Évolutions et bilan de la pratique conclavaire de la France

Évolutions et bilan de la pratique conclavaire de la France

Le passage en revue des stratégies diplomatiques de la France, des mécanismes factionnels et des obstacles structurels et conjoncturels, nous invite à faire maintenant un bilan, au regard des résultats obtenus à l’issue des conclaves de 1644, 1655 et 1667. Si nous constatons une continuité de la mens politique, nous remarquons au contraire une réelle volonté d’adaptation de la pratique conclavaire initiée par Mazarin et Louis XIV. Il convient donc de passer en revue les trois évènements d’une manière chronologique, en essayant de nous repositionner au niveau de l’autorité royale elle-même. Sans revenir sur les détails du conclave de 1644, nous avons pu mettre le doigt sur une faiblesse majeure de la stratégie diplomatique imposée par Mazarin au marquis de Saint- Chamond, à savoir l’intransigeance absolue dans la pratique de Sacchetti et dans l’exclusion de Pamphilj. Le cardinal-ministre était pleinement responsable de cet échec et en fit retomber la responsabilité sur les Barberini et sur l’ambassadeur, qui n’avait pas osé déclencher in extremis l’exclusion publique742. Cette dernière erreur fut l’échec majeur de la France, dans la mesure où, comme le soulignait Gabriel Vidal, l’exclusive n’avait d’effet que lorsqu’elle était « dénoncée publiquement », c’est-à-dire produite oralement par l’ambassadeur en présence du Collège cardinalice. Tant qu’elle demeurait secrète, elle ne pouvait avoir aucun impact sur le processus électoral743. Malgré cela, l’intervention du roi de France dans l’élection pontificale semblait légitime pour un certain nombre de cardinaux, en grande partie en raison d’une certaine hostilité envers la pression espagnole. La légitimation du consentement royal était notamment justifiée par le cardinal Francesco Barberini sur le titre de « fils aîné de l’Église », comme l’écrivait Saint- Chamond au roi : « [Barberini] me repartit qu’il scavoit que c’estoit une pensée bien insolente aux Espagnolz de prétendre quelque droict en la nomination du Pape, qu’il n’y avoit que Vostre Majesté seule qui le deust avoir comme filz aisné de l’Église […] »744. Si le cardinal-neveu jouait incontestablement sur la flatterie, pour servir les intérêts de sa maison, il touchait du doigt un point essentiel de la doctrine de la monarchie française. Monarchie de droit divin, reconnue comme telle par la Papauté, la France prétendait posséder naturellement un droit d’intervention dans les affaires romaines. Il s’agit de ce « consentement des couronnes », que nous avons évoqué, justifié en faveur de la liberté de l’Église et de l’élection pontificale.

Ce privilège politique ne suffisait pas pour autant. Il fallait aussi savoir manier, dans la pratique, les instruments diplomatiques et factionnels. Nous avons évoqué les grandes faiblesses de la faction française en 1644, ainsi que les tentatives de séduction des Barberini. Si l’obstination de Mazarin a été l’erreur théorique de la stratégie française, l’incapacité de Saint-Chamond à maintenir l’unité de la faction et à faire face au « piège » tendu par les Barberini – pour reprendre le terme employé par Vidal745 – a été l’erreur pratique. Le cardinal Bichi était pleinement conscient de cet échec et le mettait sur le compte de la trahison : « Il est vray que je craignois la pluye, mais non pas le déluge et j’en suis si hors de moy que je voudrois estre mort dans le conclave, car je ne puis me donner repos, voyant qu’en l’occasion où nous debvions faire valoir la réputation de la France, une si vilaine trahison nous ayt réduictz aux termes où nous avons esté »746. Notons au passage que, comme pour une bataille, c’est la « réputation » de la France, autrement dit son prestige à l’égard des autres États, mais aussi la gloire même du roi, qui était en jeu. La disgrâce de Saint-Chamond était avant tout justifiée par le souci de cette réputation.

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Ensuite, c’est surtout l’opiniâtreté de Mazarin qui peut nous surprendre. L’ancien diplomate pontifical s’était fait remarquer comme un adepte de l’accommodement. Lors de la guerre de succession de Mantoue, il n’hésitait même pas à biaiser et à jouer sur les ambiguïtés du langage diplomatique pour retarder ou empêcher l’usage des armes. Au conclave de 1644, le même Mazarin s’entête à vouloir soutenir Sacchetti, alors que sa cause était désespérée, et à empêcher l’élection de Pamphilj, qui n’avait pas objectivement manifesté jusqu’alors une quelconque hostilité vis-à-vis de la France. Le contexte de la guerre entre la France et l’Espagne justifie cette attitude du cardinal-ministre, pour qui le théâtre du conflit comprenait sans aucun doute la ville de Rome et la scène du conclave. Malgré ses beaux succès militaires, depuis le printemps 1643, la France n’était pas encore au stade de rivaliser pleinement avec la monarchie ibérique, dont la puissance territoriale, économique et militaire demeurait toujours redoutable et redoutée. Mazarin adoptait une position à la fois offensive et défensive, d’où son entêtement à repousser les candidats susceptibles d’être plus ou moins liés à l’Espagne. Les témoignages de l’après-conclave sont assez évocateurs sur les rapports du nouveau pape avec la France. Celui-ci était bien conscient qu’on l’accusait de faire preuve d’hostilité à l’égard de la France. Le 19 septembre 1644, Saint-Chamond, retenu au lit par une indisposition, envoya Edme du Nozet auprès d’Innocent X pour le remercier des marques d’affection qu’il avait manifestées à l’égard de l’ambassadeur.

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