FAIRE DU MUSEE UN LIEU DE MEMOIRE

FAIRE DU MUSEE UN LIEU DE MEMOIRE

Le musée post-conflit

La capitale colombienne s’est depuis une dizaine d’années, convertie en une ville mémoire. Transitent par Bogota tous les projets de politiques mémorielles et c’est souvent ici qu’ils y trouvent refuge. La politique centralisée de la Colombie concentre ainsi les mémoires du conflit armé. En 2008, on projette la construction d’un Centre de Mémoire, Paix et Réconciliation. Il est finalement ouvert en 2012. Construit sur une des ailes du Cimetière Central, dans le centre de Bogota, cet espace est conçu comme un lieu de recueillement mais revêt avant tout une dimension symbolique, définitivement tourné vers le passé plutôt que vers le futur. Il faut noter que de nombreuses sépultures ont été détruites pour que l’édifice soit construit et les corps ont été enterrés de nouveau un peu plus loin. Il ne s’agissait pas de dépouilles d’hommes ayant construit la grande histoire colombienne et faisant partie du « Panthéon national » tels que l’ancien Président de la République Laureano Gómez, le héros de guerre Francisco de Paula Santander ou le poète Rafael Pombo, pourtant tous enterrées juste à côté du Centre de Mémoire. On a cependant dû déplacer les fausses communes pleines de morts NN77 dont les familles n’ont jamais reconnu les corps. En grande partie il s’agit de morts survenues lors du Bogotazo. Le paradoxe est donc énorme puisque le Centro de Memoria, Paz y Reconciliación écrase une autre partie de la mémoire collective colombienne. On ne peut pas ordonner l’oubli mais on peut décider de ne plus parler d’un événement. De plus, le politologue et historien Camilo Rodríguez pointe du doigt un problème fondamental dans la construction de ce lieu : « Le problème avec ce lieu de mémoire c’est que le conflit persiste et qu’à cause de cela les frontières morales entre victimes et bourreaux ne sont pas délimitées. Dans ce cas, les questions clefs que chacun se posera sont : A qui portons-nous notre reconnaissance ? Comment et à partir de quoi ? ».Le manque de mise à distance et de recul ne permet pas d’avoir un regard critique sur le passé. Le Centre de Mémoire, Paix et Réconciliation fait partie du Réseaux Colombien de Lieux de Mémoire née en 2015. En tout 27 institutions en font partie, dont trois gouvernementales et le reste d’initiative communautaire. Dans ce paysage de « trop plein de mémoire » 79 , pourquoi créer en plus un Musée National de la Mémoire ? Comme nous l’avons vu précédemment, le Musée National n’assume pas ce rôle et cela est compréhensible. Il est de tradition à faire parler les objets, non les hommes. Il est également intéressant de voir que les musées de mémoire intègrent des espaces nouveaux ce qui permet de construire une nouvelle histoire nationale sans avoir le poids d’un édifice déjà chargé d’histoire. Le Musée National de Colombie en sait quelque chose. De plus, le Centre de Mémoire, Paix et Réconciliation, dont le projet a été porté par la Mairie de Bogota, se concentre principalement sur les populations de la capitale. Il fallait donc un projet plus grand, à l’échelle nationale. C’est en 2015 que le Centre National de Mémoire Historique (CNMH) prévoit un projet gargantuesque, celui de la construction d’un Musée National de la Mémoire. Des dialogues se sont tissés avec d’autres musées latino-américains comme le Musée Mémoire et Tolérance au Mexique, ou encore le Musée de Mémoire et des Droits de l’Homme au Chili, pour mener au mieux le récit muséographique de la future institution. Il faut noter ici que le Musée Mémoire et Tolérance se confronte, avec l’aide d’une muséographie high cost, au terme de « génocide » partout dans le monde (mémoires de la Shoah, Ex-Yougoslavie, Rwanda, Guatemala…) mais jamais à des conflits qui se seraient passés sur son territoire. Le Musée Mémoire et Tolérance est donc une institution qui forme une unité narrative à partir d’archives transnationales et depuis un terme de droit international. Dans le cas du Musée National de Mémoire, il s’agit d’un musée narrativement homogène grâce aux expériences empiriques du conflit armé colombien. Le premier cherche à montrer la vérité et le second la cherche encore. Sur le site internet du CNMH80, il est mentionné que l’un des critères pour la construction de ce nouveau musée sera la lecture multidimensionnelle du territoire national. Le récit muséographique serait ainsi capable d’intégrer les singularités régionales relatives au conflit armé pour que sa narration amène cohésion et sentiment national. Le fait est que l’espace urbain de Bogota ne semble pas être l’endroit idéal pour accueillir ce Musée National de la Mémoire car la capitale a toujours vécu une histoire à part de la quotidienneté de la province et plus encore du monde rural. Pourquoi ne pas implanter une structure, même si elle est de moindre importance, au sein même de ces régions qui ont le plus souffert du conflit armé ? Surtout que le musée de mémoire se voit comme un centre vivant, un lieu d’échange, alors comment faire pour que les communautés éloignées géographiquement puissent être, elles aussi, actrices de ce musée ? Cette emprise paternaliste de Bogota sur le reste du pays laisse encore une fois de nombreux exclus. Ce ne sont pas les victimes qui parlent d’eux, pour eux et pour les autres mais une politique publique ministérielle qui, sous le poids des erreurs passées et surtout de l’indifférence de ces dernières décennies, tente d’effacer sa mauvaise conscience. La reconstruction des liens sociaux est-elle pour autant impossible sans l’aide des politiques nationales actuelles ?

Usages et enjeux du patrimoine culturel colombien.

Lorsqu’on parle de patrimoine, la dimension économique du terme ne peut être niée. Comme lorsqu’on fait appel au patrimoine familial, il existe cet étrange mélange entre intérêt économique et affect pour ceux qui le possèdent. Les industries culturelles et créatives représentent un des secteurs de l’économie globale à l’expansion la plus rapide. En Amérique du Sud, la tasse d’augmentation de ce secteur est de 11,9 % contre 4,3 % sur la zone nord et centre-américaine. Le tourisme culturel est également en hausse puisqu’il représente 40 % des revenus du tourisme mondial83 . La mise en valeur du patrimoine culturel est donc primordiale pour espérer retirer un bénéfice économique de cette part importante du tourisme contemporain. De plus, il ne faut pas oublier le patrimoine naturel qui est très riche en Colombie. Il s’agit de la deuxième plus grande biodiversité du monde et trois de ses sites naturels sont inscrits au Patrimoine Mondial de l’UNESCO : le Parc naturel de los Katíos depuis 1994, le Sanctuaire de faune et de flore de Malpelo depuis 2006 et le Parc national de Chiribiquete84 en 2018. Ce sont également sept sites culturels inscrits sur la précieuse liste comme par exemple le Parc archéologique de San Agustín dont nous parlerons dans la troisième partie de cet écrit. En Colombie, l’État s’occupe intégralement de la gestion du patrimoine culturel et plus précisément la Direction du Patrimoine du Ministère de la Culture. Grâce à la nouvelle Constitution de 1991 et à la Ley General de Cultura, fut reconnu le caractère multi-ethnique et pluriculturel de la nation. Le texte constitutionnel mentionne que le patrimoine culturel colombien est constitutif de l’identité nationale et que le culturel est un facteur déterminant pour la construction d’un pays sans violence ni discrimination. La Ley General de Cultura oblige l’État à protéger, conserver, réhabiliter et divulguer l’existence du patrimoine culturel. De plus, le Ministère de 83Chiffres de l’UNESCO datant de 2012. 84 Il s’agit plus précisément d’un patrimoine mixte, à la fois naturel et culturel, selon la catégorisation utilisée par l’UNESCO. Carte 3 : Sites culturels (en jaune) et sites naturels (en vert) colombiens inscrits au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. 72 la Culture se trouve alors obligé d’incorporer le thème du patrimoine culturel au Plan National de Développement et à moindre échelle, aux plans de développement départementaux et municipaux. Grâce à la Loi 388 de 1997, il est désormais obligatoire de lier conservation du patrimoine et développement des villes ce qui en d’autres termes veut dire qu’il faut désormais contextualiser le patrimoine immobilier (sites historiques, monuments, terrains archéologiques, rues, ponts…) au sein de la totalité du patrimoine culturel et renforcer ses liens avec le mode de vie des différentes communautés. A travers l’expression de « bien d’intérêt culturel », il est important de comprendre que le patrimoine culturel n’est pas forcément synonyme de grandiose ou de monumental mais qu’il est un produit crée par des dynamiques sociales. Originellement le patrimoine culturel se référait effectivement à des œuvres maîtresses de valeur historique et artistique tandis qu’aujourd’hui l’utilisation de ce groupe de mot est légitime à partir du moment où l’objet, la pratique ou autres tend à avoir une signification particulière pour une entité privée telle qu’une association, une entreprise ou tout simplement un groupe de personnes n’ayant pas de statut juridique. L’entrée du patrimoine immatériel dans l’orbite du patrimoine culturel national met en évidence de nouvelles entités jusque-là oubliées par les politiques publiques. Parmi elles les traditions orales, les arts du spectacle, les rituels et événements festifs, les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers ou le savoir-faire nécessaire à l’artisanat traditionnel souvent de racines indigènes en Colombie. 

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