FORMES SYNTHETIQUES ET FORMES ANALYTIQUES

FORMES SYNTHETIQUES ET FORMES ANALYTIQUES

Les formes qui apparaissent dans les systèmes que nous avons établis n’ont pas toutes le même statut. Certaines sont construites morphologiquement avec ou sans affixes, d’autres ont recours à des auxiliaires. Si les premières appartiennent pleinement au système verbal, on peut s’interroger sur la place des secondes. Elle n’est pas toujours si aisée à déterminer car les formes verbales périphrastiques sont souvent, d’un point de vue diachronique, d’anciennes tournures lexicales et de futures formes morphologiques1391 : « Today’s morphology is yesterday’s syntax » 1392 . 

Formes synthétiques

 Les formes synthétiques soulèvent peu de problèmes quant à leur intégration au système. Seul le statut des morphèmes qui précèdent ou qui suivent le radical verbal pose question. En d’autres termes, il s’agit de savoir si ces morphèmes sont des affixes ou des éléments plus libres, particules ou adverbes. Ces formes sont : Radical du présent kunad bikunad kunadē (ha)mē kunad Radical du passé kard bikard kardē (ha)mē kard .Les formes kunad et kard sont suffixées des désinences personnelles. Pour bikunad et bikard, bi-, continuation d’un préverbe moyen-perse, fonctionne dès nos premiers textes comme un préfixe1393. Quant à kunadē et kardē, si aux Xe -XIe siècles, certaines occurrences peuvent laisser entendre que -ē est un enclitique, la grande majorité le montre comme suffixe ; ces formes sont donc très probablement entrées dans la morphologie verbale rapidement1394 . 1391 Creissels 1995, p. 181 ; 2006, I, p. 163. 1392 Givón cité par Marchello-Nizia (2009, p. 41). 1393 Cf. supra, § 14.2. 1394 Supra, § 10.2.2. FORMES SYNTHETIQUES ET FORMES ANALYTIQUES 385 En revanche, (ha)mē kunad et (ha)mē kard demeurent en marge du système un peu plus longtemps. Le morphème (ha)mē n’est pas encore un préfixe aux Xe -XIe siècles et n’acquiert ce statut que dans la période séparant TS de TJG, soit entre la fin du XIe siècle et la seconde moitié du XIIIe siècle1395 .

Formes analytiques

Les formes analytiques présentent une situation davantage contrastée. Certaines sont plus grammaticalisées que d’autres, qui, elles, restent de véritables périphrases. Divers critères, morphologiques, syntaxiques et sémantiques vont nous aider à classer ces périphrases sur une échelle allant de la moins morphologisée à la plus morphologisée. Ces périphrases sont1396 : – le passif construit avec le participe passé et l’auxiliaire āmadan, šudan ou gaštan. – le futur composé du verbe x v āstan et de l’infinitif. – les formes composées avec le participe passé et l’auxiliaire būdan. Cette catégorie se partage entre le parfait, qui se construit avec l’enclitique, et les autres formes composées, construites avec un radical plein du verbe « être » (būd-, buv-, bāš-). 

Critères morphologiques 

Combinaison aux affixes

 Lorsque les périphrases verbales sont combinées aux affixes verbaux, où donc ces derniers s’insèrent-ils ? Sont-ils affixés à l’auxiliaire ou à la partie non conjuguée du verbe, participe passé ou infinitif ? Pour le passif, les préfixes verbaux s’attachent à l’auxiliaire, c’est-à-dire qu’ils se situent entre l’auxilié et l’auxiliant1397 : par exemple burīda namē šud, « il n’était pas coupé » (RA 23a, 17). Dans les autres périphrases, ils précèdent le groupe et s’attachent au premier élément : l’auxiliaire dans le cas du futur (nax v āhad dāšt, « n’aura pas », (PR 45, 7)), le participe passé dans les cas du parfait et du plus-que-parfait (yād nakarda and, « ils n’ont pas mentionné » (HM 56, 2)). Quant aux suffixes verbaux – désinences personnelles et -ē –, ils s’attachent à la fin des périphrases du passif (gušāda šudandē, « ils étaient ouverts » (TJG 12, 21)), et du 1395 Supra, § 9.2. 1396 Nous ne parlons pas ici de la tournure giriftan et infinitif, « commencer à » : les exemples sont trop peu nombreux pour nous permettre d’en tirer des conclusions sur son statut (cf. supra, § 7.3.2). 1397 Cf. supra, § 6.3.3.2.1. 386 parfait et plus-que-parfait (namūda būdē, « il montrait » (TT 183b, 2 nde marge, 4)). Comme c’est l’auxiliaire qui porte les désinences personnelles dans toutes les périphrases, elles s’insèrent entre l’auxiliant et l’auxilié pour le futur : naxv āham nišast, « je ne m’installerai pas » (TS 158, 3). Il découle de ces constations que, tout au long de notre période, sur le plan des affixes, le passif et le futur sont les périphrases qui sont les moins comprises comme une unité, les préfixes ou les suffixes étant en effet susceptibles de s’intercaler entre les deux éléments. Ce n’est pas le cas du parfait et du plus-que-parfait : aucun affixe verbal ne sépare les deux éléments. Néanmoins, il existe des exceptions. Au passif, la négation se préfixe au participe dans 7 occurrences de TE1 , comme dans n’ šnyd’ ’yyd, « il n’est pas entendu » (TE1 141, 26)1398. A l’inverse, elle peut se préfixer sur l’auxiliaire dans des cas de parfait, à 2 reprises dans TE1 de nouveau1399. Mais notons qu’il en existe aussi quelques exemples dans des textes des Xe -XIe siècles en écriture arabe 1400. En judéo-persan encore, la désinence personnelle se suffixe dans 14 occurrences au participe passé des parfaits ou plus-que-parfaits1401. Tous ces exemples attestent d’une certaine hésitation du judéopersan dans le traitement des périphrases. Sont-elles à comprendre en deux éléments distincts, pour le passif ? Pas réellement puisque la négation peut précéder le groupe dans son entier. Sont-elles alors à comprendre comme une unité, pour le parfait et le plus-queparfait ? Pas réellement non plus puisque la négation et la désinence personnelle sont capables de s’insérer entre les deux parties de la périphrase.

Une forme non conjuguée comme auxilié

 Que l’auxilié soit une forme non conjuguée montre que la périphrase est à michemin entre tournure lexicale et forme morphologique1402. C’est bien le cas de toutes nos périphrases. Nous remarquerons d’ailleurs qu’en cela le fonctionnement du nouveau progressif avec dāštan le situe plus près de la tournure lexicale que de la périphrase1403 . Pour la périphrase avec x v āstan, il existe des exceptions. Dans TE1 , une occurrence de futur (1a) est construite avec un verbe conjugué : il est difficile d’y lire un sens de volition, même si cela n’est pas exclu. Mais si l’interprétation comme futur est bien la bonne, ne doit-on pas plutôt y voir une expression proche, celle d’« être sur le point de », qui se construit encore en persan contemporain avec un verbe conjugué1404 ? Cela expliquerait alors (1b)1405, où l’urine ne peut bien entendu pas être douée de volonté. Il s’agit ici d’une tournure lexicale, distincte de la périphrase de futur, justement parce qu’elle ne se construit pas avec un auxilié non conjugué. (1) a. ’n hst ky ’sps ’w kw’hd ky gwyd « c’est ce qu’il est sur le point de dire juste après » (TE1 3, 17) b. čūn baul xv āhad tā bāz gardad « quand l’urine est sur le point de se retirer » (HM 94, 13)

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