Une démarche qui s’inscrit dans un contexte de démocratisation culturelle

Une démarche qui s’inscrit dans un contexte de démocratisation culturelle 

Une étude telle que la nôtre, c’est-à-dire qui se propose d’interroger le phénomène de la fréquentation culturelle, ne peut se dissocier de la question de la finalité que représente la démocratisation culturelle. Bien que nos travaux soient de nature académique et qu’ils ne relèvent pas directement d’objectifs politiques, il serait hasardeux de les aborder sans tenir compte du fait qu’ils sont réalisés dans un contexte particulier. Au Québec, la démocratisation culturelle représente une finalité étatique et l’enjeu de la fréquentation culturelle est accompagné d’idéaux, tant sociaux qu’institutionnels. Ainsi, afin de bien placer le contexte de réalisation de notre recherche, nous abordons la particularité du contexte québécois, qui signale la pertinence sociale non seulement de notre recherche, mais aussi des travaux en sciences sociales qui, de différentes façons, s’intéressent aux publics de la culture. En effet, c’est parce que la fréquentation culturelle est un enjeu tant social, politique qu’économique qu’il devient judicieux de l’étudier.

Pour clarifier les implications de cette finalité, nous effectuons un saut dans le temps qui permet de revenir sur le contexte d’émergence des premières initiatives de démocratisation culturelle en France au milieu du 20e siècle. Ensuite, nous voyons comment, sur le modèle de la France, pareille finalité a été adoptée et officialisée par le gouvernement québécois de 1992, puis réitérée par celui de 2018. Une discussion quant aux répercussions de cette finalité sur le fonctionnement et les objectifs des organismes culturels censés y contribuer conclura ce survol.

La naissance de la démocratisation culturelle comme finalité en France 

Au milieu des années 1930, l’État français a entrepris de se porter garant de l’accès à la culture. Le Front populaire, parti qui gouverna la France entre 1936 et 1938, est d’ailleurs « le premier gouvernement à se doter d’une véritable politique culturelle » (Goetschel et Loyer, 2011, p. 94). Cela dit, l’occupation de la France durant la Deuxième Guerre mondiale marque une période où ces efforts ont été entravés. La fin du régime de Vichy en 1944 a toutefois mis en exergue le caractère essentiel de la culture pour la société française. Ainsi, l’article 13 de la Constitution du 27 octobre 1946 vient instituer le devoir de la nation française consistant à garantir « l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture ».

Les intellectuels et les partis politiques de la seconde moitié des années quarante vont mettre en place des mesures et des entités publiques visant le développement du théâtre, du cinéma, des musées, de la peinture, de l’écriture et de la musique. À titre d’exemple, nommons la création de la Direction des bibliothèques et de la lecture publique, du Centre national de la cinématographie et du ministère de la Jeunesse, des Arts et des Lettres.

C’ est donc dans le contexte d’après-guerre qu’un mouvement politique concret s’est amorcé, qui a eu pour effet l’adoption d’une finalité générale de démocratisation de la culture et des tentatives de mise en place de nouvelles structures publiques visant à permettre l’atteinte de cette finalité. La première phase est donc celle où le gouvernement français a officiellement adopté le rôle de veiller à l’égal accès pour tous à la culture ou, plutôt, à certaines formes de culture.

Conséquence du nouveau droit constitutionnel à la culture: en 1959, le président Charles de Gaulle met sur pied le ministère d’État chargé des Affaires culturelles (maintenant le ministère de la Culture et des Communications) et place l’écrivain André Malraux à sa tête. Le premier article du décret fondateur de ce nouveau ministère précise que sa mission est de « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français, d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et de favoriser la création de l’art et de l’esprit qui l’enrichisse » (France, 1959, art. 1 er, p.7413). Ainsi, cette première structure gouvernementale stable dédiée à la culture et évoluant en marge du ministère de l’Éducation nationale officialise le fait que « les outils d’accès à la culture ne relèvent [ … ] plus d’une activité privée, mais du domaine public, du service public, la population tout entière étant concernée » (Caillet et Coppey, 2003, p. 16).

La mission de rendre accessibles les œuvres jugées importantes au plus grand nombre possible est donc affirmée par ce décret, en ce sens qu’il nomme une « volonté de lutter contre l’inégalité d’accès à la culture [qui se fonde] sur la confiance en l’universalité de la culture qu’il s’agissait de faire partager » (Caune, 2006b, p. 13). Aussi, la réponse imaginée par le ministère des Affaires culturelles envers cette inégalité réside-t-elle dans la diffusion de la culture valorisée: si le plus grand nombre possible de Français doit avoir accès à la culture, il importe que la culture se rende à eux. Sous Malraux, le gouvernement français cherchera donc à réduire les inégalités culturelles en réduisant la distance géographique entre les citoyens et la culture, le frein à l’accès aux œuvres étant principalement conçu dans sa réalité physique.

À cet effet, l’intention derrière la création des maisons de la culture était de diffuser la culture dans des régions jusque-là dépourvues d’infrastructures officielles. Véritables emblèmes du programme de Malraux, ces établissements publics répartis sur le territoire français présentent le principe fondateur de « rendre possible pour chacun la rencontre, la confrontation directe et physique avec les œuvres et les artistes » (Urfalino, 1996, p. 78) et « couvrent une grande diversité de manifestations artistiques, proposées par des amateurs locaux ou des professionnels; théâtre, musique, danse, cinéma, arts plastiques » (id.).

Les premières démarches articulées sur la finalité de la démocratisation culturelle ont donc eu pour effet d’établir un idéal sur le plan des pratiques citoyennes (le bon citoyen est celui qui accède à la culture), de désigner certaines manifestations culturelles qu’il importe de valoriser (la culture savante) et d’instituer des initiatives visant à décentraliser les structures permettant la diffusion de cette culture valorisée.

La démocratisation culturelle comme finalité étatique au Québec 

Au Québec, l’intégration officielle de la [malité de la démocratisation culturelle a été plus tardive. La première politique culturelle exprimant de façon explicite son adoption a été émise en 1992. Mentionnons toutefois que, dès 1961 , la province, alors sous le gouvernement libéral de Jean Lesage, s’est dotée d’un ministère des Affaires culturelles, l’État québécois manifestant de la sorte une volonté d’entamer des démarches similaires à celles observées en France; on note d’ailleurs que « Georges-Émile Lapalme, l’instigateur du projet de création du ministère des Affaires culturelles, était un grand ami d’André Malraux et [qu’ ]il s’ est beaucoup inspiré de la pensée de ce dernier » (Berthiaume, 2011 , p. 5).

Toutefois, les premières initiatives de ce nouveau ministère dirigé par Georges-Émile Lapalme n’ont pas ciblé directement les pratiques citoyennes, comme ce fût le cas en France, mais plutôt la production culturelle. La situation de la province de Québec dans un Canada majoritairement anglophone constituait une préoccupation majeure. Ainsi, « le besoin de protéger la langue française était bien sÛT un déclencheur important » (id.) de la création du ministère des Affaires culturelles. Les actions posées dans ses premières décennies visaient donc davantage à protéger les productions culturelles cimentant l’identité des Québécois francophones qu’ à les rendre accessibles.

Cela dit, plusieurs traces de valorisation d’ un idéal citoyen lié à la réalisation de pratiques culturelles sont observables dans des documents gouvernementaux produits par le ministère des Affaires culturelles et datant d’ aussi tôt que le milieu des années 1960 (Saint-Pierre, 2003). Toutefois, nombre de considérations politiques ont freiné l’officialisation de cet élan. Par exemple, les soixante recommandations formulées dans le Livre blanc de 1965, résultat d’ études du ministre libéral des Affaires culturelles Pierre Laporte et qui avait « pour objectif de déterminer à court et à moyen terme les fins et les moyens d’une politique culturelle» (ibid., p. 19), ne se sont vues « ni publiées, ni rendues publiques officiellement, ni déposées à l’Assemblée nationale » (id.), une mise aux oubliettes qui s’ explique par l’ arrivée d’ un gouvernement de l’Union nationale après les élections du 5 juin 1966 et, par conséquent, du remplacement du ministre.

Table des matières

Introduction
Chapitre 1 : Problématique générale
Introduction
1.1. Une étude communicationnelle de la culture
1.2. Une démarche qui s’inscrit dans un contexte de démocratisation culturelle
1.2.1. La naissance de la démocratisation culturelle comme finalité en France
1.2.2. La démocratisation culturelle comme finalité étatique au Québec
1.2.3. Démocratisation culturelle et organismes culturels
1.3. Une recherche dans la lignée des études sur les non-publics de la culture
1.3.1 . Démocratisation culturelle et inégalités sociales
1.3.2. La Déclaration de Villeurbanne
1.3.3. Le concept de non-publics dans des travaux théoriques
1.3.3.1. Doit-on rejeter le concept de non-publics?
1.3.3.2. Doit-on utiliser le concept de non-publics selon sa définition de 1968?
1.3.3.3. Doit-on faire des non-publics un concept plus flexible?
1.3.4. Le concept de non-publics dans les travaux empiriques
1.3.4.1. Des traits sociodémographiques peuvent-ils agir comme prédicteurs?
1.3.4.2. La présence, l’absence, les publics et les non-publics
1.3.4.3. Les non-publics de la culture, un concept lié à la culture légitimée?
1.3.5. Discussion. Le concept de non-publics et la recherche scientifique
1.4. Questionnements généraux de recherche
Chapitre II: Méthodologie. Notre posture de départ
Introduction
2.1. Une recherche partenariale
2.2. Notre approche méthodologique, un choix lié à nos sensibilités et objectifs
2.2.1. Notre rapport à la connaissance
2.2.2. Notre rapport à la réalité sociale
2.2.3. Notre rapport à l’empirie
2.3. La méthodologie générale de la théorisation enracinée
2.4. Notre terrain: six corpus liés à la région de la Mauricie
2.4.1. Le contexte sociopolitique de la Mauricie
2.4.2. La culture en Mauricie
2.4.3. Description des corpus
2.4.3.1. Les non-publics du CPOOL
2.4.3.2. Les non-publics du MQCP
2.4.3.3. Les non-publics du SLTR
2.4.3.4. Les non-publics de la MCTR
2.4.3.5. Les non-publics du CCTR
2.4.3.6. Les non-publics du FVTR
Chapitre III: Méthodologie. Notre trajectoire
Introduction
3.1. Le concept de non-publics de la culture : d’une utilisation normative à une utilisation
inductive
3.2. MTE et fréquentation culturelle: les défis d’un chercheur novice
3.2.1. La suspension des savoirs et la collecte de données enracinées dans le vécu des
participants: des défis de taille
3.2.2. Les défis du maintien de la trajectoire inductive : l’ atteinte du seuil de saturation
théorique et la montée dans des voies de théorisation
3.3. Illustration de notre démarche
3.3 .1. De l’entretien à la théorisation
Conclusion
Chapitre IV : Résultats. Les raisons des non-publics du Comité de protection des œuvres d’Ozias Leduc
Introduction
4.1. Les défis contemporains des églises québécoises
4.2. La patrimonialisation des églises catholiques québécoises: un phénomène social
4.3. La fréquentation : un enjeu central pour les sites muséaux et patrimoniaux
4.4. À la recherche des raisons de ne pas visiter le CPOOL
4.5. Six raisons de ne pas fréquenter le CPOOL
4.5.1. Une église demeure une église
4.5.2. Un lieu patrimonial n’est pas une église
4.5.3. La Mauricie, une région peu compatible avec les arts et la culture
4.5.4. Le CPOOL, une activité périphérique?
4.5.5. La visite du CPOOL : une activité destinée à un public bien défini
4.5.6. Un comité de protection, ça se visite?
Conclusion
Chapitre V : Résultats: Les raisons des non-publics du Musée québécois de culture
populaire
Introduction
5.1. Les raisons de ne pas fréquenter le MQCP
5.1.1. La dissociation de la Vieille prison et du MQCP
5.1.2. Le musée : un lieu adapté à la mise en valeur de la culture populaire?
5.1.3. À mi-chemin entre Québec et Montréal: le MQCP en concurrence avec deux pôles
culturels importants
5.1.4. Ne pas visiter un musée dans sa ville: le poids des expériences passées et le goût du
changement
5.1.5. La visibilité du MQCP et son accessibilité
5.1.6. À la recherche de propositions culturelles plus variées et d’interactivité
Conclusion
Chapitre VI : Conclusion

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