QU’EST-CE QUE LA FICTION ?

La pretense theory de Searle

La pretense theory définit la fiction comme une pseudo-performance dans laquelle, sans but de tromper, l’on prétend raconter une série d’événements comme s’ils étaient arrivés (p. 13). Elle ne voit pas les actes de langage à l’oeuvre dans la fiction comme un type particulier d’actes de langage, mais simplement comme une série d’assertions prétendues. Searle offre deux arguments pour soutenir sa théorie (pp. 13-14). Le premier est que lapretense theory serait supérieure à une autre alternative, celle voulant que l’auteur de fiction performe un acte illocutoire propre à la fiction (c ‘est cette alternative que soutiendra Currie). Cette supériorité vient d’ un problème que rencontrerait la théorie alternative, mais pas la pretense theory. Ce problème apparaît si nous acceptons la thèse suivante (que Searle accepte) : Principe de fonctionnalité (FP): l’acte illocutoire est une fonction de la signification d’une phrase3 .

Ainsi, si la signification d’une phrase détermine l’acte illocutoire de l’énoncé, il s’ensuit que de deux énonciations de la même phrase, ayant la même signification dans les deux cas, ne peuvent résulter deux actes illocutoires différents. Si FP est une thèse vraie et que Currie a raison de dire que le discours fictionnel est composé d’actes de langage d’un genre propre, nous aboutissons à une conséquence absurde: toutes les phrases d’une fiction auraient une signification différente de leur signification usuelle, comme celle qu’elles ont lorsqu’elles sont assertées. FP nous place face à un dilemme: (1) soit les phrases d’une fiction ne déterminent pas des actes illocutoires distincts de ceux que nous retrouvons communément dans le discours extra-fictionnel, (2) soit les phrases d’ une fiction possèdent des significations différentes, propres au discours fictionnel. Searle considère que (2) est une conséquence inacceptable, car un lecteur de fiction devrait alors apprendre des significations nouvelles pour tout le vocabulaire de la fiction afm de la comprendre, et l’expérience nous montre bien que nous pouvons comprendre une fiction en attribuant à ses énoncés leur signification ordinaire.

Searle opte donc pour (1), ce qui confirme sa propre théorie. Sa formulation de l’argument est la suivante: But now if the sentences in a work of fiction were used to perforrn sorne completely different speech acts from those deterrnined by their literai meanings, they would have to have sorne other meaning. [ … ] if it were true it would be impossible for anyone to understand a work of fiction without leaming a new set of meanings for all the words and other e1ements contained in the work of fiction, and since any sentence whatever can occur in a work of fiction, in order to have the ability to read any work of fiction, a speaker ofthe language would have to leam the language al! over again, since every sentence in the language would have both a fictional and a nonfictional meaning. (Searle 1975, p. 324)

La réplique de Currie consiste à rejeter la thèse sous-jacente (FP). Pour ce faire, il considère n’ avoir besoin que d’un contre-exemple consistant en une phrase pouvant être énoncée pour performer deux actes illocutoires différents, tout en conservant la même signification dans les deux cas. L’exemple qu ‘ il donne est: « You will leave now », que nous pouvons énoncer de manière assertorique, pour décrire le départ imminent de quelqu ‘ un, ou de façon impérative, pour donner l’ordre de partir (Currie 1990, p. 15). La phrase a la même signification dans les deux cas; ce qui varie, c’ est ce que l’énonciateur veut dire par son énoncé. Bien que cet exemple semble satisfaire Currie, il va tout de même plus loin, en tentant de se montrer charitable envers Searle. Peut-être que Searle, en énonçant FP, comptait restreindre le principe aux énonciations littérales. Currie propose donc une version révisée de la thèse: « si un locuteur s’engage dans une énonciation littérale d’ une phrase, alors l’acte illocutoire qu’ il performe est une fonction de la signification de la phrase. » (Currie 1990, p. 16)

Le premier contre-exemple donné par Currie n’est plus efficace contre cette version révisée de FP, l’usage impératif de « You will leave now » n’étant pas littéral. Currie fournit donc un second contre-exemple, cette fois-ci tiré de Sher/ock Ho/mes : « 1t rained in London on January l , 1895 » (Currie 1990, p. 15). Il considère que, formulé par Doyle dans un texte de fiction, cet énoncé n’ est pas une assertion; nous avons déjà mentionné que Currie n’admet pas que les auteurs de fictions émettent des assertions, sur la base du fait qu’ ils ne mentent pas (voir la section 2.1). Néanmoins, Doyle écrit littéralement lorsqu’il formule cet énoncé. Comme le même énoncé pourrait être asserté, dans son sens littéral également, par un historien, nous avons ici un contre-exemple à la version révisée de FP. Selon Currie, le seul recours qu ‘aurait Searle pour rejeter ce contre-exemple serait de nier que les énoncés de Doyle (et, plus généralement, ceux des auteurs de fiction) doivent être pris dans leur sens littéral. Dans ce cas, la version révisée de FP serait tout simplement inapplicable à la question de la fiction, car le discours fictif (conçu comme non littéral) serait exclu du principe par l’ antécédent: « si un locuteur s’engage dans une énonciation littérale d’une phrase … » Ainsi, Currie conclut que FP est soit une thèse fausse, soit une thèse impertinente relativement au débat entre Searle et lui (p. 16).

Le make-believe et l ‘analyse de la fiction de Currie Nous pouvons maintenant revenir aux intentions fictives. Tel que dit un peu plus tôt, Currie propose l’ idée qu’une fiction est produite si et seulement si elle est le produit d’énoncés à intention fictive. Ce que Currie entend par le fait d’émettre un énoncé avec une intention fictive, c’ est d’émettre un énoncé avec l’intention qu’un lectorat potentiel « make-believe5 » l’énoncé en question, plutôt que de le croire (la connexion entre fiction et make-believe est créditée à Kendall Walton (p. 18; voir Walton 1990)). Le make-believe est, par exemple, ce que nous faisons quand nous rêvassons (p. 19), ou encore ce que les enfants font quand ils jouent à des jeux Gouer « aux cowboys et aux Indiens », faire comme si le sol était de la lave, etc.). Le make-believe est une attitude propositionnelle, tout comme le désir ou la croyance. Je peux croire que P, tout comme je peux faire comme si P (p. 20). Cette notion tient une place centrale dans la théorie de Currie. Ensuite, le philosophe tente d’ancrer sa théorie dans une théorie plus large de la communication, celle de Grice. Il affIrme que la fiction est un acte de communication, qui réside dans le fait de raconter des histoires. Si on s’imagine simplement une histoire dans notre tête, ce n’est pas une fiction, c’est un fantasme (p. 24).

Une condition nécessaire pour qu’un acte de communication en soit un est qu’il doit être produit avec une intention; si je tente d’ informer quelqu’un du fait qu’ il pleut dehors en énonçant « Il pleut », il s’agit d’un acte de communication, mais si un perroquet ne fait que répéter « Il pleut », ce n’en est pas un. Asserter qu’il pleut, c’est énoncer la proposition qu’il pleut avec l’intention que notre interlocuteur croie qu’il pleut, ce qu’on réussira seulement si notre interlocuteur saisit notre intention (pp. 24-25). Pour que l’intention soit reconnue, il ne suffIt pas que notre interlocuteur comprenne le sens de ce que nous énonçons; il faut d’abord qu’il en comprenne le sens, puis qu’il infère qu’on a énoncé P dans l’intention de produire ce sens (p. 26). Comme dans une conversation, en lisant une fiction nous faisons des inférences pour trouver ce que le narrateur a voulu dire, et les règles générales de la communication sont les mêmes, nous permettant de distinguer les énoncés à prendre dans un sens littéral de ceux qui ne le sont pas (nous nous attendons toujours à ce que le narrateur nous dira des choses vraies et pertinentes (pp. 29-30)).

En produisant une fiction, l’auteur a une intention de make-believe et il espère que nous cernerons cette intention, pour que la fiction fonctionne (p. 30). En somme, Currie note que la fiction est essentiellement liée à la communication, mais pas nécessairement au langage : on peut avoir des actes de communication non-verbaux, tout comme des fictions non-verbales (par exemple, on peut raconter une histoire à l’ aide d’ombres chinoises (pp. 30-31)). Currie termine finalement ses réflexions sur les liens entre fiction et communication en établissant les conditions pour qu ‘un énoncé soit fictif(U étant l’ auteur, S l’énoncé fictif, Q un type de propriétés permettant de reconnaître l’énoncé comme fictif6 et X un type de propriétés caractérisant le public à qui s’adresse potentiellement l’auteur) : U’s utterance of S is fictive iff there is a Q and there is a X such that U utters S intending that anyone who has X would (1) recognize that S has Q; (2) recognize that S is intended by U to have Q; (3) recognize that U intends thern (the possessors of X) to rnake believe that P, for sorne proposition P. (Currie 1990, p. 33)

L ‘argument de l ‘uniformité

Au début de ce chapitre, j ‘ ai évoqué le fait qu’à l’inverse de Currie, je considère qu’une bonne analyse de la fiction ne peut se passer de la notion de pretense; il est maintenant temps de revenir sur ce point important. L’objection que je présenterai afin d’amender l’analyse de Currie provient d’un article de Stefano Predelli (2019), bien que je prenne quelques libertés dans la présentation de l’ argument. La première attaque que Currie fait contre la pretense theory est de rejeter la thèse FP, sur laquelle Searle fonde son argument à l’encontre de l’ idée que le discours fictionnel soit composé d’actes de langage d’un genre propre à la fiction. Selon Searle et Currie, FP a l’implication suivante: si la thèse est vraie, alors des phrases ayant la même signification ne peuvent être utilisées pour accomplir des actes illocutoires différents. JI suffit donc à Currie, pour rejeter FP, de trouver un contre-exemple à cela – ce qu’ il fait à l’ aide de « You willleave now » et, pour la version révisée de FP, de l’énoncé de Conan Doyle « 1t rained in London on January 1, 18957 ». Je ne compte pas défendre FP ici, mais l’argument que je présenterai, nommé « argument de l’uniformité» (Predelli 2019, p. 314), est inspiré par l’argument de Searle s’appuyant sur FP.

Pour débuter, il sera utile de mentionner la forme que l’on attribue traditionnellement aux actes de langage: F( C), où C est un contenu propositionnel et F la force attachée à l’énoncé (Predelli 2019, p. 310); en d’ autres mots, C est la composante locutoire de l’ acte, tandis que F est sa composante illocutoire. Supposons maintenant qu’À la Recherche du temps perdu contienne les deux énoncés suivants: (1) Gilberte m’ aimait. (2) Gilberte m’ aimait-elle? (1) et (2) ont le même contenu: « Gilberte m’ aimait », où l’ indexical « m’ » renvoie à Marcel, le narrateur interne de la Recherche. Ce qui diffère entre les deux, c’ est la force qui accompagne l’énoncé : elle est assertive dans (1), et interrogative dans (2). Comme (1) et (2) ont des composantes illocutoires distinctes, Searle dirait, sur la base de FP, que les deux énoncés ont des significations différentes, malgré le fait qu ‘elles partagent le même contenu propositionnel. Currie expliquerait quant à lui la différence entre (1) et (2) autrement: il dirait que les deux énoncés ont la même signification, car selon lui, le contenu propositionnel (C) d’un énoncé est sa signification; la différence résiderait plutôt dans ce que Proust a voulu dire, ou voulufaire, avec le même contenu. Il y a une distinction à faire, chez Currie, entre la signification d’ un énoncé et ce qui est dit par lui. C’ est, du moins, la compréhension que je tire de ce dit Currie à propos de la force et de la signification : « When we identify what is said in terms of meaning alone we identify the content, or the proposition expressed. When we add considerations of force we identify what is said as a certain act of saying, as with the act of asserting or requesting » (Currie 1990, p. 6). Rappelons-nous également que Currie considère que les énonciations assertives et impératives de « You will leave now » ont la même signification, car c’est sur la base de cette prémisse qu ‘ il rejette FP.

Table des matières

1. INTRODUCTION
1.1. Présentation du problème
1.2. Distinction entre les différents types de connaissance qui seront abordés
1.3. Notes concernant la méthodologie employée
II. QU’EST-CE QUE LA FICTION?
2.1. Remarques préliminaires
2.2. La pretense theory de Searle
2.3. Le make-believe et l’analyse de la fiction de Currie
2.4. L’argument de l’uniformité
2.5. Conclusion
Ill. LA VÉRITÉ DANS LA FICTION
3.1. Présentation du problème
3.2. Les analyses de Lewis: la fictionnalité en termes de mondes possibles
3.3. Narrateurs et croyances 1: présentation de l’ analyse de Currie
3.4. Narrateurs et croyances II : objections à l’ analyse de Currie
3.5. L’analyse prescriptive de la fictionnalité
3.6. L’étendue des vérités implicites en fiction
3.7. Conclusion
IV. CONNAISSANCES À PROPOS DU MONDE EXTÉRIEUR
4.1. Introduction au problème et remarques préliminaires
4.2. Fondements de la théorie proposée
4.3. Conditions de l’acquisition de connaissances en fiction
4.4. Objections et réponses
4.5. Conclusion
V. CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE

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