L’ORANA et la lutte contre la malnutrition

L’ORANA et la lutte contre la malnutrition

Le trafic négrier atlantique et son impact sur le plan socio-alimentaire au Sénégal

De tout temps « les formes de domination de l’homme sur l’homme constituèrent une des caractéristiques fondamentales de toute l’histoire du monde depuis les origines et dans tous les continents. L’une des plus marquantes est l’esclavage » 394 . Ainsi, définir ce mot avec 390. Ibidem., 391. Ibidem., 392. Idem p.547. 393. Ibidem, 394. Renault F., Daget S., Les traites négrières en Afrique, Paris, édi. Karthala, 1985, p.5. 106 précision n’est pas une chose aisée pour l’historien car les modalités en furent très complexes voire diverses. Ces modalités, en fait, comportent toutes « les variantes depuis un travail excessivement pénible jusqu’à une domesticité assez douce et même l’accession à des fonctions importantes, depuis un dépouillement total de biens personnels et de vie familiale jusqu’à la possibilité de disposer d’un certain « pécule » 395 , de fonder un foyer et de transmettre une part d’héritage. Le trait commun en serait des liens de dépendance fondés sur la coutume et la loi, au service d’un maître qui seul aurait la possibilité de les rompre, enlevant ainsi à l’individu la liberté de disposer de lui-même » 396 . Dans son Dictionnaire Universel de Commerce publié en 1730, Jacques Savary des Bruslons définit ainsi la traite des nègres :« Les Européens font depuis des siècles commerce de ces malheureux esclaves, qu’ils tirent de Guinée et des autres côtes d’Afrique, pour soutenir les Colonies qu’ils ont établies dans plusieurs endroits de l’Amérique et dans les Antilles » 397 . Au regard général, si nous interrogeons l’histoire,« il n’est pas de thème touchant à l’histoire de l’Afrique qui ait fait couler autant d’encre et qui soit cependant aussi peu connu que le commerce des esclaves noirs » 398 . Rappelons, par ailleurs, que la traite des Noirs par l’Atlantique fut comprise en deux principes. En fait,« il y a le principe d’intérêt qui lie tous les partenaires, blancs et noirs, engagés dans une opération économique créatrice de profits rationnels ou irrationnels. Et celui de violence qui impliqua également tous les partenaires. Ils l’exercèrent contre des individus arrachés de leurs racines psychologiques, culturelles et sociales, parfois résistants violemment dans l’espoir de recouvrer sinon la liberté du moins leur statut domestique, soumis à une migration involontaire, presque généralement livrés à la terreur, la souffrance et la mort » 399 . 395. C’est dire ce qu’on a amassé à force de travail et d’économie. En un mot, petite somme d’argent. En effet, « le XVIII e siècle fut marqué par le développement d’une classe sociale liée aux rois et aux prétendants » 400 . C’est ainsi que nous distinguons les chefs de localité, nommés par les rois et les captifs guerriers. Les uns et les autres furent engagés fréquemment dans la lutte pour le pouvoir et modifièrent sensiblement leur attitude à l’égard du paysannat. A cet effet, « les souverains furent entraînés à participer au commerce atlantique, à acheter des fusils, de la poudre à canon, de l’eau de vie, et à vendre des captifs et des bœufs aux négriers » 401 . La guerre menée par les marabouts au cours de cette grande époque de traite des esclaves a été un avertissement pour les princes du Kayoor. Ceux-ci eurent à se frotter tout au long du XVIIIè siècle à des groupes musulmans. C’est à partir du XVII e siècle que la traite des esclaves devint une activité dominante en Afrique noire. De ce fait « la forte demande des planteurs d’Amérique suscita la venue d’autres négociants envoyés par des compagnies commerciales des royaumes d’Europe du Nord (Hollande, Danemark, Suède, Angleterre, France). Ils fondèrent alors de nouveaux comptoirs dont l’activité concurrence progressivement la traite caravanière » 402 . La carte ciaprès laisse apparaître quelques principaux comptoirs d’Afrique de l’ouest mise en place par l’administration coloniale.  Il faudrait rajouter sur cette carte les nombreux comptoirs de la Côte de l’Or, notamment El Mina, à l’ouest d’Accra. Les comptoirs sénégalais marquèrent le début de cette vaste aire de traite qui s’étend jusqu’à l’actuel Angola. Cette carte laisse apparaître quelques commentaires. A première vue, on constate que l’implantation des Européens fut relativement facile en raison du faible peuplement des côtes et de la localisation des royaumes puissants à l’intérieur du continent. Ainsi, selon M. Diouf « les grands empires (du Mali, Sonraï…) ou les royaumes yoruba plus au sud, contemporains de la venue des premiers Européens, n’étaient pas tournés vers la façade maritime et communiquèrent avec le reste du monde grâce aux routes commerciales qui traversèrent le désert du Sahara.L’esclavage fut un puissant facteur d’interpénétration raciale et culturelle dans cette partie du continent. Tous les groupes ethniques et raciaux habitant le Sahara méridional et le Soudan furent victimes, à un moment ou l’autre de leur histoire, des expéditions esclavagistes, ainsi que l’a montré A. Bathily . Tout de même, la région du fleuve fut, en réalité, envahie par un mouvement maraboutique qui tenta non seulement d’islamiser avec force les populations noires, mais aussi et surtout de s’opposer farouchement à la monopolisation du commerce de Saint- Louis. Partant de cette idée, ce mouvement maraboutique dénommé Nàsir AL Din, pour attirer l’attention de la population par rapport à la malversation des rois véreux souligna ainsi que« Dieu ne permet pas au roys de piller tuer n’y faire captifs leurs peuples, qu’il les a au contraire, pour les maintenir et garder de leurs ennemis, les peuples n’étant point faits pour les roys, mais les roys pour les peuples » 404.Toujours est-il que le veut de ce mouvement était, une fois la partie conquise fut mise en avant, de placer des marabouts qui défendirent les mêmes causes que lui. De surcroît, ce vaste mouvement religieux (1673 à 1678) bouleversa non seulement ces quatre royaumes mais aussi entraîna « la continuité de l’expansion commerciale de SaintLouis, au détriment de celle des Maures dont la crise du commerce allait se poursuivre jusqu’au XVIII é siècle, date à laquelle, avec la gomme, ils purent s’intégrer à nouveau, de façon plus dynamique, dans le processus du commerce atlantique qui consistera la force dominante » 405.D’autres conséquences furent notées au niveau social et économique affectant les diverses couches de la société. a- La traite des esclaves et ses séquelles sur le plan social La traite négrière a été une activité très ancienne en Afrique. Les Européens ne l’ont pas inventée. Ils n’ont fait que l’exploiter en poussant les Africains à chercher en elle le plus clair de leurs ressources. L’intervention européenne avait donné à la traite des proportions gigantesques et avait profondément perturbé la société africaine 406 . Le XVII e siècle marqua une importance capitale, encore une fois, du fait de l’ampleur du trafic négrier. Le continent africain est celui qui a été le plus touché, au monde par les séquelles de la traite négrière. Ainsi, « la ponction qu’elle a effectué sur les populations 25 à 50 millions d’hommes en trois siècles et la demande en provision pour les cargaisons d’esclaves ayant contribué à désorganiser l’équilibre vivrier » 407.Un bon nombre d’auteurs et chercheurs se sont penchés  sur les crises à caractère économique et social des XVIIe et XVIIIe siècle au Sénégal sans pour autant parvenir à uniformiser une interprétation des faits. Charles Becker, dans son ouvrage intitulé conditions économiques et traite des esclaves en Sénégambie 408 , en faisant le point des recherches intervenues sur le sujet, analysa en fait les diverses hypothèses et interprétations et recensa les questions à approfondir. Becker nota, par ailleurs, que dans les documents utilisés par les différents chercheurs, les crises ne sont mentionnées que de façon incidente, toujours en rapport avec le commerce atlantique. La plupart des chercheurs expliquent les crises par les seules calamités naturelles (inondations, sauterelles, sécheresses) sans tenir compte en fait de l’environnement socio-politique du pays, en particulier des guerres et de la traite des esclaves. Après une longue critique des diverses hypothèses et des interprétations, Charles Becker conclut qu’il faut « exclure toute vision simpliste des choses » car « l’histoire des conditions écologiques fait partie intégrante de l’histoire globale des sociétés sénégambiennes ». La traite des esclaves ne peut, selon lui, être évacuée dans l’étude des crises, pas plus que les mutations économiques et les données démographiques. Au Fuuta, ce sont généralement les sécheresses, les inondations et les invasions acridiennes qui furent à l’origine des disettes et des famines. Ainsi, comme nous l’avions démontré précédemment, ces sécheresses résultèrent essentiellement du déficit pluviométrique qui, le plus souvent, entraîna le déficit hydrologique des fleuves et des rivières. Ces crises de substances locales ou générales avaient eu de fâcheuses conséquences, évidemment, sur la population. Parmi les plus fréquentes, notons « l’affaiblissement physique des populations et le développement des épidémies. Les captifs traités en 1723 offrirent le lamentable spectacle de squelettes décharnés, exténués, véritables carcasses ambulantes. La variole se déclara parmi eux : quarante sur 77 furent atteints par cette terrible endémie. Entre le 18 décembre 1724 et le 21 janvier 1725, il est mort à Saint-Louis 15 captifs et 3 captifs exténués dont la plupart de Galam avaient péri par la dysenterie, maladie régnante ordinairement parmi eux sans que le chirurgien y ait pu remédier .Cette maladie les prend subitement et les enlevèrent en peu de 111 jours quelques soins qu’on y puisse apporter remède » 409 .Pendant cette période de crise, les régions touchées se vident de coquille : les populations émigrèrent. Les peuples traqués par la famine émigrèrent à la recherche de la nourriture. Ces populations se déplacèrent vers des régions mieux loties. Ces déplacements peuvent être à la fois « saisonniers et définitif »  , laissant un vide total derrière eux. Il est impossible, d’ailleurs, de dissocier la traite négriére au Fuuta de celle de la Sénégambie. Pour l’une et l’autre, l’étude est rendue difficile par le manque criard des données. Mais retenons ainsi qu’au Fuuta « entre 1675-1810 ont été vendus aux Négriers de Saint-Louis 1466 captifs » 411 . Les guerres et les pillages engendrés par cette traite négrière, en entraînant la dépopulation par les ponctions opérées et les migrations provoquées, avaient aggravé les crises, la terre manqua de bras nécessaires à l’agriculture. Il nous manque, par ailleurs, des données statistiques solides et suffisantes pour mettre en valeur les conséquences directes de la traite des esclaves sur les crises de subsistances. L’anarchie qui s’installa au Sahel à partir du XVII é siècle, nous dit J. Giri, « entraîna des luttes incessantes entre royaumes : on fait un grand nombre de prisonniers qui seront autant d’esclaves à usage interne ou exporté et cela facilita le développement de la traite » 412.Et lorsque la paix revint, les commerçants se plaignirent et Chambonneau dans ce cas de figure note que « la paix étant partout ces quatre royaumes il ne faut pas espérer grands captifs » 413 , raison de plus que durant tout ce temps ces royaumes n’avaient pas connu de paix. En gros, c’est ce que l’on appelle « l’économie de guerre » 414 . Par ailleurs, l’offre d’esclaves était fonction de l’importance de la consommation des produits importés (le sucre, le tabac,et le sangara) à laquelle se sont totalement asservis les grands d’hier, tout comme ceux d’aujourd’hui 415 . 409. Kane O., 1986, T.II ,op. cit. p. 555. 410. Nous reviendrons largement sur ces cas dans le prochaine chapitre suivant. 411. Idem, p.560. 412. Giri J.,1994, op.cit., p.190. 413. Idem, p.191. 414. Pour paraphraser le Professeur Oumar Gueye, lors de notre discussion sur la crise Casamançaise qui perdure et qui n’est ni paix ni guerre. Pour Gueye, la crise Casamançaise fait le bonheur des autres car ils en tirent profit. Il peut y avoir une accalmie certes oui, mais toujours est- il qu’elle est loin de connaître une paix définitive tant qu’on n’arrête pas de politiser cette question.  La Sénégambie, par ailleurs, a été très tôt impliquée dans le commerce atlantique. Pour l’ensemble de la Sénégambie aurait été vendu 42514 captifs entre 1675 -1810416.Mieux encore, selon Philip Curtin, dans ses tentatives d’une mise au point du nombre d’esclaves exportés pour l’ensemble de la Sénégambie, estime « la capacité d’exportation de la Sénégambie entre 1681et 1810 à 304.330 esclaves ce qui donna pour le XVIII é siècle 259 900 esclaves seulement entre 1711 et 1810 » . Si l’on en croit Jean Suret-Canale dans son analyse de l’histoire du Kayor et du Baol, ce dernier confirma dans une très large mesure les conclusions sur les conséquences sociales de la traite que « l’Europe put se dispenser en règle générale de se livrer directement à la chasse aux esclaves… c’est ainsi que les Africains devinrent eux-mêmes les artisans de leur propre ruine au seul bénéfice des négriers. Au lieu de l’activité productive, l’occupation la plus lucrative devint la guerre avec son cortège de destructions humaines et matérielles, la guerre pour l’acquisition d’esclaves de traite… C’est alors que l’insécurité permanente, les guerres et les razzias incessantes, génératrices de misère et de famine, devinrent des traits permanents de l’Afrique noire, et seulement alors… La traite africaine n’a pas été l’aboutissement d’un processus de développement interne, mais elle a résulté d’une sollicitation, d’une intervention extérieure » 418 . Le sous-peuplement eut pour effet d’empêcher pendant la durée de la traite la croissance d’une solide économie de marché ou de traite du fait de l’élimination de la pression « démographique qui aurait conduit à une colonisation interne, au défrichement des forêts et a une plus grande concentration de la population. La colonisation interne aurait amené à une différentiation d’une région à l’autre des fonctions économiques en raison de la diversité des climats, des ressources naturelles et des densités de populations » 419 . A cela, la densité devenait squelettique, à vrai dire, car la population était dispersée et éparpillée. Les forêts, comme partout d’ailleurs, étaient restées intactes. Pas de bras pour les pousser au fond fin des habitats. Ainsi, « dans les parages comme le Njegem chez les séreer, des alentours de la falaise de Kees, certains défrichements étaient abandonnés au profit de la  forêt qui les recolonisa avec ses espèces à croissance rapide 420 . Dans ce cas, le paysan ne cherchait pas à produire des excédents ou surplus. Toute sa production était utilisée pour la consommation familiale; souvent insuffisante en raison non seulement du fait de manque de bras, mais aussi et surtout du rétrécissement des champs pour des raisons de sécurités. Tout de même, la traite négrière fut un facteur paralysant pour la démographie Sénégambienne. On estima entre 500 et 3000 selon les périodes le nombre de captifs exportés par Gorée, Saint-Louis et les comptoirs de la Gambie421 .Il faut reconnaître, par ailleurs, que les effets démographiques réels du commerce des esclaves sont difficiles à évaluer, « mais il est possible de constater des mouvements de population à l’intérieur des royaumes et une modification des structures sociales. En réalité, beaucoup d’erreur ont été commises dans ce cadrage en associant les déplacements de populations en Afrique qu’à la traite des Noirs par l’Atlantique. Pour bien comprendre les phénomènes démographiques qui se sont produits en Afrique entre 1451 et 1870, pour Inikori,« il faut évaluer les pertes humaines causées par le trafic d’esclaves pendant cette période, dans tous les secteurs où il a été pratiqué » 422 . Une autre erreur, même en ce qui concerne la traite des Noirs par l’Atlantique, est de ne tenir compte que du nombre d’esclaves effectivement exportés; « or il est notoire qu’avant l’exportation proprement dite, pendant les guerres, les razzias et autres opérations pour se procurer des esclaves, pendant leur longue marche jusqu’à la côte, puis leur « entreposage » en attendant l’embarquement et leur longue détention dans les cales avant que les vaisseaux ne quittent effectivement la côte africaine, remplis de leur cargaison. Ces pertes humaines ont sans doute été bien supérieures au nombre de Noirs effectivement exportés. Mais le défaut le plus grave de ces études est qu’elles n’ont nullement cherché à évaluer, même approximativement, le supplément de population que les esclaves exportés auraient produit s’ils étaient restés en Afrique » 423 . L’absence des données relatives aux taux de natalité et mortalité à cette époque fut un facteur bloquant pour faire une bonne évaluation. Ainsi, « le départ des forces vives rendait 420. Gueye Mb., « les transformations des sociétés Wolof et Sereer de l’ère de la conquête à la mise en place de l’administration coloniale 1854-1920 »,  aléatoire le remplacement des pertes par les naissances »  . Les Africains exportés comme esclaves étant tous des gens dans la force de l’âge, leur taux de reproduction aurait dû être supérieur à celui des autres Africains demeurés dans leur pays 425.Un grave problème de procréation se posait d’autant plus la (promiscuité) 426 favorisée par la captivité facilite la diffusion de certaines maladies vénériennes 427 . C’est ce qui faisait que, dès la fin du XVIIIé siècle, quelques voyageurs tirant argument de l’état physique lamentable de certains dirigeants victimes d’abus de spiritueux, n’hésitèrent pas à parler de la ruine de la race noire. Tout cela fut accentué par la dégradation des conditions sanitaires. Le déséquilibre entre l’homme et son milieu naturel prit partout des proportions inquiétantes. Cependant, « le choléra, les dysenteries, la variole, la fièvre jaune, le paludisme, la malnutrition, la maladie du sommeil exerçaient leur emprise sur d’immenses régions dont les populations étaient régulièrement décimées. Les épidémies étaient d’autant plus dévastatrices que les habitants constituaient un terrain bien préparé par la misère physiologique. Cette immense misère jetait parfois des masses nombreuses sur les routes de l’exil à la recherche d’un nouveau monde où il pourrait vivre une relative sécurité »

 Les premières tentatives de la mise en valeur agricole du Sénégal

l’indigo, le sucre et les débuts de l’arachide Au lendemain de cette abolition de l’esclavage en Avril 1848, on fit un recensement en vue de l’indemnisation des maîtres dont les esclaves venaient d’être libérés par le décret du 27 Avril 1848. Le nombre des esclaves pour Saint-Louis et Gorée étaient estimé à 10075 individus. Ce qui donna lieu à de sérieuses contestations de la part de l’administration coloniale 447.En effet, « la prohibition (interdiction) de la traite avait enlevé aux commerçants français leur activité la plus hautement lucrative » 448 . Face à cette situation, que faut-il faire alors. En revanche, en France continentale, par ailleurs, les intérêts économiques en présence ne trouvèrent plus quant à eux d’inconvénients à la suppression de l’esclavage ; les consommateurs de sucre n’avaient plus de souci à se faire pour l’approvisionnement ; le blocus continental avait en effet obligé à chercher des substituts à la canne à sucre dont l’un, le sucre à betterave, connaît un réel succès. Par ailleurs, le commerce et l’armement n’avaient plus besoin, comme par le passé, de ces échanges que représentèrent les divers éléments du commerce triangulaire ; d’une part, l’amorce d’une révolution industrielle qui se concrétisa encore plus sous le second Empire provoqua une expansion des courants internationaux d’échanges ; d’autre part, une nouvelle conception de la mise en valeur de l’Afrique se fait jour, marquée non seulement par la colonisation de l’Algérie, mais surtout par la recherche de relations différentes avec l’Afrique Noire, réservoir de ressources naturelles diverses. Ainsi, tous avaient des raisons d’entériner 446. Gueye Mb., 1990, op. cit., p.56. 447. A.N.S. 2 E 21:Conseil privé séance du 25 octobre 1849, cité par Gueye Mb. 1990, op. cit.,p.56. 448. Ibidem, 120 la décision qui vient d’être prise en 1848 et la réaction politique des années qui suivirent ne doit pas remettre en cause cette incontestable avancée 449 . Dès lors, on décida de faire du Sénégal une colonie de production agricole sans pour autant négliger les gisements aurifères. A l’évidence, «l’idée de mettre en valeur le sol africain apparaît en Europe dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, à la suite des voyages des physiocrates et des naturalistes. Elle fut également liée à la volonté de supprimer la traite des esclaves, projet qui imposa de trouver d’autres sources de revenus en Afrique pour que l’économie se transforma autrement » 450.Cette activité, susceptible de produire de nouvelles richesses, selon A. Sinou, pourra en outre contribuer à la disparition du commerce des esclaves sur un continent, qui en vit depuis plusieurs siècles 451 . D’après une longue observation, les Britanniques constatèrent de façon objective que « la main-d’œuvre servile des Antilles, travaillant sous la contrainte, n’avait pas de résultats escomptés. Au lieu de faire traverser l’océan aux esclaves (avec tous les frais et les pertes que cela entraîna) et au lieu de les contraindre à travailler outre-Atlantique avec de biens médiocres rendements, mieux voudrait les libérer sur place et proposer à ces affranchis de cultiver en Afrique même la canne, le coton et le tabac » 452 . C’est en sens que les ambitions allaient se concrétiser de façon progressive. Rappelons en revanche que, le traité de Paris de 1814 fait perdre à la France l’une de ses possessions d’Amérique, c’est à dire Saint-Domingue. C’est pourquoi la mise en valeur agricole du Sénégal servirait non seulement de compensation à cette perte mais elle servirait aussi d’entreprise de colonisation agricole 453 . De ce fait, « le Sénégal deviendrait aussi un nouveau et large débouché aux produits de son industrie manufacturière » 454 . De surcroît, la mise à jour de ce plan permettrait de prospérer le « maigre commerce du Sénégal en 449. Badji M., « L’abolition de l’esclavage au Sénégal : entre plasticité du droit colonial et respect de l’Etat de droit », in Droit et cultures, n° 52, 2006, p.3. 450. Sinou A.,op, cit., p.97. 451. Idem, pp.97-98. 452. Giri J.,1994, op. cit.,pp.211-212. 453. Barry B., 1985, op. cit., p. 339. 454. Gueye Mb., 1990, op. cit., p.56. 121 remplaçant le système d’occupation sans avenir, presque sans but, par une vaste organisation agricole dont la réussite doterait la France d’un continent immense » 455 . Manifestement, « au lieu de transporter les ouvriers là où se trouva le travail, on transporterait le travail là où se trouvèrent les ouvriers. Ainsi s’affirma avec vigueur la volonté de faire du Sénégal une colonie agricole afin d’assurer à bon compte l’approvisionnement de la métropole en produits tropicaux : une nouvelle Saint-Domingue alla naître qui devait compenser la perte de l’ancienne dont l’éclatante prospérité hantait encore toutes les mémoires » 456 . Il faut dire que parallèlement aux efforts anglais en Sierra Leone, ceux qui furent déployés au Sénégal pendant près de quinze ans ne conduisirent finalement qu’à l’amère déception et au découragement profond. Alors, « pourtant enthousiasme et initiative n’avaient point fait défaut dans les milieux officiels » 457 . Il convient de noter que les premiers projets de colonies agricoles se soldèrent par des échecs. La traite des Noirs et le commerce de la gomme furent encore, en ce moment là, trop rentables pour attirer des individus vers le travail de la terre. En outre, les colons qui demeurent sur les plantations furent souvent victimes des épidémies de fièvre jaune et du paludisme. De ce constat, les philanthropes en conclurent que les étrangers, même s’ils sont d’anciens esclaves, ne peuvent s’adonner à des activités agricoles. La seule alternative était de forcer les Africains à cultiver les plantations 458 . C’est ainsi que dés son arrivée à la tête de gouvernance à Saint-Louis, le Colonel « Schmaltz » 459 planifia ainsi son plan d’action dans sa lettre adressée au Ministre, le 4 septembre 1819. Pour Schmaltz, « j’ai toujours soigneusement observé les pays que j’ai parcourus et je n’ai pas vu de plu beau, de plus propre à de grandes entreprises que le Sénégal. Les bords du Nil et du Gange ne m’ont point paru plus fertiles que ceux de notre fleuve et je n’ai le moindre doute d’y réussir toutes les cultures (surtout en indigo et en sucre) qu’on n’y voudra. Notre projet de colonisation agricole consiste à s’introduire dans un vaste pays peuplé de plusieurs millions d’hommes, à les déterminer au travail par les avantages qu’ils ne 455. Raffenel A., Voyage dans l’Afrique occidentale exécuté en 1843 et 1844,T.2, Paris, Arthus Bertrand, 1946,p.67.Cf ;file:///C:/Users/USER/Desktop/Voyage_dans_l’Afrique_occidentale[…]Raffenel_Anne_bp t6k1036967.pdf ,Consulté le 28 juin 2017. 456. Pasquier R.,1987, T.1, op. cit., p.118. 457. Ibidem., 458. Sinou A., op.cit.,p.100. 459. Le colonel Julien Désiré Schmaltz (1771-1826) est un administrateur colonial français, qui fut gouverneur du Sénégal entre 1816 et 1820. 122 peuvent y trouver sans nous, à les y attacher par l’augmentation graduelle de leurs besoins présents, à les diriger utilement pour nos intérêts par des exemples tendant à façonner leur agriculture, à les ranger insensiblement sous la domination française » 460 . Mais en réalité, c’est à l’épreuve des faits qu’on allait pouvoir en mesurer la réelle valeur. Ce faisant, « avec beaucoup de précipitation et d’improvisation sous la direction de Schmaltz, avec un esprit méthodique et scientifique chez le baron Roger, l’effort porta surtout sur le coton, dans l’espoir de satisfaire la demande sans cesse accrue des usines de la métropole et sur l’indigo, afin de s’affranchir du monopole coûteux de l’Inde » 461 . Du coup, après l’acceptation du plan de colonisation de Schmaltz par le ministre de la marine et des colonies, le Futa Tooro fut envisagé, au premier plan, « pour l’installation de la colonie agricole, mais les négociations avec l’almamy n’avaient rien produit. Et finalement le Waalo fut choisi pour abriter les premiers essais. Suite d’un traité signé le 8 mai 1817 avec le Brak , des terres moyennant le paiement d’une redevance annuelle de 10000 francs furent cédées à la France» 462 . A ce titre, B. Fall pensa qu’on était loin de s’imaginer que le problème de la main d’œuvre serait un des facteurs décisifs de l’échec de cette opération de colonisation463 . Ainsi, avec une main d’œuvre nombreuse et abondante « sur les 1500 travailleurs employés 100 étaient des esclaves de case, 1100 des hommes libres loués au mois et 300 engagés » 464 n’avait pas empêché l’échec final de la colonisation agricole du Waalo et son ambitieux projet tomba à l’eau .

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE : L’ALIMENTATION HUMAINE : UN FAIT DE CIVILISATION A L’EPREUVE DES TEMPS
Chapitre I : Historique de l’alimentation.
Chapitre II : Situation générale de l’alimentation au Sénégal avant une mise place d’une politique agricole coloniale en 1850
DEUXIEME PARTIE : SENEGAL : UN PAYS A SECTEUR AGRICOLE FORTEMENT TRIBUTAIRE DES CULTURES SOUS PLUIES
Chapitre III : La politique agricole au Sénégal de 1850 à 1960
Chapitre IV : Le Sénégal dans une ère postcoloniale : une dégradation de plus en plus persistante de la situation agricole et alimentaire (1960 – 2000)
TROISIEME PARTIE : LA SURVEILLANCE NUTRITIONNELLE AU SENEGAL
Chapitre V : Les premières investigations de la mission anthropologique (1945-1952)
Chapitre VI : L’ORANA 1952-2000 : Les recherches alimentaires et la lutte contre la malnutrition
CONCLUSION GENERALE
SOURCES ET REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
WEBOGRAPHIE (SOURCES ICONOGRAPHIQUES)
SOURCES ORALES (TEMOIGNAGES ENTRETIENS)
ANNEXES
INDEX ALPHABATIQUE

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