Les méthodes ”agiles” de management de projets informatiques

Nombre de modèles de développement de logiciels et de standards de management de projets a été élaboré au cours de ces quatre dernières décennies. De sérieux problèmes de qualité et de productivité ont été rencontrés par les sociétés informatiques les amenant au fil du temps à repenser leurs modes de développement et de gestion de projets informatiques . Jusqu’à la fin des années 1990, les méthodes dominantes en développement de logiciels étaient celles basées sur le découpage en lots séquentiels. À chaque phase, correspond un ensemble d’activités ou de tâches à réaliser et à piloter, ainsi que des décisions à prendre. Le livrable est produit à la fin du processus. Ce processus de développement a été symbolisé par la course de relais où les différents services fonctionnels se relaient tour à tour (Takeushi & Nonaka, 1986 ; Midler, 1993b). L’approche la plus représentative de ce type de développement est le modèle de la « cascade ». Universellement connu et utilisé, il se base sur l’anticipation des demandes des clients, la définition complète du produit et la documentation exhaustive. Toutefois, depuis quelques années, les principes de découpages linéaires et de management de projets informatiques portés par les méthodes « classiques » sont de plus en plus remis en cause. Les sociétés informatiques se trouvent aujourd’hui confrontées à de fortes pression et concurrence sur un marché caractérisé par une diversité des offres technologiques, une instabilité des demandes et une réduction des délais de mise sur le marché. Le changement permanent des fonctionnalités à développer et l’effet « tunnel » causé par les projets en « cascade » ont amené les praticiens à remettre en question ce modèle de développement et à se focaliser sur les évolutions rapides et constantes du marché technologique. Comme la planification et l’organisation ex ante du processus de développement s’avèrent, de nos jours, difficiles à réaliser, de nouvelles approches, plus « flexibles », dénommées « agiles », ont été développées; elles se sont progressivement diffusées au niveau des industries de logiciels.

A quoi le terme « agilité » renvoie-t-il précisément ? A quelle(s) forme(s) d’agilité ? Sur quels principes gestionnaires les méthodes « agiles » de développement et de management de projet se basent-elles ? Comment sont-elles appliquées au sein des industries de logiciels ? Existe-til un référentiel permettant de structurer la conduite d’un projet « agile » ?

En très peu d’années, la notion d’« agilité » a connu un succès considérable au niveau des industries de développement de logiciels. Comme en témoignent les multiples colloques et publications consacrés à cette thématique, de nombreuses sociétés informatiques aspirent aujourd’hui à rompre avec les méthodes « classiques» et à devenir « agile ». Une enquête internationale , menée en 2008 auprès de 642 professionnels du développement d’applications informatiques et en management de projets, a montré que 69 % des participants utilisent, au cours de leur projet, une ou plusieurs technique(s) relevant des méthodes « agiles ».

Ces méthodes sont généralement décrites comme étant itératives, incrémentales, encourageant l’auto-organisation et s’adaptant au changement. Contrairement aux approches « classiques », elles n’exigent qu’un formalisme « léger » et renvoient à une représentation « souple » des pratiques de développement et de management favorisant le « bricolage » et l’ajustement continu au contexte des projets .

En effet, ces formes innovantes de développement de logiciels reposent sur un ensemble de pratiques d’ingénierie et de gestion de projet bien définies ainsi que sur une philosophie gestionnaire qui visent, d’une part, à améliorer l’adaptabilité et la réactivité des équipes de développement et d’autre part, à réduire, voire à éliminer les divers types de gaspillages (les fonctionnalités inutiles, les anomalies tardivement identifiées, le « retravail », les temps d’attente, dus au chevauchement entre les phases d’un projet, etc.) souvent rencontrés dans les projets informatiques. Comme nous le verrons dans le cadre de cette thèse , cette notion de gaspillage se trouve au cœur des préoccupations des « agilistes » et en particulier des partisans de l’approche lean .

Malgré la littérature foisonnante sur le concept d’agilité, la transition vers une organisation « agile » constitue un réel défi. A l’heure actuelle, le contexte d’utilisation des outils « agiles » demeure flou. L’analyse de la littérature parue sur le sujet souligne des positions contradictoires des praticiens vis-à-vis de l’applicabilité des pratiques et instruments de gestion portés par ces approches de développement et de management de projet. Les méthodes « agiles » articulent de nouveaux concepts et dispositifs managériaux sans participer toutefois d’un modèle unifié de gestion. Elles ne semblent pas s’appuyer sur une démarche structurée de management de projet. Elles posent ainsi la question du degré de faisabilité du substrat technique qui y est associé, de la plus ou moins grande pertinence de la philosophie gestionnaire qu’elles sous-tendent soit, de leur contextualisation interne (David, 1996).

Le caractère « souple » des outils « agiles » leur confère la capacité de s’adapter facilement aux modes de fonctionnement des équipes, essentiellement, de taille réduite (moins de 10 personnes). En effet, ces méthodes renvoient implicitement à des configurations organisationnelles « simples » où des modes de coordination de type « adhocratique » (Mintzberg, 1984) peuvent facilement être mis en place. Elles semblent participer d’une philosophie d’organizing où les acteurs sont impliqués dans des processus d’ajustement, d’expérimentation, d’apprentissage et d’amélioration continus. L’instabilité de l’environnement pousse les équipes « agiles» à s’interroger régulièrement sur la façon d’améliorer leurs comportements par rapport aux situations rencontrées. La mise en œuvre des outils « agiles » relève particulièrement des compétences des individus, de leurs échanges et collaboration continus et de leur aptitude à s’adapter rapidement à de nouvelles situations. Si l’application de ces méthodes a reçu des échos très positifs au niveau des équipes de taille réduite, les résultats ont été moins parlants quant à leur application dans des structures organisationnelles complexes où les modes de communication et de collaboration ne sont pas toujours faciles à réaliser. Parmi les études empiriques ayant traité de la mise en pratique de ces « innovations managériales », rares sont celles qui se sont focalisées sur leur application dans des structures organisationnelles « complexes ». Nous constatons par conséquent, une véritable lacune dans la littérature consacrée à ce sujet. D’autant plus, qu’aujourd’hui, la majorité des organisations, s’inscrivant dans des structures complexes, peine à implémenter, au sein de leurs équipes, ce type de pratiques de développement et de management de projet.

La philosophie des méthodes « agiles »semble ainsi poser de façon centrale la question du sens collectif, et ce dans une perspective interactionniste (Koenig, 2003) où la création de sens se fait de manière processuelle par l’intermédiaire de la communication entre les intervenants. Dans cette optique, les dynamiques d’organizing auxquelles ces méthodes renvoient peuvent être appréhendées comme des séquences continues d’interactions entre les acteurs d’un projet. Cela nous amène à nous interroger sur la manière dont ce type « d’innovation managériale » (David, 1996) peut être mis en œuvre dans une démarche structurée de management pour constituer un dispositif formalisé d’organizing.

L’objet de cette thèse de doctorat en sciences de gestion est de répondre à cette problématique de recherche en articulant une analyse critique de la littérature consacrée aux méthodes « agiles » et une étude de cas (David, 2000) menée dans la perspective de l’approche « par la pratique » (Gherardi, 2000, 2001 ; Whittington, 2003 ; 2007 ; Jarzabkowski, 2004 ; Antonacopoulou, 2006 ; Jarzabkowski & Kaplan, 2008). Cette dernière met en avant l’action humaine pour comprendre le fonctionnement des groupes et les liens qu’ils entretiennent avec l’organisation et la société (Rouleau, Allard-Poesi & Warnier, 2007).

Table des matières

Introduction générale
Chapitre I : Présentation des méthodes « agiles » : principes et instruments de gestion
1. Des méthodes classiques de management de projet aux méthodes « agiles »
1.1 Les méthodes « classiques » : une démarche « lourde » de conduite de projet
1.2 Les méthodes « agiles » : une nouvelle tendance managériale
1.3 Les sources d’inspiration des méthodes « agiles »
2. Présentation des méthodes « agiles »
2.1 La méthode « scrum »
2.2 La méthode « Extreme Programming »
2.3 Le lean développement
2.4 « Scrum », « xp » et le développement « lean » : différences et complémentarité
Chapitre II : Analyse de la mise en pratique des « innovations managériales »
1. Les pratiques « agiles » les plus référencées : avantages et limites
1.1 Les pratiques d’ingénierie
1.2 Les pratiques de collaboration et de coordination
1.3 Les outils de support au management
2. Les méthodes « agiles » v/s méthodes « classiques » : quelles méthodes privilégier ?
3. L’application des pratiques « agiles » dans un environnement géodistribué
3.1 Les principaux défis du développement « agile » distribué
3.2 Les recommandations des praticiens face aux défis remontés
3.3 Regard complémentaires des experts sur le développement « agile » globalisé
Chapitre III : Stratégie de recherche : une approche « par la pratique »
1. La « fabrique de la stratégie » : champ de recherche émergent en sciences sociales
1.1 Le strategizing : à l’intersection des pratiques, praxis et praticiens
1.2 Qui sont les stratégistes et que font-ils ?
2. Le modèle du sensemaking
2.1 Les propriétés du sensemaking
2.2 L’organisation appréhendée comme un processus d’organizing
Conclusion générale 

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