L’économie fondée sur le savoir

L’économie fondée sur le savoir

Définition 

La science économique cherche depuis toujours à apporter des réponses au problème de rareté. Son objet d’étude repose sur une réalité assez simple : les besoins des êtres humains sont illimités, mais les ressources pour les combler sont quant à elles limitées. Pour répondre à ce problème fondamental, différentes théories, différents modèles et différentes lois ont été proposés au fil du temps, influençant les trajectoires des différentes sociétés. Toutefois, une constante transcende les modèles et les théories. Les Humains ont constamment voulu maitriser et exploiter les ressources naturelles, en particulier l’agriculture et l’élevage. Cette intention s’est traduite en surplus, ce qui a libéré de la main-d’œuvre vers d’autres activités économiques plus productives. Pour ce faire, de nouvelles techniques et savoir-faire étaient nécessaires, ce que la libération du travail facilitera également. Ainsi, par le progrès technique, les Humains ont amélioré leur production de biens et services, ce qui a permis l’accumulation de richesse et ultimement, la croissance économique des sociétés (Proulx, 2011, p. 272).

La loi des trois secteurs de Fisher, Clark et Fourastié, répartit la population active en fonction de trois différents secteurs d’activités économiques, soit les secteurs primaire (l’extraction et l’exploitation des ressources naturelles), secondaire (le manufacturier et la transformation) et tertiaire (les services) (Dumontier, 1965, p. 974). Dans les économies développées, le secteur tertiaire prend une très grande place (plus de 70 %) dans la répartition sectorielle des activités économiques autant en matière de production (notamment le PIB) qu’en matière d’emplois. Si les définitions des deux premiers secteurs semblent faire consensus, le secteur tertiaire quant à lui nécessite des précisions, ce dernier se résumant souvent au résiduel des deux premiers secteurs. En effet, le secteur dit « des services » est très vaste. L’Institut national de la statistique et des études économiques de France le définit d’ailleurs comme suit : Le secteur tertiaire recouvre un vaste champ d’activités qui s’étend du commerce à l’administration, en passant par les transports, les activités financières et immobilières, les services aux entreprises et services aux particuliers, l’éducation, la santé et l’action sociale (INSEE, 2017).

De façon plus précise, depuis les années 1960, le secteur tertiaire a évolué prenant de plus en plus de place dans les économies développées. En effet, la part des services dans les activités économiques a constamment augmenté depuis la Deuxième Guerre mondiale, au grand dam des secteurs primaire et secondaire. Le Québec ne fera pas exception à cette tendance mondiale causée notamment par le progrès technologique, la libéralisation des échanges, les changements dans les habitudes de consommation, de même que l’importance accordée à l’éducation et à la santé (Québec, 1997, p. 18). La production et la consommation de services seront de plus en plus importantes, ce qui conduira à une forme de tertiarisation des activités économiques au Québec. Pour montrer l’étendue de ce phénomène, le nombre d’emplois du secteur tertiaire au Québec passera de 57 % en 1966 à 80 % en 2017 (ISQ, 2018; Québec, 1997, p. 6).

Pour mieux saisir l’importance de ce phénomène et mieux comprendre ce qu’impacte cette forte proportion d’activités sur l’économie québécoise, il est nécessaire de décomposer le secteur tertiaire en sous-secteurs. Le ministère du Développement économique de l’Innovation et de l’Exportation (MDEIE) utilisait à cet effet une triple déclinaison du secteur tertiaire en fonction de caractéristiques propres et de profils d’emplois différents (Québec, 1997, pp. 3-4, 20-21). Le premier est le secteur tertiaire traditionnel regroupant principalement le commerce, le transport, les services personnels et la restauration. Il se caractérise notamment par une valeur ajoutée généralement plus faible que les deux autres sous-secteurs. Vient ensuite le secteur tertiaire non commercial. Le MDEIE le définit comme un secteur où les services ont une incidence primordiale sur la compétitivité d’une économie. Ils peuvent être considérés comme des intrants aux activités de toutes les entreprises du secteur privé. L’enseignement, les services de santé, les services sociaux et l’administration publique en font notamment partie. Enfin, le MDEIE définit le secteur du tertiaire moteur comme un service qui exerce un effet d’entrainement sur une autre activité. Par conséquent, ces services deviennent une composante indispensable à la production de biens ou d’autres services spécialisés. Le MDEIE y classe les télécommunications, l’énergie électrique et les services aux entreprises en exemples au secteur tertiaire moteur. Cette façon de subdiviser le tertiaire en sous secteurs, bien qu’elle amène des distinctions dans les activités économiques, ne permet pas d’évacuer le flou sémantique entourant le secteur des services. De façon plus précise, le fait de considérer l’enseignement, en particulier l’enseignement supérieur, comme un simple intrant aux activités du secteur privé est très limitatif. L’éducation supérieure possède davantage des caractéristiques dynamiques beaucoup plus proches du tertiaire moteur (effet d’entrainement) que de simples fonctions statiques non commerciales. C’est pourquoi il faut apporter des critères supplémentaires pour mieux définir les sous-catégories du secteur tertiaire. À cet effet, Proulx circonscrit le domaine du tertiaire moteur de développement économique par les champs de la finance, des services spécialisés aux entreprises, de la recherche et développement (R et D), de l’enseignement supérieur, ainsi que des arts et de la culture (Proulx, 2007, p. 61). Ce regroupement repose lui aussi sur la notion d’effet moteur ou d’entrainement des activités de services sur d’autres activités économiques, tout en y ajoutant des attributs comme le savoir, le savoirfaire, l’innovation et la créativité. Cette façon de définir le tertiaire moteur est plus riche de sens puisqu’elle inclut de façon implicite le caractère déterminant que peut jouer le capital humain par ses effets d’entrainements .

D’autre part, si auparavant le secteur tertiaire était davantage considéré comme un résiduel du secteur des services par son flou sémantique, la nouvelle économie fondée sur le savoir prenant de plus en plus d’importance depuis les années 2000, modifiera la façon de l’appréhender. En effet, le secteur tertiaire est actuellement davantage divisé entre le tertiaire supérieur (moteur) et inférieur. Le tertiaire inférieur comporte le secteur commercial et les services à la population en général. Le tertiaire supérieur pour sa part correspond au tertiaire moteur défini précédemment par Proulx (2007). Il s’apparente aussi aux activités de la classe créative telle que proposée par Florida (2002), notamment par ce qu’il nomme le « secteur créatif » constitué du secteur technologique, des arts et de la culture, des activités professionnelles et de gestion et des activités d’éducation (Darchen & Tremblay, 2010, pp. 17-18). Le simple fait de le nommer « supérieur » illustre son ascendant grandissant dans les économies. La forte transformation actuelle vers des économies nécessitant davantage de savoir et de connaissances apparait comme le grand motif de ce changement sémantique.

La sectorisation de l’économie est donc utile afin de mieux cerner les contours du tertiaire supérieur, afin de mieux en saisir la mesure et ses effets. Cela permet aussi d’établir la relation entre l’éducation supérieure et l’économie du savoir. Celleci est souvent associée ce que plusieurs appellent la « nouvelle économie ». Or, cette appellation est galvaudée et son imprécision sert mal la multitude de dimensions se  derrière l’expression « nouvelle économie ». Différentes recherches sur les nouvelles réalités du travail, de la production industrielle, des services et de l’emploi tendent d’ailleurs à montrer que le rôle des savoirs et des connaissances est primordial dans les activités économiques. C’est pourquoi l’appellation « économies fondées sur le savoir » apparait plus juste sur le plan culturel et plus scientifiquement justifiable (Tremblay & Rolland, 2003). Il est néanmoins nécessaire d’y apporter quelques nuances.

Il n’y a pas de modélisation définitive de l’économie fondée sur le savoir. Les questionnements épistémologiques sur la genèse de la connaissance y sont sans doute pour quelque chose. D’autant plus que le savoir ne semble pas respecter le principe de rareté inhérent à la science économique, ce dernier existant apparemment en quantité illimitée. Là où il y a rareté concernant le savoir, c’est dans notre capacité à utiliser ce dernier de façon intelligente dans nos façons de faire (Latouche, 2003, p. 30). Selon Bernatchez, le référentiel de l’économie fondée sur le savoir s’est développé au milieu des années 1990. Ce type d’économie repose sur la production, la diffusion et l’utilisation du savoir dans une perspective de croissance économique. Ce savoir s’acquiert par l’éducation, se préserve par la formation tout au long de la vie et rapporte des dividendes qui se mesurent par une augmentation de la productivité (Bernatchez, 2014a, p. 22). Selon lui, le savoir stimule la performance économique.

L’OCDE propose en ce sens quatre différents types des savoirs utiles afin de mieux saisir leurs finalités (OCDE, 1996). Il y a d’abord le « savoir-quoi » qui renvoie à la connaissance factuelle. Ce type de savoir est plus facile à transmettre, car il est plus facile à mesurer et à codifier. D’ailleurs, l’arrivée des nouvelles technologies d’informations et de communication (NTIC), notamment Internet, rendra de plus en plus facile l’accessibilité au savoir-quoi puisque ce dernier est très facile à numériser et donc à diffuser. Le second type de savoir est celui du « savoir-comment », soit celui des principes régissant les phénomènes. Il se réfère davantage aux activités de recherches scientifiques et alimente le développement de nouveaux produits, de nouveaux services et de nouvelles façons de faire. La production et surtout la reproduction de ce savoir-comment sont surtout l’affaire d’organismes spécialisés comme les centres de recherche, les laboratoires ainsi que les institutions d’éducation supérieure (Latouche, 2003, p. 31). Le troisième type de savoir est celui du « savoir-faire », soit les compétences des individus ou des organisations à mener des tâches à bien. Ce type de savoir s’acquiert dans l’action, s’accumule par l’expérience. Il est difficile à coder, à mesurer et à diffuser en raison de sa nature fortement tacite. Vient enfin le « savoir-qui » permettant de repérer les experts et d’utiliser efficacement leurs connaissances et leurs compétences (Bernatchez, 2014a, p. 22). Ce type de savoir revêt une importance stratégique puisque son accès permet d’améliorer les capacités de production et d’innovation. L’existence d’un réseau de partage de qualité reposant sur un grand niveau de confiance réciproque et l’utilisation judicieuse des inforoutes numériques sont des facteurs qui favorisent le développement d’un savoir-qui (Latouche, 2003, pp. 31-33).

La mobilité et la circulation de ces quatre types de savoir font en sorte que les activités économiques nécessitent aujourd’hui de plus en plus de savoirs, de connaissances, voire d’intelligence. En ce sens, ce phénomène tend à être de plus en plus irréversible : On arrive encore mal à traduire […] l’idée que la génération, la distribution, l’accumulation et l’utilisation du savoir jouent un rôle novateur dans le processus de production, que le savoir peut accroître directement la capacité productive des autres facteurs de production […] C’est que l’économie à son tour devient « intelligente » et à ce titre, il n’y aura pas de retour en arrière : l’économie va requérir toujours plus de savoir et toujours plus d’intelligence […] individuelle et collective, pour fonctionner adéquatement (Latouche, 2003, p. 29).

L’économie fondée sur le savoir est donc bien présente. Bien que ses contours soient encore flous, plusieurs sociétés y adhèrent et cherchent souvent par la politique publique à la piloter. Les changements que ce type d’économie propose sont toutefois structurels et non conjoncturels ne pouvant se faire que dans une stratégie à moyen ou long terme. Cela nécessite en conséquence un changement de paradigme des acteurs dans leur conception du développement économique du territoire (Bergeron, 2004). Nous avons vu que l’essor des nouvelles technologies informationnelles accélère et impose aux sociétés de se tourner vers l’économie fondée sur le savoir. Ceci fait même en sorte que « la compétitivité des entreprises et des nations passe largement par l’innovation, par de nouveaux procédés de production, de nouveaux produits, de nouveaux services, de nouveaux marchés » (Proulx, 2011, p. 320). Cette exploitation du savoir comme moteur économique passe inévitablement par un processus d’innovation. Or, la modélisation de l’innovation est encore un domaine nouveau de recherche. Certains la qualifiant même de « boîte noire » (Tremblay, 2003, p. 18). Il est néanmoins possible de dégager certains modèles qui aident à la saisir et à mieux l’appréhender .

Table des matières

INTRODUCTION
CHAPITRE 1 : SUJET DE RECHERCHE ET PROBLÉMATIQUE
1.1. LA PÉRIPHÉRIE QUÉBÉCOISE
1.1.1 Contexte actuel de la périphérie québécoise
1.2. L’ÉCONOMIE FONDÉE SUR LE SAVOIR
1.1.2 Définition
1.2.2 L’innovation et ses modèles
1.3.2 La spécialisation et la diversification économiques sur les territoires
1.3. L’ÉDUCATION SUPÉRIEURE ET LE SOUTIEN À L’INNOVATION EN PÉRIPHÉRIE
1.3.1 La question de recherche
1.3.2 Les objectifs de recherche
CHAPITRE 2 : MÉTHODOLOGIE
2.1 LES APPROCHES INDUCTIVES DE LA RECHERCHE
2.1.1 Définition et pertinence par rapport à l’objet de recherche
2.2 UNE DÉMARCHE MÉTHODOLOGIQUE HYBRIDE
2.2.1 Justification
2.2.2 Sélection de l’échantillon
2.2.3 Mesurer l’offre de formation créditée
2.2.4 L’utilisation de données secondaires
2.3 LA COLLECTE ET LE TRAITEMENT DES DONNÉES
2.3.1 Déroulement général
2.3.2 L’Offre de formation continue (AEC) 1994-2018
2.3.3 L’Offre de formation régulière (DEC) 1967-2018
2.3.4 La classification CLÉO
2.3.5 Les projets de recherches des cégeps et des CCTT 2012-2017
2.3.6 Le capital humain des cégeps périphériques
2.3.7 Évaluation des données
CHAPITRE 3 : PRÉSENTATION DES RÉSULTATS
3.1 LE MODÈLE COLLÉGIAL QUÉBÉCOIS
3.1.1 Les origines
3.1.2 La mission des cégeps
3.1.3 Les cégeps : constituantes et satellites
3.1.4 La formation collégiale au Québec
3.1.5 Les réformes du réseau collégial
3.1.6 La recherche collégiale au Québec
3.2 DESCRIPTION DE L’OFFRE DE FORMATION EN PÉRIPHÉRIE
3.2.1 L’offre de DEC en périphérie – 2018
3.2.2 L’offre 1967-2018 de DEC en périphérie
3.2.3 L’offre 1994-2018 des AEC en périphérie
3.2.4 Analyse croisée AEC/DEC
3.2.5 La diversification des cégeps en périphérie
3.3 DESCRIPTION DES ACTIVITÉS DE RECHERCHES DES CÉGEPS EN PÉRIPHÉRIE
3.4 PORTRAIT DU CAPITAL HUMAIN DES CÉGEPS EN PÉRIPHÉRIE
CHAPITRE 4 : ANALYSE DES RÉSULTATS
4.1 DES DONNÉES SIGNIFICATIVES QUI CARACTÉRISENT LES CÉGEPS EN PÉRIPHÉRIE
4.2 L’INNOVATION COLLÉGIALE EN SOUTIEN À LA PÉRIPHÉRIE
4.3 LA DIVERSIFICATION DE LA FORMATION COLLÉGIALE COMME ÉLÉMENT DE SOUTIEN À LA PÉRIPHÉRIE
4.4 LA CONSTRUCTION DES INDICES D’ANALYSE
4.4.1 Le modèle du calcul de l’IDH comme base de comparaison
4.4.2 L’indice de soutien à l’innovation des cégeps en périphérie (ISIC)
4.4.3 L’indice de diversification de l’offre de formation des cégeps en périphérie
4.5 UNE CATÉGORISATION DES CÉGEPS EN PÉRIPHÉRIE
4.5.1 La relation innovation/diversification des cégeps en soutien à la périphérie
4.5.2 Les cégeps classiques et spécialisés
4.5.3 Les cégeps classiques et diversifiés
4.5.4 Les cégeps innovateurs et spécialisés
4.5.5 Les cégeps innovateurs et diversifiés
CONCLUSION

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