TRAVAIL DES FRONTIERES ET RELATIONS DE POUVOIR ENTRE ADULTES ET ENFANTS

TRAVAIL DES FRONTIERES ET RELATIONS DE POUVOIR ENTRE ADULTES ET ENFANTS

Dans ce chapitre, on reprendra l’examen des tensions entre adultes et enfants pour considérer de plus près le problème du pouvoir. La différenciation enfant-adulte mérite d’être étudiée à l’aide des outils développés par les études sur le genre. Dans Gender Play, Barrie Thorne (1993) a étudié plusieurs cours d’écoles qui correspondent grosso-modo aux écoles primaires françaises. Elle observe que « le sens du genre » n’est pas toujours performé de la même manière. Il y a des moments où la frontière de genre se dissout, s’efface, et d’autres moments où elle apparaît, se manifeste, se met en scène. Elle remarque que les frontières de genre peuvent être créées tout autant à travers l’évitement qu’à travers le contact. Pour décrire ces processus, elle recourt au concept de « travail des frontières » (border work). Décrire le travail des frontières dans les interactions quotidiennes de face à face peut permettre de mieux appréhender la manière dont se produisent les grandes catégories (de genre ou de génération). Nous tenterons, en complément de l’approche interactionniste de Thorne, de mieux comprendre, avec Michel Foucault (1975, 2013), les différents types de relations de pouvoir, la place qu’y prennent les enfants, et de préciser dans quelle mesure les adultes apprennent de ces situations.

peuvent être activées ou désactivées. Lorsqu’elles sont activées, garçons et filles, enfants et adultes dans notre cas, apparaissent comme deux groupes séparés, réifiés. Thorne prend pour exemple un match de baseball entre garçons et filles. Contrairement à d’autres contextes où les différences ont une pertinence minimale, le match de baseball qu’elle observe voit se former deux côtés différents, voire opposés. Si, au début du match, elle n’observe que peu de commentaires sur cette différenciation, au cours du jeu, au contraire, les frontières sont travaillées avec plus d’intensité : les filles commencent à être moquées, voire insultées, et le jeu peut se transformer en course-poursuite garçon-fille. Dans la vie partagée entre adultes et enfants, il est des moments où les appropriations du salon et les mobilités du corps enfantin semblent se réifier, se condenser pour donner lieu à un travail de frontière. Ces formes stylisées de « generationing », selon l’expression de Alanen (2001b), apparaissent à des moments réguliers : venir à table, aller se coucher, se laver les dents, s’habiller pour aller à l’école et d’autres plus inattendus. Le travail des frontières implique les performances stylisées, qui produisent des émotions intenses (Thorne 1993). « Répéter mille fois », crier, hurler : les adultes se mettent dans tous leurs états. Pour les enfants, ces performances sont : pleurer, crier, bouder.

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Ces « pétages de plomb » éclatent sporadiquement, mettent en scène la colère : les adultes haussent la voix, dressent le corps, font des grands gestes. Ils menacent de châtiments : privation de dessert, privation de sortie à l’anniversaire, privation de télévision, de jeu de DS. Barrie Thorne souligne que « l’ambiguïté est un trait de tous les types de travail des frontières ». L’ambigüité est aussi un trait fondamental du jeu. En effet, le jeu n’est pas le nom d’une action mais le nom d’un « cadre » de l’action (Bateson 1995 [1977], Brougère 2008c, Goffman 1961). Le changement de plan, de registre, de « monde » caractérise l’attitude mentale du joueur, qui, momentanément, s’abstrait et s’absente du monde que l’on nomme réel ou habituel. Cela ne veut pas dire qu’il perde tout contact avec ce monde, ni qu’il soit ailleurs autrement que par la pensée. Son action demeure tout aussi effective que si elle n’était pas accomplie par jeu. (Henriot 1989 : 29)  Le cadre définit la situation en tant que jeu, c’est-à-dire en tant qu’elle ne comporte pas de conséquences « sérieuses » dans le monde réel. L’ambigüité est centrale parce que le cadre primaire ne disparaît pas. Mordre par jeu n’exclut pas de mordre « pour de vrai » et de faire mal puisque l’activité mordre a lieu. Insulter pour rire peut être pris « au premier degré », puisque l’insulte est dite (Long 2005). Les participants doivent continuellement envoyer des signes mutuels pour préserver la continuité du cadre ludique. C’est bien le cas de nombreuses interactions entre enfants et parents. Les adultes « râlent » : comme le dit Madame Ousséguant, « c’est symbolique » ; il n’empêche qu’il faut le dire sinon « ça part en sucette ». On observe une oscillation entre jeu et sérieux. Lorsque je m’entretenais avec les adultes sur les pratiques domestiques, tous, à un moment ou à un autre, parlaient en riant des résistances de leurs enfants. Madame Wilton, par exemple, émaille ses propos de rires, qui sont à la fois les témoins de ce travail des frontières et de la distance qu’elle prend devant ce qu’elle prend parfois (apparemment à tort selon elle) au sérieux.

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