Pris entre minorité et subjectivité adolescente

Au principe de cette recherche : un intérêt pour ce que l’on nomme conventionnellement « le groupe délinquant à l’adolescence », celui-là même que la littérature psychologique, éclectique, vient apostropher au titre d’une dimension tantôt groupale, tantôt psychique. L’une ou l’autre de ces dimensions n’ayant de cesse d’expliquer le phénomène partant de son point de vue, et ramenant vers elle ce qui serait annexe ou circonstance… une histoire de groupe, à l’adolescence, ou inversement, une histoire d’adolescents, en groupe. Alors la juxtaposition émerge au risque parfois d’alimenter quelques hypothèses causalistes linéaires. Et c’est finalement d’une mise en doute de ce retour vers, d’une mise en doute de ce rabattement, que nous avons pu engager ce travail de réflexion.

Si l’approche étiologique trace de la cause, si l’approche épidémiologique dessine du paysage, la clinique pour sa part prend acte d’une dynamique complexe et singulière à l’œuvre, peut-être plus encore lorsqu’elle se fait criminologique. La criminologie clinique ne saurait se définir de la simple adjonction de sciences que nous lui prêtons à l’accoutumée. Elle est avant tout un regard, celui que l’on porte sur un problème sociétal, d’actualité, et qui de ce fait, suppose un éclairage à la fois politique, juridique, social et psychologique. Autant de modes d’entrée qui viennent à leur mesure, contextualiser, étayer et alimenter ce qui se présente en premier lieu comme attaque du lien social, et dont il convient de s’enquérir pour lui (re)donner sens.

En 1983, E. Enriquez réalise ce projet de traiter du lien social à partir de la problématique freudienne en montrant, via la question du pouvoir, la continuité d’une évolution marquée par l’existence d’une supériorité, tour à tour rejouée sous différentes formes, mais au demeurant toujours ordonnatrice de sens. Partant d’une interrogation sur le besoin d’illusion, de croyance et d’identification au « maître », l’auteur en vient à souligner le « phantasme de l’Un » qu’il décline d’une structure verticale dominante, figure d’autorité unique, rassemblant le monde d’ « en bas » dans l’indifférenciation. Le tiers exceptionnel fonde alors l’ordre depuis « le haut ». C’est « l’appel résurgent au grand homme », celui qui façonne la structure en lui donnant sa signification et en aliénant ceux qui l’habitent avec la promesse d’une harmonie collective.

Nous retrouvons effectivement là les élaborations faites de l’auteur autour de la horde mythique. A travers elles, Freud nous rendait spectateurs d’un processus transcendantal, correspondant au passage du chef de la horde au Père symbolique, et qui allait se trouver appliqué à tout phénomène voulant bien s’y prêter. L’acte originel apparaît comme le point de départ d’une continuité irrévocable, assujettissant à jamais chacun des fils, sous la domination d’Un seul. Pour E. Enriquez, la référence à une Loi extérieure qui dépasse les sujets se constitue dès lors comme un nécessaire du lien social, de l’évolution de l’Etat de nature à l’Etat de Droit. Est-ce à dire pour autant que :

« Il ne peut exister de corps social (d’institutions, d’organisations) sans l’instauration d’un système de refoulement collectif » et au-delà, qu’ « il ne peut advenir de société qui ne soit régie par un système de parenté, autrement dit de règles d’alliances et de filiation, condition de la reconnaissance de la différences des sexes et des générations » ?

Rien n’est moins sûr. Penser différemment le lien n’implique pas de privilégier chaos et indifférenciation, nous le verrons notamment en reprenant au second chapitre les travaux de G. Le Gaufey.

Constatant les échecs essuyés par les réponses judiciaires fonctionnant sur du tiers répressif, issues d’un système pyramidal, ou encore, la résistance de certains sujets confrontés aux prises en charge institutionnelles mettant en jeu ce modèle du « papa», nous essaierons d’interroger cette exception – le radicalement Autre – justement remise en cause ; celle qui pose tantôt l’Etat, tantôt le chef de la horde – prototype du père de famille – comme référent symbolique de la Loi. L’interroger pour mieux envisager à ses côtés, un autre mode de régulation, sachant que plus que de nier l’existence d’une fonction tierce, nous nous attacherons à en observer les possibilités plurielles et leur(s) situation(s).

Le fait est que réitérer cette position qui consiste à inculper l’anomie, la défaillance du père ou la triangulation ratée conduit à une névrotisation systématique des problématiques observées, où l’analogie est objet de déplacement permanent entre équivalences : quand ce n’est plus le père, c’est Dieu, l’Etat, le colonel, le policier, ou le chef de culte. Comme en font état G. Deleuze et F. Guattari, les tentatives de substituer à ces figures, des fonctions ; ou d’attribuer à des éléments supposés symboliques de la famille, le rôle d’organisateurs, n’ont eu pour effet qu’un renforcement respectif du processus d’oedipianisation ; la première en fondant l’universalité de celui-ci, la seconde, en attribuant une transcendance indiscutable à la sainte famille. Faire éclater ce schème pour redonner à l’horizontalité ses titres de noblesse relève des finalités attendues de la Schizo-Analyse qu’ils mettent au travail dans plusieurs de leurs textes.

Si le complexe oedipien se présente régulièrement dans les écrits comme l’axe autour duquel se structurerait dans l’après coup la culture, faisant finalement de cette dernière, une organisation névrotique par excellence, l’existence de configurations structurales autres ne saurait nous échapper, et devrait au contraire nous encourager à penser ce qui ne relèverait plus, ou plus seulement, d’une verticalité généralisée ; un nouvel axe qui ne serait pas uniquement le signe d’un désir d’indépendance, d’autonomie, par rapport à une instance extérieure, dominante et interdictrice, mais bel et bien le reflet d’un processus subjectif, voire historique, qui ne soit pas simplement le négatif d’une névrose.

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Comme l’écrit P.L. Assoun, la figure du Père, ordonnatrice du complexe, est « un thème-carrefour des sciences de l’homme », elle reste le « « point de vue » sans lequel l’expérience analytique elle-même est inintelligible »… un présupposé nécessaire à l’appréhension du psychisme. Or, l’idée même qu’elle pourrait, ailleurs, relever d’une « donnée culturelle » première, met en évidence les quelques aspérités que l’on pourrait retenir de cette universalité. Et M. Zafiropoulos, d’initier en amont le propos dans un de leur ouvrage commun : « Si la clinique freudienne de la mélancolie et du deuil pathologique est vérifiable et largement indiscutable, ce qui l’est moins c’est évidemment la théorie de l’origine de la société de droit telle que Freud nous la propose dans la perspective historico-scientifique dans laquelle il la place » .

La « théorie scientifique du désir du névrosé » demeure donc sous-jacente, là où pourtant, des auteurs comme C. Lévi-Strauss ou M. Mead n’ont eu de cesse de rappeler que la Loi du père restait tributaire des sociétés patriarcales.

La société civile n’est plus la société sacrée qui cristallisait Un pouvoir. Pourtant cette dernière insiste et les religions de l’immanence qui instaurent intimité, proximité et intériorité, d’être régulièrement négligées au profit des religions de transcendance, subordonnant leurs fidèles. Pourquoi ?… une Histoire politique de la religion, comme pourrait l’écrire M. Gauchet, mais avant tout, une histoire de ce qui, étymologiquement, lie, ou encore, de ce qui attache. Généralement, penser la religion, c’est penser la communauté sacrée, le soutien, l’imaginaire sécurité. Pour autant, il ne s’agit là que du prix du fondement, de la loi hors de prise des individus du social, celle qui les dépossède en permanence tout en les rendant dépendants, celle qui les endette pour le salut. Pour l’auteur, elle vient traduire le « parti pris systématique d’immobilité qui (…) tend (…) à perpétuer la vulnérabilité présente » contre toute prise de pouvoir possible. L’espace social apparaît ainsi organisé d’emblée et capable de soulager ceux qui l’habitent de ce qui pourrait leur être difficilement assumé. « Tous sur le même plan », les individus n’ont qu’à se soumettre, se laisser aller à ce qui les domine, les protège, et surtout, les rend a priori égaux.

Table des matières

INTRODUCTION
CHAPITRE I. PRIS ENTRE MINORITE ET SUBJECTIVITE ADOLESCENTE
1. L’EVOLUTION DU STATUT DE L’ENFANT ET SA CONSIDERATION PAR LE DROIT DES MINEURS
1.1. Histoire d’une émergence conceptuelle
1.2. Etymologie pour un phénomène délinquant
1.3. Evolution statutaire réifiante
1.3.1. Une évolution constatée
1.3.2. Une actualité discutée…
1.3.3. Un mot pour la clinique et la démarche expertale dans la construction d’un objet
2. LE PROCESSUS CRITIQUE DE L’ADOLESCENCE
2.1. La notion de crise comme axe transversal
2.2. Un corps en crise
2.3. Un sujet en crise (d’imaginaire)
2.4. Une filiation rendue critique
3. LIEU D’INSCRIPTION ET ESPACE D’AMENAGEMENTS : LES AUTRES DE L’ADOLESCENT
3.1. Au sein du « groupe », la place de l’auteur et l’étayage de l’autre
3.2. Quelle altérité pour la littérature dans l’agir délinquantiel ?
3.3. La saisine opportune d’un sujet
4. PARENTHESE SYNTHETIQUE D’UN SUJET ENTRE DEUX LOIS
CHAPITRE II. DU SUJET EN TANT QU’IL EST SEUL A LA QUESTION DE L’AUTRE TOUJOURS DEJA LA
1. L’IMPOSSIBILITE DE FAIRE SANS L’AUTRE ET AVEC LUI
1.1. Du lien social…
1.2. … à la (re)mise en jeu de codes
Winter, Anne. Figures du lien social chez les adolescents mineurs de justice : clinique de l’échange et construction paritaire – 2009
1.3. Qu’advient-il alors de l’interpellation ?
2. RETOUR SUR UNE DYNAMIQUE GROUPALE EMPREINTEE
2.1. Pour un retour de la horde ?
2.1.1. La configuration fondatrice du mythe freudien en discussion
2.1.2. La horde ou la question du père tué avant tout
2.2. L’exception fondatrice de l’ensemble
2.2.1. La remise en cause d’un unique lieu de l’Un-ique
2.2.2. Des figures divisibles et immanentes à envisager au lieu de l’Un
2.2.3. Nouvelle question d’origine
2.3. De la vie affective comme organisatrice du lien dans la « meute »
2.3.1. La sphère groupale aux prises avec une triangulation autrement agencée
2.3.2. Déclin du père ou d’une époque ?
2.3.3. L’adolescence au service d’une construction désirante et mythique
3. PAIRS ET IMPAIRS DU COUPLE, LES ALEAS DU FRERE AU VOISIN
3.1. Violence et destruction en jeu : au risque d’une frérocité
3.1.1. Un détour par les trois complexes
3.1.2. Une configuration narcissique du face à face
3.1.3. Une pratique du frère hors fratrie : la fraternalité
3.2. Des processus de circulation « à plat »
3.2.1. Quel sens à la transmission ?
3.2.2. Le plus qu’ami
3.2.3. La philia comme espace de responsabilité contractualisée
3.3. Le frater et quelques unes de ses figures
3.3.1. Quelques modèles préfigurant l’illusion
3.3.2. Une hiérarchisation autrement située
3.3.3. Le pair et l’impair comme figures anthropologiques d’une altérité
CONCLUSION

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