Marquage de site et conception signalétique quelles variables pour la conception d’une morphologie sonore

Marquage de site et conception signalétique quelles variables pour la conception d’une morphologie sonore

Vers une conception du marquage de site : projections et pistes de réflexions sur le cadre spatio-tempore

Quelle disposition spatiale pour l’implantation du marquage de site ?

Nous n’avons jusqu’alors que peu de visibilité sur la conception du site et de son marquage. Par-delà les suggestions de marqueurs et des différentes fonctions attribuables, le terrain (littéralement) sur lequel peuvent être projetées nos suggestions est encore relativement vague. Il l’est d’ailleurs car il fait partie du marquage, plus précisément du discours in situ. Le marquage ne se limite pas à une somme d’éléments isolables ou d’objets totalement autonomes. Nous abordions en chapitre I le fait que les différents éléments qui constitueront la mémoire sont appréhendés comme des discours. Ces sous-discours composeront le discours global de la mémoire du site et de sa transmission par une cohérence et des interactions entre eux. Ils peuvent se décliner en différents niveaux : des éléments isolables peuvent construire un ensemble plus large considéré lui-même comme un sous-discours. Aussi, le discours du site d’enfouissement ne se limitera pas à des marqueurs disposés dans un certain ordre. Ce sousdiscours sera composé de différents éléments, qui porteront chacun des marques de l’histoire du site et de la construction d’une communication. Actuellement, le site de Bure où se trouve le laboratoire de Cigéo est déjà composé d’infrastructures avec des limites spatiales, des bâtiments aux fonctions diverses (Ecothèque, vulgarisation sur la technique liée à la gestion des déchets radioactifs, services liés à l’activité sur le site – restauration, hôtel –, bâtiments industriels), qui constituent un ensemble signifiant. Ces structures sont vouées à évoluer, pour certaines à disparaitre, à être remplacées, les limites vont être modifiées au fil de l’exploitation et des différentes phases du site. À ce sujet, Nanta Novello-Paglianti présentait en 2017 une lecture sémiotique341 du discours actuel du site de Bure. Elle prenait alors en compte la place du « spectateur » dans le dispositif de communication muséal, les expériences mises en acte par la structure de l’ANDRA que le public « réalise » lors de sa visite, la nature des informations transmises, les supports utilisés et enfin les liens entre le lieu (l’organisation spatiale) et la disposition de l’information sur le site. Tous ces éléments sont constitutifs du discours-site. Nanta Novello-Paglianti appuyait notamment la nécessité de passer des discours actuels, construisant une mémoire technique, à des discours construisant une mémoire sociale. Aujourd’hui, les éléments de communication du site portent sur la présentation des relevés scientifiques, des techniques et des productions industrielles. Or la construction d’une mémoire durable doit passer par la prise en compte des « traditions historiques, agricoles, [et] des mœurs » ainsi que des traces laissées par l’activité humaine et industrielle future qui modifiera la disposition de l’environnement342 . La construction de l’espace discursif occupé par le marquage n’est donc pas encore donnée, ce qui laisse à la fois l’inconvénient d’un flou dans le tableau d’une conception du marquage, et l’avantage d’une marge de manœuvre très large pour toute conception des discours. 

 Projection temporelle, expression du danger et pérennité du marquage

En effet, nous relevons régulièrement la récurrence d’une tension dans les projections qui dirigent les recherches sur le marquage de site et les suggestions de conception. L’expression du danger semble être récurrente, alors que la question de son impact sur l’établissement d’une mémoire collective, et sur les supports de marquage reste en suspens. Bien qu’elle ne soit pas prioritaire354, elle nous semble cependant essentielle si l’on veut pouvoir générer des discours cohérents et efficaces en termes de communication et de transmission de la mémoire. En conséquence, il nous (les membres impliqués dans le programme Mémoire) faudra répondre aux questions suivantes : Y aura-t-il ou non une signalétique du danger ? Si oui, quelle sera sa place au sein du marquage et de la communication (sera-t-elle considérée comme centrale) ? Le son devra-t-il y prendre part ? Or, nous le disions en début de partie (III. 1.1), l’expression du danger est liée à un souci de durabilité et de sûreté, insufflé par la projection temporelle que nous adoptons de base. Si l’on se fonde sur le long terme, l’objectif sera en effet de mettre en place un dispositif autonome, physiquement pérenne, qui permette de porter l’information essentielle pour assurer la sûreté : « présence de déchets dangereux, ne pénétrez pas en sous-sol ». Le constat problématique est le suivant : plus on voit à long terme, plus on perd de l’information. Un constat très simple, mais qui permet de questionner la légitimité d’un marquage dont la stratégie est celle de la pérennité, avant tout physique, plurimillénaire. Cette mise en question se fonde sur le principe hypothétique, mais à notre sens très probable, suivant : plus on perd en quantité et en qualité d’information, moins l’appropriation au sein des activités humaines et culturelles est probable. Par conséquent, la « mémoire » du site, si elle ne se fonde que sur des marqueurs aux supports durables, résidera essentiellement dans une redécouverte du marquage et de ses discours, et aura pour conséquence de réduire le développement de la mémoire à grande échelle, laquelle devrait être portée par un réel intérêt des populations et des sociétés à son égard. La question du terme revient souvent et on voit qu’elle va déterminer la conception signalétique dans une forte mesure. À cet égard, il faut se demander comment nous anticipons le passage d’un moyen terme au long terme. Puisque le moyen-terme est censé durer le plus longtemps possible (l’objectif posé par le projet RK&M est de faire en sorte que la mémoire soit portée activement le plus longtemps possible), pourquoi ne pas justement rendre les éléments (ou au moins certains d’entre eux) dépendants de l’activité humaine ? Leur perte représenterait une perte culturelle et par conséquent une perte de sens non désirable pour les sociétés qui portent et transmettent ces messages. En cela, la nécessité de faire perdurer les messages et supports serait d’autant plus saisissable et tangible, et l’expérience en serait faite avec une régularité et une prégnance bien plus grande que si le marquage est conçu comme autonome et durable (d’où les suggestions d’artistes et chercheurs de mettre en place des pratiques rituelles). Et puisque le moyen terme est censé durer le plus longtemps possible, pourquoi mettre en place des supports et discours fondés sur une disparition de la surveillance ? Il est évident que la disparition de la surveillance, et avec elle d’une mémoire active, est à anticiper : c’est en ce sens que sont menées les recherches sur des marqueurs durables et enfouis sous terre, ainsi que sur l’impact de l’érosion sur le site. Néanmoins il semble que la distinction entre les deux projections temporelles (moyen terme et long terme) est encore floue. Mais si l’on se fonde sur la projection au moyen terme, la question de l’interdépendance des éléments ne pose plus vraiment un problème puisque le marquage n’est pas censé être actif en dehors de l’activité humaine. Il en restera des traces qui disparaîtront ou seront submergées par la végétation et la terre pour être, peut-être, redécouvertes plus tard. L’équilibre recherché entre une valeur de durabilité et un besoin de transmission et de maintien des discours (y compris du marquage) réside peut-être dans la manière avec laquelle certains marqueurs pourront ou non survivre à la perte de mémoire, et donc conserver des discours et des traces de l’ancienne activité et mémoire culturelle. Plusieurs choix de conception se présentent alors : • Il est possible de considérer que, l’hypothèse de l’oubli étant écartée et la projection rapportée au moyen terme, le marquage peut se passer du caractère durable – à tout le moins d’une durabilité séculaire voire pluriséculaire. La conception des marqueurs pourrait alors s’affranchir de l’objectif de pérennité des supports pour exploiter au maximum le potentiel sémantique du discours, et construire des formes signifiantes assumées par la société. La signalétique serait donc essentiellement évolutive, et intrinsèquement liée au cadre spatio-temporel qui la porte. • Deuxièmement, nous pourrions envisager le marquage à travers un équilibre intrinsèque entre la durabilité physique des supports (qui portera ainsi une valeur sémantique connotant la pérennité), la durabilité sémiotique (qui peut être fondée sur des sémioses durables et une redondance interne suffisamment forte pour anticiper la perte d’information), et la richesse sémiotique et sémantique du discours. Le défi est donc de jongler entre la pérennité physique du support, et la liberté qu’il autorise (ou plutôt la contrainte qu’il n’implique pas) du point de vue de l’expression, et donc de la richesse du sens du/des discours. • Enfin, cet équilibre pourrait se porter sur une composition qui comprend en son sein les différentes stratégies (évolutivité, durabilité, ou conception « équilibrée » telle que donnée en deuxième point). Ainsi, nous aurions différents types de marquage réunis sur le site. Par exemple, les marqueurs conçus pour survivre à la perte de mémoire pourraient alors représenter une fraction du marquage global pour ne conserver qu’un cœur discursif durable, là où la richesse sémiotique des divers discours portés par le marquage durant le moyen terme incitera à une activité humaine en vue d’en conserver l’intégrité et la mémoire.

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