Métadiscours et performativité : enjeux socio-politiques du figement de la formule

Métadiscours et performativité : enjeux socio-politiques du figement de la formule

Le figement ne se restreint ainsi pas à un fait de langue neutre, c’est une pratique sociale qui est prise en main de façon consciente par les acteurs. Pour comprendre l’emploi de ces procédés il nous faut aborder la façon dont ces discours circulent, ce qui nous permettra d’appréhender ce que ces pratiques peuvent concrètement impliquer dans les sphères politiques et sociales.

D’une normalisation subie à un métadiscours construit

La généralisation de ces phénomènes discursifs pose la question des enjeux qui sous-tendent ces logiques et des objectifs poursuivis par les différents acteurs. Nous l’avons vu, le premier niveau de resserrement lexical est porté par des acteurs institutionnels qui, en référençant certains termes et pas d’autres dans leurs glossaires contribuent à normer l’interdiscours. La base de données terminologiques multilingue IATE à laquelle nous nous somme référée en première partie participe de cette naturalisation de certaines formules comme le souligne Alice Krieg-Planque dans ses travaux :

« Une base de données terminologie multilingue présente un fondement profondément normatif : il s’agit de répertorier les expressions autorisées, ainsi que leurs définitions acceptables et leurs traductions recommandées. […] on ne peut manquer de remarquer qu’une telle base de données consiste, de fait, à réduire la diversité des formulations disponibles et celle de leurs traductions. »159 Cette fonction de cadre lexical participe d’une uniformisation de la parole dans laquelle les expressions figées sont répertoriées et de fait instituées.

Il semble par ailleurs que le rôle des institutions dans la circulation des discours soit celui d’une neutralisation du langage. Cela est particulièrement visible avec la généralisation d’un terme comme « migrant », qui laisse penser que le locuteur se situe en dehors des territoires, qu’il n’est pas partie prenante et que sa position a quelque chose d’omniscient. Dans son article sur la rhétorique institutionnelle des Nations Unies, Hugo Bréant analyse les discours de cette entité internationale autour des migrations et du développement.

Il montre qu’ils sont de plus en plus marqués par l’utilisation de chiffres et statistiques, associés à un vocabulaire technique uniformisé. Il décrit ainsi un processus de normalisation et de neutralisation du langage des experts internationaux qui permet de « produire un propos impersonnel, qui efface toute trace de rapports de force entre acteurs » pouvant permettre de « créer artificiellement du consensus »160. La généralisation de la formule « crise migratoire » (apparemment initiée par le gouvernement), de « migrant » et « réfugié » (au sens généralisant) ainsi que l’abondant recours aux chiffres dont nous avons parlé précédemment vont dans le sens de cette neutralisation du langage. 

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Le discours comme préalable à l’action publique

Pour le gouvernement, l’instauration d’une rhétorique de crise semble constituer un préalable à l’action politique, consacrant à un autre niveau la performativité du discours. Si la formule « crise migratoire » a été introduite par le gouvernement et largement relayée par la presse, selon Jean Matringe, c’est parce que l’objectif de l’État était de renfoncer le contrôle aux frontières extérieures de l’Europe (processus déjà entamé avec Frontex) mais également renforcer le contrôle aux frontières intérieures.

Pour autant, d’après le chercheur, la « crise de l’espace Schengen » à laquelle on fait référence au travers de la « crise migratoire » n’a pas lieu d’être dans la mesure où cet espace Schengen, au sens d’espace de libre circulation des personnes, n’a jamais existé : il ne correspond pas à une aire géographiquement délimitée, n’est pas géré politiquement de façon uniforme et ne génère pas de sentiment d’appartenance commun.

Son mode de fonctionnement et sa forme, dénués d’homogénéité, empêchent de parler de « crise » dans la mesure où Schengen n’aurait jamais constitué un ensemble cohérent dans lequel l’arrivée des migrants aurait créé une rupture, d’autant que le rétablissement des frontières intérieures des États membres s’est opéré progressivement à partir des années 2000. L’introduction de formules comme la « crise de l’espace Schengen » serait ainsi une construction discursive « exogène », une forme d’artifice

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