La vision de quelques nations européennes dans la correspondance de Tourguéniev (1870-1883)

La vision de quelques nations européennes dans la correspondance de Tourguéniev (1870-1883)

Après quelques années d’un travail identitaire complexe qui marqua la vie de Tourguéniev dans les années 1860, alors qu’il vivait établi de façon durable à Baden-Baden et s’éloignait de plus en plus de la Russie, quelle relation entretint-il avec l’Autre à présent ? Les années 1870 apportèrent en effet quelques changements radicaux dans son existence : un départ assez brutal de Baden-Baden, une année de transition passé en Angleterre, un établissement plutôt réussi en France et, enfin, un long et lent retour vers son pays d’origine. La guerre francoprussienne apporta son lot de bouleversements dans sa représentation du monde, ainsi que nous l’avons vu au début de ce chapitre : elle exerça un impact significatif sur sa façon d’envisager les deux pays, qui jouèrent toujours un rôle de première importance dans la définition de l’espace identitaire de l’écrivain – il s’agit de l’Allemagne et de la France. La guerre amena aussi Tourguéniev à côtoyer assez longuement le peuple anglais qui était resté jusqu’alors plutôt aux confins de son champ de vision. Toutes ces évolutions ne peuvent pas ne pas avoir bousculé la représentation des différents Autres européens chez Tourguéniev. Sa correspondance confirme le phénomène : plus loin, nous allons examiner trois figures majeures de l’altérité de cette période. Nous verrons la façon dont Tourguéniev appréhendait les Allemands alors qu’il était profondément déçu par l’attitude de la Prusse pendant la guerre 1870-1871, nous tâcherons de comprendre si les Français, en tant que peuple, finirent par gagner les sympathies de l’écrivain après plusieurs années de disgrâce. Enfin, nous verrons la façon dont il envisageait les Anglais, un peuple pas comme les autres, selon lui, au terme d’un séjour d’une année qu’il effectua dans leur pays. 

« Mes chers Allemands… » ? – la vision du peuple allemand chez Tourguéniev à l’issue de la guerre franco-prussienne

Au début de ce chapitre, nous avons eu l’occasion d’examiner la façon dont les très civilisés Allemands se transformèrent suivant Tourguéniev, au fur et à mesure de la progression de la campagne militaire de Bismarck, en un peuple chauvin aux velléités impérialistes. Au début de la confrontation franco-allemande, Tourguéniev, quoique dégoûté par la perspective de la guerre (« Безобразная, отвратительная эта война […] » 1427, « О крайнем безобразии этой войны распространяться не стану […] » 1428), ne peut rester indifférent devant le coude à coude des Allemands dans cette épreuve. En faisant le rapport des événements en cours à son frère Nikolaï, Tourguéniev semble d’abord admiratif devant le patriotisme des Allemands réunis pour faire face à Napoléon III et tout ce qu’il incarne (c’est ce que Tourguéniev semble croire à ce moment-là en tout cas) : « Немцы все воодушевлены патриотизмом – и первым результатом наполеоновской выходки было объединение Германии» 1429. Lorsque, contre toute attente, les troupes de Bismarck se montrent supérieures aux Français, Tourguéniev, aussi surpris que la plupart des Européens face aux succès des Allemands, paraît satisfait car de la réussite de la Prusse dépend, selon lui, l’état des libertés en France. Non que la Prusse fût, à ses yeux, un état tout à fait libéral, mais il se trouvait à l’opposé du régime de Napoléon III, jugé pervers et barbare. Ainsi, en août 1870, dans une lettre à Friedländer, Tourguéniev qualifie-t-il ainsi ce qui se passe : « Это поистине война цивилизации с варварством […] » 1430. On comprend dès lors l’excitation et l’inquiétude avec lesquelles il suit la progression des troupes allemandes vers l’ouest. À la fin août, alors que l’issue de la guerre se dessinait clairement en faveur de la Prusse, il écrivait encore des lignes comme celle-ci, adressée à Pietsch : « Что касается меня – то я, как Вы, должно быть, знаете, совсем немец уже потому, что победa Франции была бы гибелью свободы – напрасно только вы сожгли Страсбург» 1431. Dans ce mot à l’un de ses amis allemands les plus proches, Tourguéniev exprime, pour la première fois, ses réticences vis-à-vis des agissements des militaires prussiens. À partir du dépôt des armes par Napoléon III, ces réticences ne firent que s’aggraver. « Падение гнусной империи не изменило моих симпатий, но несколько переставило их. Теперь немцы являются завоевателями, а к завоевателям у меня сердце особенно не лежит»1432 , expliquait-il sa position à Pavel Annenkov. Lui qui espérait que la fin du régime napoléonien signerait aussi la fin des hostilités fut plus que déçu de la tournure que prenaient les événements, et un mois et demi plus tard, alors que la Prusse était en train d’engloutir l’Alsace et la Lorraine, Tourguéniev dit ces mots amers, dans une lettre à Paul Heyse : « […] боюсь, что я уже на так хорошо понимаю прежде дорогих мне немцев » 1433 . Pourtant, lorsqu’on parcourt les lettres que l’écrivain écrivit après 1871, alors que le conflit avait pris fin, et qu’il s’était installé, avec les Viardot, à Paris, on ne trouvera pas, dans sa correspondance, d’attaque véhémente contre les Allemands, à l’exemple des commentaires plus que critiques que l’écrivain pouvait formuler à l’encontre des Français durant les années 1850-1860. La seule critique régulière au sujet des Allemands, que l’on trouve dans les lettres de Tourguéniev des années 1870 concerne le don de narration très médiocre dont la nature gratifia les représentants de cette nation. Par exemple, en répondant au commentaire de Julian Schmidt concernant le roman Kinder der Welt de Paul Heyse paru peu de temps auparavant, Tourguéniev formule l’idée selon laquelle la tournure d’esprit des Allemands ne les prédispose pas au récit : « При всех огромных преимуществах немцев им не хватает дара рассказчиков; романские народы имеют его с давнего времени […]; мы, славяне, унаследовали кое-что подобное от Востока («1001 ночь», etc.) […]. Немцы слишком любят выставлять напоказ свои сюжеты в начале или во всяком случае дают сильный намек на это » 1434 . L’écrivain réitérera cette même idée trois ans plus tard, en commentant la nouvelle « Aquis submersus » de Theodor Storm, dans une lettre à Pietsch cette fois : tout en reconnaissant les qualités poétiques de l’œuvre de Storm, Tourguéniev ne peut s’empêcher de relever les défauts narratifs de celle-ci. « Рассказ написан тонко и поэтично; […] » 1435 , commence Tourguéniev son commentaire. « […] но, о боже мой, куда, напр., годится заставлять мальчика петь о рае и ангелах как раз перед тем, как утонуть! », s’exclame-i-il aussitôt, considérant que les auteurs allemands tombent systématiquement dans deux défauts récurrents dans leur prose : « Немцы, когда рассказывают, всегда совершают две ошибки: скверно мотивируют – и самым непростительными способом идеализируют действительность » 1436. Persuadé de l’incapacité des auteurs allemands contemporains à s’inspirer de la poésie de la réalité telle qu’elle existe autour d’eux, Tourguéniev semble douter de leur aptitude à créer une œuvre sans tomber dans l’exagération et le superficiel : « Нет ; немцы могут завоевать весь мир; но рассказывать они разучились… да, по правде сказать, как следует никогда и не умели » 1437. Ludwig Pietsch n’était visiblement pas d’accord avec cette opinion puisque, dans la lettre suivante, écrite en réponse à Pietsch, Tourguéniev insiste sur la véracité de sa vision des choses : « Даже если бы мальчик в рассказе Шторма и мог спеть такую песенку, он не должен был бы делать этого – ведь командует всё же автор […]. Немецкие писатели, избегайте указывать пальцем – как бы красив не был этот палец и каким бы легким ни было его движение » 1438 . Le degré d’intensité de ces commentaires critiques n’est pas très élevé. Certes, l’écrivain relève un défaut qui lui semble inhérent aux écrivains d’expression germanique en général, il exprime clairement et sincèrement son opinion dans quelques lettres adressées, dans chaque cas, à ces amis parmi les hommes de lettres allemands. La récurrence de ce commentaire dans les lettres de cette période indique qu’il s’agit d’une opinion bien formée et réfléchie de la part de l’écrivain. Mais à aucun moment l’expression de celle-ci dans ses lettres ne prend une tournure de critique véhémente. Lorsqu’on compare ces commentaires à l’opinion suivante que Tourguéniev avait eu l’occasion d’exprimer au sujet Сhansons des rues et des bois de Victor Hugo, dix ans plus tôt (« […] В. Гюго, со всеми его отвратительными гримасами в « Chansons des rues et des bois ». То, что такая блевотина абсолютно дикой и пошлой грубости не была тотчас же с осуждением отброшена, характеризует всю нацию » 1439 , avait écrit alors Tourguéniev à Theodor Storm), on comprend la différence entre une critique véhémente et subjective, issue presque de la haine, et une remarque certes critique mais formulée de façon constructive. Cependant, la quasi-absence des attaques directes de la part de Tourguéniev contre les Allemands ne doit pas nous induire en erreur. Déçu de l’attitude de ses « Allemands préférés » lors de la guerre, dépité sans doute aussi par la naïveté dont il avait lui-même fait preuve concernant les véritables motivations de la Prusse dans cette guerre, il trouva un moyen bien à lui d’évacuer sa frustration d’idéaliste, en dressant un portrait bien critique des Allemands dans « Eaux printanières ».

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