KAAI
5.2. LES ACTEURS DE L’ALLEE DU KAAI
5.3. COORDINATION ET FONCTIONNEMENT
6. LE BILAN, ATOUTS ET ECUEILS
6.1. ATOUTS
6.2. ÉCUEILS
V. CONCLUSION

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