Travailler et vivre le temps au féminin

Travailler et vivre le temps au féminin

OUVEA, UNE ÎLE DÉLAISSÉE ?

 La découverte d’Ouvéa

 « Ouvéa est un petit point sur la carte, que beaucoup d’atlas même ne mentionnent pas » (IZOULET, 2005: 27). Dans l’état actuel des connaissances, il semble que ce soit un capitaine anglais du nom de Raven qui, en 1773, fut le premier Européen à découvrir les îles qui s’appellent aujourd’hui Loyauté (Howe, 1973 : 33). Il aurait donné le nom de Loyauté à cet archipel, sans que l’on connaisse encore aujourd’hui, les raisons de son choix, ce qui constitue « l‘un des petits mystères du Pacifique », (Pisier, 1975 : 39). Le 10 Mars 1788, sous les ordres de Louis XVI, La Pérouse6 part pour le Pacifique, afin de poursuivre l’exploration qui avait notamment été entamée par le capitaine anglais James Cook, lequel avait établi de nombreuses cartes de la région. Lorsque La Pérouse débute sa mission, l’objectif fixé par le roi est de parvenir à compléter « les vides laissés par Cook » (Izoulet, 2005 : 20). Il est très probable que c’est à cette période que La Pérouse explorera l’archipel de Nouvelle-Calédonie, faisant alors escale sur l’atoll de Heo, tout près d’Ouvéa, sans pour autant jamais y accoster véritablement. Il faudra donc attendre jusqu’en 1827 pour que les côtes d’Ouvéa soient finalement reconnues par Dumont d’Urville. Fort d’un tour du monde qui l’avait précédemment mené jusqu’aux îles Tuamotu, Tahiti et Tonga, ce navigateur français avait reçu, en avril 1826, le commandement de deux bateaux, dont le célèbre Astrolabe, avec la mission d’explorer quelques archipels du Pacifique et de retrouver les vestiges des navires de La Pérouse7 . Son expédition constituera une des plus grandes expéditions maritimes entreprises pendant les premières décennies du XIXe siècle, et ses rapports sont notamment à l’origine de la classification des îles d’Océanie en Mélanésie, Polynésie et Micronésie. 6 Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, était un navigateur et explorateur du siècle des Lumières. Son nom peut aussi être écrit Lapérouse. 7 Après avoir quitté Toulon en 1826 sur l’Astrolabe, Dumont d’Urville et ses hommes parviendront à découvrir le lieu de naufrage des vaisseaux de La Pérouse, près de Vanikoro, en 1828. 17 D’une durée de trente-cinq mois, cette deuxième expédition permis à Dumont d’Urville d’effectuer la reconnaissance de plus de 4 000 lieues de côtes jusqu’à lors très peu connues, comme en Nouvelle-Irlande8 , ou en Nouvelle-Bretagne. Il répertoriera aussi environ deux cents îles ou îlots, dont plusieurs n’avaient encore jamais été cartographiés auparavant. C’est aussi pendant cette expédition qu’il découvrira les îles Fidji et cartographiera précisément, en 1827, les îles que l’on appelle aujourd’hui Loyauté, dont Ouvéa fait partie. Figure 2. Carte générale de la Nouvelle-Calédonie (Source: guide touristique de la Nouvelle-Calédonie, Lonely Planet 2006. Carte modifiée et simplifiée par l’auteur). D’une altitude moyenne inférieure à 10m, Ouvéa est un petit archipel en forme de croissant. Son île principale, également appelée Ouvéa, est un atoll basculé, en partie immergé, dont le lagon n’est pas comblé, comme à Lifou ou à Maré, mais fermé au nord et au sud par une série de récifs et d’îlots, les Pléiades. 8 Une des îles l’actuel archipel Bismarck, qui se situe à l’est de la Nouvelle-Guinée. 18 Cet archipel est situé aux antipodes de la France, par 166°30’ de longitude Est et par 20°30’ de latitude Sud, à environ 1600 kilomètres à l’est des côtes australiennes et à une centaine de kilomètres à l’est de la Grande-Terre calédonienne, laquelle est difficilement accessible : l’unique bateau (le ‘Betico’) relie Nouméa à Ouvéa à une fréquence de deux fois par mois pour un trajet d’une journée, et l’avion une fois par jour, pour environ une heure de vol, mais le prix des billets demeure élevé même pour les habitants de l’archipel qui bénéficient pourtant de tarifs préférentiels. L’archipel d’Ouvéa, dont seule l’île principale est maintenant habitée en permanence  , (aujourd’hui rattachée par un pont à celle de Muli) et qui est aussi appelée Ouvéa, constitue l’aboutissement géologique d’un développement de coraux reposant sur un substrat volcanique parallèle à la dorsale de la Nouvelle-Calédonie. Fortement influencé par les vents alizés, affichant une température moyenne annuelle de 24°C et une amplitude thermique de 5,5°C entre le maximum (février) et le minimum (août), le climat d’Ouvéa est tropical mais modéré et agréable. Ouvéa est un terme wallisien signifiant « île ». Ce sont des immigrants venus d’ ′Uvea (Wallis) qui lui ont donné ce nom, les habitants originels d’Ouvéa (des Loyauté) l’appelant quant à eux, « Iai10 » (Howe, 1973 : 35-6). Afin de la distinguer de ′Uvea (Wallis) que les Wallisiens appellent uvea mamao (île lointaine) ou uvea, l’archipel d’Ouvéa des îles Loyauté fut ainsi appelé uvea lalo (littéralement île d’en bas). (Izoulet, 2005 : 21). Ouvéa est d’abord connue pour la limpidité parfaite de son lagon, en cours de classement au patrimoine mondial de l’Unesco, ainsi que sa plage de sable blanc qui s’étire sur plus de vingt kilomètres du nord au sud. Le paysage est également marqué par la présence de milliers de cocotiers, niu en fagauvea, (une des deux langues locales) qui constituent une ressource très importante, autant au plan alimentaire qu’économique. Ils se rencontrent partout sur l’île, à l’exception peut-être de la côte est, tcheu en iaai, (l’autre langue locale) la seule partie de l’île qui n’est pas du tout habitée.  Décrite dans les brochures touristiques comme « L’île la plus proche du Paradis  », avec tout ce que cela véhicule comme clichés, Ouvéa n’est pas le Paradis, mais demeure néanmoins un endroit qui, sur des points précis, se différencie passablement d’autres régions de la NouvelleCalédonie. Il s’agit, par exemple, du seul endroit de toute la Nouvelle-Calédonie où le risque de pêcher du poisson porteur de la gratte est absolument nul , d’un des rares endroits du territoire de Nouvelle-Calédonie où l’eau courante n’est pas généralisée dans chaque tribu ou encore d’une des côtes en bordure de lagon la moins construite du territoire, ce qui lui donne l’aspect que certains décrivent comme « pur ». Figure 3. Carte de l’archipel d’Ouvéa qui matérialise les trois districts administratifs de l’île ainsi que les différentes chefferies. (Source: Institut de Recherche pour le Développement de la N-C. Carte modifiée et simplifiée par Djoupa Alexandre). Concernant l’histoire de cette île, il semble que de manière générale, l’histoire du peuplement des îles qu’on appelle Loyauté soit en partie similaire à celle de la Grande-Terre (Faugere, 2002 : 629-645). Les travaux d’archéologie et de linguistique comparative permettent aujourd’hui d’affirmer qu’Ouvéa, comme les autres îles des Loyautés, est peuplée depuis environ trois mille ans. Les détails des processus d’évangélisation et les transformations fondamentales qui en résultent, sont connus grâce aux lettres et aux rapports des différents pères missionnaires . A Ouvéa, l’arrivée des missionnaires, protestants d’abord et catholiques ensuite, puis leur implication dans la vie locale, ont constitué une étape fondamentale de la construction de l’identité d’Ouvéa, désormais reconnue par de nombreux habitants de la Grande-Terre comme ayant une « forte personnalité » (Izoulet, 2005 : 21). 

1.2 Une terre de migration…

 « Les îles Loyauté furent le lieu d’abordage pour d’innombrables Polynésiens, poussés vers l’ouest par les vents dominants ; elles reçurent donc beaucoup plus d’étrangers que la Grande Terre » (Howe, 1978 : 19) Précisons dès maintenant que le terme de « Loyauté » n’a jamais eu d’équivalent dans aucune des langues vernaculaires néo-calédoniennes, et ne coïncidait donc en aucun cas avec une catégorie locale de pensée au moment où ces îles ont été découvertes. Effectivement, au moment où les Européens découvrent les Loyautés, ses habitants ne leur donnent pas de nom commun, et ne s’attribuent pas non plus de nom collectif entre eux. Ce sont bien les Européens qui les désignèrent sous des appellations communes, comme celles de « Loyaltiens », « Canaques  des îles Loyautés » ou encore « insulaires », les distinguant ainsi des Kanak de la Grande Terre. Ces mêmes Européens leur prêtaient d’ailleurs tout un ensemble de qualités que n’auraient pas possédées les autres Kanak: excellents marins, bons travailleurs, doués pour le commerce, ainsi que des différences physiques avec ceux de la Grande-Terre, les rendant « plus agréables à regarder » (Shineberg, 1981). La « grande ressemblance avec les Polynésiens » dont parlèrent ces Européens s’explique par l’origine des populations qu’ils rencontrèrent à ce moment-là. Si l’on s’appuie sur ce que nous dit Howe, (Howe, 1978 :19) ils rencontrèrent dans les Loyauté des groupes arrivés de Tonga et de Samoa, et à Ouvéa particulièrement, des groupes descendants de Wallisiens arrivés dans la seconde moitié du XVIII° siècle, lesquels ont d’ailleurs donné son nom actuel à l’île puisque, comme nous l’avons mentionné précédemment, Wallis est appelé Uvea par ses habitants. Avant l’arrivée des premiers Européens (surtout des marchands de santal), Ouvéa était peuplée de Mélanésiens originaires de la Grande-Terre. Ceux des clans vëi étaient considérés comme les descendants des plus anciens habitants du pays et partageaient l’espace avec ceux qui étaient venus d’autres terres de l’archipel néo-calédonien, notamment de la Grande-Terre et de Lifou. A partir des missives et des rapports décrivant la tradition orale recueillie par le Père Bernard, le missionnaire catholique à l’origine du développement de cette église sur l’île, J. Izoulet, dans son ouvrage sur l’histoire d’Ouvéa, nous explique la raison pour laquelle ces Wallisiens (qui devaient être entre cent et deux cents), quittèrent leur île au XVIIIe siècle. « C’est un accident survenu à Wallis, sur la plage de Fatai, où des indigènes construisent une grande embarcation pour leur roi, qui est à l’origine de l’immigration vers Ouvéa. Ils avaient suspendu dans un arbre auprès du chantier une hache européenne qui ne venait que de paraître dans l’île. Comme le fils du roi passait et repassait sous l’arbre, la hache vint à lui tomber sur la tête et le tua ; les ouvriers, pour échapper à la colère du roi, prennent aussitôt leur famille, sautent dans l’embarcation et s’abandonnent à la merci des vents, s’exposant à une mort incertaine pour éviter une mort certaine qui les attendait. Les fugitifs de Wallis conduits par Beka, Nekelo, Drumai et Jeula quittent leur île par la passe occidentale de Fuga’uvea lorsque l’esprit d’une vieille femme sorti d’un tombeau leur crie : « Adieu ! Si vous touchez une terre où les feuilles de palétuviers flottent et les mulets sautent, établissez vous là. Passent à Maré et à Lifou, certains s’y arrêtent, mais la majorité continue….arrivent à Ouvéa, jettent l’encre devant l’îlot d’Unyee où les mulets –kanae- sautent bien pardessus les feuilles des palétuviers. » (Izoulet, 2005 : 40)

Table des matières

SOMMAIRE
AVANT­PROPOS
INTRODUCTION
PREMIERE PARTIE
DE L’ATOLL HORS DU TEMPS VERS L’ESPACE COMPLEXE DU PAYS IAAI
CHAPITRE 1­OUVEA, UNE ÎLE DÉLAISSÉE ?
1.1 La découverte d’Ouvéa
1.2 Une terre de migration
1.3 …et de missions
1.4 De la réserve autochtone à la commune d’Ouvéa
1.5 Un si petit espace pour deux langues et trois districts
1.6 Une île qui fait peur ?
CHAPITRE 2­LE TEMPS KANAK
2.1 La temporalité comme variable anthropologique
2.2 Le temps existence
2.3 La considération d’un « espace cyclique »
2.4 Le chronotope kanak
2.5 Le passé
CHAPITRE 3­CONDITIONS D’EXPERIENCE DE LA TEMPORALITÉ À OUVÉA
3.1 La confrontation de la temporalité cyclique traditionnelle kanak avec le modèle linéaire
européen de division du temps.
3.2 Le calendrier IAAI : un calendrier chrétien local peu spécifique
3.3 L’heure, une contrainte effective
3.4 De l’action à l’organisation ou gérer son temps différemment selon ce que l’on fait
DEUXIEME PARTIE
COMMENT COMPRENDRE LE TRAVAIL À OUVÉA 48
CHAPITRE 4 ­ LE TRAVAIL : UNE NOTION, PLUSIEURS SIGNIFICATIONS
4.1 Une notion qui varie selon les sociétés
4.2 …et évolue dans le temps : du trepalium à « l’emploi », perspectives de comparatisme historique
4.3 Richesse des nations ou marchandise vendue au capital ?
4.3.1 La figure du travailleur
4.4 Représentations modernes du travail dans nos sociétés
4.4.1 Travail réducteur/ malheur ou Travail moyen de réalisation/bonheur ?
4.4.2 Travail libérateur / Travail qui asservit
4.5 La question du travail dans les sociétés à « économie primitive »
CHAPITRE 5 ­ LA NOTION DE TRAVAIL À OUVÉA
5.1 L’analyse lexicale : indispensable mais limitée
5.2 Les mots fagauvea qui disent le travail.
5.2.1 huliwa, le travail coutumier
5.2.2 lave, le travail quotidien
a) Les tâches domestiques
b) Faire les courses, les soins et le courrier
c) Les travaux des champs
5.3 Les mots français travail, travailler, travailleur, et leurs inverses
5.3.1 Travail
5.3.2 Travailler
5.3.3 Travailleur
5.3.4 Vacances et repos
5.4 Les différentes formes de travail à Ouvéa
5.4.1 Le travail coutumier
5.4.2 Le travail quotidien
5.4.3 Le travail salarié
5.4.4 Une activité qui pose problème : le tressage83
a) Comprendre le tressage en reconsidérant le corps et les techniques ?
CHAPITRE 6 ­ DIVISION SOCIALE ET DIVISION SEXUELLE DU TRAVAIL : LA CONTRIBUTION DE L’ANTHROPOLOGIE
6.1 La division sociale et la division sexuelle du travail .88
6.1.1 L’analyse de la division du travail : spécialisation, solidarité et efficacité ?
6.1.2 La division sexuelle du travail et la contrainte biologique de la grossesse
6.2 La vision naturaliste
6.3 La spécialisation technique des individus
6.4 La division par sexe
TROISIEME PARTIE
LE TRAVAIL FÉMININ CONSIDÉRÉ DANS LE CADRE D’UNE VIE
CHAPITRE 7 ­ ANALYSER LA DISTINCTION DE SEXE
7.1 « Women studies and gender studies »
7.2 La domination masculine
7.3 La grammaire sexuelle
7.4 L’Océanie, terrain de prédilection des études du genre..
7.5 La Nouvelle-Calédonie, longtemps oubliée
CHAPITRE 8 ­ DEVENIR UNE FEMME À OUVÉA
8.1 Les tamahine, apprenties du bon comportement
8.1.1 Au quotidien, seconder sa mère dans ses tâches quotidiennes
8.1.2 Dans les rassemblements coutumiers, évoluer dans la sphère féminine
8.2 Du mariage à la maternité ou devenir fafine
8.3 La place et les fonctions des femmes, fafine dans les trois étapes majeures de la vie
8.3.1 La naissance
8.3.2 Le mariage
8.3.3 Le deuil
CHAPITRE 9 : CE QUE LES PRATIQUES DU TRAVAIL NOUS DISENT DES FEMMES.
9.1 Les tâches quotidiennes ou le travail d’une mère-épouse, idéalement féconde, soumise attentionnée et travailleuse
9.2 Le travail salarié : un outil vers l’autonomie ?
9.3 Devenir actrice de son devenir
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
ANNEXES
TABLE DES ANNEXES
ANNEXE I ­ Positionnement linguistique du fagauvea (West Uvea)
ANNEXE II ­ Cartes détaillées des districts nord et sud d’Ouvéa
ANNEXE III ­ Les fare
ANNEXE IV ­ Exemples de tressages

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