Voyageurs , illettrisme et culture orale

Voyageurs , illettrisme et culture orale

L’école catégorise, créé et met à disposition des filières et des classes adaptées ou spécifiques. Les familles considérées comme appartenant à la communauté des Gens du voyage en sont des usagers réguliers. Comme je l’ai écrit dans la première partie, j’ai été surprise, d’une part, par les recours réguliers aux discours d’origination sur la population Gens du voyage (que cela ait été dans les écrits ou les interactions vécues) et d’autre part sur les références à l’illettrisme ou les difficultés (voire impossibilités) avec l’écrit170, invoquées de manière régulière quand il s’agissait de parler des Gens du voyage. Nomadisme, illettrisme et tradition orale, sont trois thématiques devenues des marqueurs culturels d’une population marginalisée. On peut donc comprendre la mise en échec scolaire des Voyageurs par le recours aux discours d’origination, mais également par rapport aux discours sur l’illettrisme et les difficultés du rapport à l’écrit ainsi qu’à la forme scolaire concernant cette population. Il convient ici de comprendre comme cette mise en échec scolaire s’est agencée, élaborée aux travers des discours sur la forme écrite et sur la forme scolaire. L’illettrisme est pour Bernard Lahire un problème construit, une invention collective, une « extraordinaire machinerie – imaginée par personne mais résultant d’une multitude de discours, d’actes et d’institutions – qui a créé, par la magie d’un immense et intense travail symbolique, un « problème social » » (Lahire, 2005 : 33). L’illettrisme ainsi défini constitue un processus de stigmatisation qu’induit la valorisation sociale de la culture lettrée. J’avancerai, avec Bernard Lahire, que dans l’école, l’échec scolaire est l’autre nom de l’illettrisme, car il « partage, pour partie, les mêmes grandes conditions objectives (notamment institutionnelles) d’apparition, et tend aujourd’hui à se substituer à lui en qualifiant d’« illettrés », au mépris, bien évidemment, d’une grande partie des définitions en circulation, des enfants encore scolarisés. » (Lahire, 2005 : 177). Nous verrons que le stigmate de l’illettré va coïncider avec la stigmatisation construite autour des Gens/Enfants du voyage.

L’illettrisme en question

Comme je l’ai présenté dans la Partie 1, je me suis questionnée, avant d’engager cette recherche, sur la notion d’illettrisme dans le cadre de mon travail de coordinatrice auprès des Gens du voyage dans l’association ALI. Si je n’arrivais pas, à ce moment-là, à démêler tous les enjeux de ce concept (que j’utilisais quasi quotidiennement pour les besoins de mon activité), le traitement des problèmes de Gens du voyage par le prisme de l’illettrisme ne me laissait pas sans interrogations. L’association pour laquelle je travaillais avait et (a toujours) des financements dans le cadre d’action de lutte contre l’illettrisme. Pour les adultes, par le biais d’un atelier de « mobilisation par l’acquisition des savoirs de base » et, pour les enfants, au titre de la prévention de l’illettrisme dans le cadre de la coordination familles-écoles, du soutien scolaire et du soutien au cours du CNED. C’est, pour rappel, ce qui m’a amenée à étudier la notion d’illettrisme dans mon Master 1(Latimier, 2008) et de littéracie dans mon Master 2 (Latimier, 2012). Dans mon mémoire de Master 1, écrit en 2006-2007 et qui portait sur « La lutte contre l’illettrisme et la population des “Gens du voyage “ », j’identifiais que « Sur de nombreux sites et dans la charte de nombreux organismes, la lutte contre l’illettrisme s’inscrit dans le champs de la formation à laquelle tout le monde a le droit car « elle permet aux personnes d’acquérir les moyens de conduire leur vie personnelle, relationnelle, sociale et économique d’une manière autonome.»171 Un « illettré » est alors quelqu’un qui a des connaissances en lecture, mais n’en a pas suffisamment pour faire face à certaines situations de la vie quotidienne ou professionnelle. Les critères du « niveau suffisant » sont donc aussi variables que les situations. Sur ce sens flottant d’« illettré », le néologisme « illettrisme » a été forgé. Le suffixe -isme a la double caractéristique de passer de ce qui qualifie une personne (et risque donc de la stigmatiser) à un phénomène abstrait sur lequel on peut discourir sans impliquer des personnes concrètes, et de transformer ce qui peut être un problème individuel en un problème social. Bernard Lahire dans son livre L’invention de l’illettrisme, qui est un considérable travail d’investigation et de mise en relation des archives sur le sujet, fait le parallèle entre illettré et ignorant.

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