GRAMMATICALISATION D’UN ADVERBE

GRAMMATICALISATION D’UN ADVERBE

Le préfixe mi- du persan contemporain, marqueur du présent et de l’imparfait de l’indicatif, est à son origine un adverbe de sens continuatif. D’adverbe à préfixe, ce terme a alors subi un processus de grammaticalisation. C’est ce processus que nous allons tenter de saisir car il est fondamental pour la compréhension du système verbal de voir à quel moment et pour quelles raisons l’adverbe du moyen perse s’est progressivement grammaticalisé. La nature de (ha)mē n’est pas seule à devoir être questionnée, il s’agit aussi de comprendre comment un adverbe de durée en est peu à peu venu à marquer des temps, et comment, pour ce qui est du présent, il s’est mis à caractériser un mode. 9.1. Origine Le hamē persan vient de l’adverbe moyen-perse hamē, « constamment », « toujours ». Dans les inscriptions et les textes manichéens, il est écrit hamēw498, ce qui n’est rien d’autre qu’une graphie historique (< *hama-aiva499). Cette racine se retrouve dans l’adverbe persan hamēša, « toujours » .Brunner501 attribue différentes natures à hamē. Dans les textes moyen-perses non pehlevis, il est toujours employé en fonction adverbiale. Mais en pehlevi, il fonctionne déjà aussi comme particule502 : elle noterait l’aspect duratif503 d’une action. A ce sens duratif, Durkin-Meisterernst ajoute celui d’itératif . En moyen perse manichéen, Boyce505 signale que lorsqu’il précède directement le verbe, hamē lui donne un sens progressif. Néanmoins, dans son dictionnaire, DurkinMeisterernst506 ne relève que 16 occurrences de hamē, ce qui est très faible, et n’en parle qu’en termes d’adverbe. Pour cet état de langue, hamē ne semble pas être utilisé comme il le sera en pehlevi tardif et en persan. Pour le pehlevi, sa fréquence dépend de l’époque. Gignoux note que hamē n’est pas autant employé en pehlevi qu’en persan « archaïque », et que l’emploi de hamē comme particule durative serait caractéristique du pehlevi tardif507. C’est d’ailleurs sur ce trait qu’il s’appuie pour dater du Xe ou du XIe siècle la rédaction définitive de l’Ardāy Virāz Nāmag. Gignoux en relève 123 occurrences. Cela lui fait alors dire qu’aucun autre texte pehlevi ne l’a si abondamment employé510. Pourrait-il même s’agir d’un persianisme ? Il est toujours délicat de distinguer ce qui ressortit à un état plus récent du moyen perse d’éventuels emprunts au persan. Cette utilisation de hamē pour marquer la durée dès le moyen perse s’explique d’autant mieux que l’ancien imparfait, certes conservé à époque sassanide, était vraisemblablement employé avec une double visée, littéraire et archaïsante. C’est ce que remarque Skjærvø au sujet de l’inscription de Kirdīr sur la Ka‘ba-i Zardušt. En raison de la vacance occasionnée par la quasi-disparition de l’imparfait, les locuteurs ont alors peu à peu utilisé l’adverbe hamē. L’affaiblissement, suivi du renouvellement des formes aspectives, est un phénomène qui existe dans d’autres langues.

De l’adverbe au préfixe

Que hamē soit adverbe en moyen perse et qu’il soit devenu le préfixe mi- en persan contemporain montre qu’il y a eu grammaticalisation. Mais il reste à savoir comment ce processus a eu lieu et quel est son degré d’avancée dans nos textes, du Xe au XVIe siècle. A-t-il suivi l’évolution « lexème > morphème autonome > clitique > affixe » , en tout ou en partie ?

Redoublement du morphème

Dans notre corpus, 4 occurrences présentent le redoublement du morphème, toutes dans les textes les plus anciens. Pour (1) et (2), hamē est séparé du verbe par d’autres éléments, puis répété juste avant. Le premier a encore la valeur adverbiale d’origine et le second tend à se préfixer au verbe. Comme c’est fréquemment le cas dans d’autres grammaticalisations en cours, les deux natures, lexème et morphème, se rencontrent dans un même texte, voire, comme ici, dans la même phrase. C’est ce qu’Hagège appelle la « preuve par anachronie » : l’ancienne et la nouvelle valeur coexistent dans une même phrase. De telles occurrencespermettent ainsi de saisir le passage de l’adverbe à la particule. Il est donc logique de ne plus trouver ce phénomène après qu’un tel passage a été réalisé. Dès les Xe -XIe siècles, le faible nombre d’occurrences en montre le caractère marginal et résiduel. Cet emploi conjoint du lexème et du morphème demeure néanmoins en kâboli, avec des formes telles que ami mē bara, « il pleut continuellement » . (1) agar īn hamē barā-i ān hamē kunad « s’il agit pour cela » (TS 331, 11) 

(2) cy ’yn ‘rl hmy517 ks j’ hmy gwyd kw… « car pour ce ‘rl chacun parle d’un endroit (différent) qui… » (JP3 T, 3-4) Dans TE, pour le premier comme pour le second dialecte, les occurrences (3) et (4) relèvent peut-être de cette même situation intermédiaire, sans qu’il soit besoin d’y voir une dittographie518 liée au changement de ligne. Pour (4), on peut hésiter à restituer un hei initial (pour le ha de hamē) : nous aurions pu avoir ici un premier hamē suivi de la forme brève mē du morphème. Cependant, aucune forme brève mē n’apparaît dans tout TE2 . Par conséquent, même si des formes hamē…mē sont attestées en écriture arabe 519, dans l’occurrence (4), il faut rétablir un hei initial. (3) mn hmy hmy kwnwm kwyštn mn p’ qybl šwm’ « je (les) endure moi-même dans votre intérêt » (TE1 12, 40-41, la ligne 41 commençant par le second hmy) (4) ’n gm’‘t’n pdyš kw’st ky p’ ’y’ry mcrym hmy [h]my ’mdnd cwn kwšym w-lwbym « il se réfère à ces communautés qui venaient au secours de l’Egypte, tels les Ethiopiens et les Libyens » (TE2 174, 10-11, la ligne 11 commençant par le second hamē) On retrouve cette valeur première de l’adverbe dans les emplois sans verbe520, que nous n’étudierons pas ; d’ailleurs, une seule occurrence de tout notre corpus est de ce type (kw hmy kw xwstw hyd, « puisque vous croyez », en JP3 H, 11521).

Place du morphème

La place du morphème dans la phrase nous renseigne sur sa nature : plus le morphème est lié au verbe et apparaît à une place fixe, plus il est grammaticalisé. Pour cette question de la place du morphème, comme pour celle de son redoublement, la langue des plus anciens textes n’étant pas encore normalisée, c’est donc ces textes que nous interrogerons.

Place de (ha)mē avec les autres morphèmes

(ha)mē et la négation

Dès nos plus anciens textes, la négation précède le morphème (ha)mē selon le schéma na-(ha)mē-V. Ainsi en est-il de 1 occurrence dans HM, de 2 dans JP, de 13 (5/8) dans TE, et pour ce texte toujours avec la forme longue hmy, et de 15 dans TS. Seules 7 occurrences semblent déroger à la règle : 2 dans HM et 5 dans TS. Pour ce dernier, lorsque la négation s’intercale entre hamē et le verbe, elle en faciliterait la lecture524 . Sur les 5 occurrences, 3 concernent le verbe āmadan : hamē nayāmad (TS 138, 2 et 273, 14) et hamē bas nayāyand (TS 173, 3). Si nous avions eu l’ordre habituel na-(ha)mē-V, hamē se serait trouvé en position de hiatus avec le verbe āmadan pour les 2 premières occurrences (*na hamē āmad). Pour la troisième, l’habitude qu’a l’auteur de traiter ainsi le verbe āmadan a pu s’étendre à ses composés (TS 173, 3). A l’appui de cette hypothèse, nous pouvons ajouter que dans TS, aucune autre forme verbale marquée par hamē et niée ne commence par un phonème vocalique. Néanmoins, cela ne rend pas compte des autres occurrences de TS (mē nakunēm, « nous ne faisons pas » (TS 82, 14), et hamē nakard, « il ne faisait pas » (TS 88, 7)), ni de celles de HM (hamē natavānad, « il ne peut pas » (HM 354, 7), et mē natavānī, « tu ne peux pas » (HM 354, 7)) : aucun problème de hiatus ne se pose. En définitive, cette place de la négation, entre hamē et le verbe, renvoie à un stade plus ancien de la langue, où la place respective des deux morphèmes n’est pas encore fixée. Rappelons ici que la négation, elle aussi, ne précède pas toujours le verbe et qu’elle peut en être séparée par plusieurs mots525. Il est donc impossible d’affirmer au vu de leur place que hamē est moins grammaticalisé quand il précède la négation : il ne s’agit que d’un indice parmi d’autres. D’ailleurs, si l’on met en lien négation, mē-, et élément nonverbal des verbes composés, on s’aperçoit que la place des uns peut avoir une influence sur celle des autres : dans le Qor’ān-e Qods, la négation précède mē- avec tous les verbes, simples comme composés (ou à préverbe), elle a peut-être alors bouleversé l’usage de placer mē- avant l’élément nominal ou le préverbe de telle sorte que le groupe namēprécède directement le verbe526. Dans ce texte, comme la négation tendait à précéder directement le verbe, elle aurait donc attiré à cette place mē-, dans ce cas particulier des verbes composés et verbes à préverbe. On constate aussi d’après les variantes de HM que la place des deux morphèmes demeure assez libre : namē āyad (HM 38, 7) est écrit mē nayāyad dans F (HM 38, note 7). On ne peut pas parler d’évolution entre les deux manuscrits puisque c’est le manuscrit le plus ancien qui a la leçon conforme à la tendance générale ultérieure namē. De fait, s’agitil d’une habitude propre au scribe de F ? Il est impossible de l’affirmer : les 2 occurrences déjà citées hamē natavānad (HM 354, 7) et mē natavānī (HM 354, 7) se présentent sous les formes natavānad et natavānī dans le manuscrit F (HM 354, note 11), c’est-à-dire sans le morphème (ha)mē. Cette place est en revanche fixe après TS, c’est-à-dire après la fin du XIe siècle, et elle apparaît dans l’ordre na-mē-, à l’instar du persan contemporain. Cela ne pourrait-il pas alors nous conduire à voir en mē- un préfixe étant donné qu’il s’insère avant le préfixe de négation ? Il faut néanmoins rester circonspect parce que même pour ce qui est du persan contemporain, la négation est considérée comme un préfixe527 ou bien comme une particule préfixée528. Pour les époques de notre étude, même si l’on considère que la négation n’est encore qu’une particule (ce serait le cas aux Xe -XIe siècles529), mē- semble plus lié au verbe que ne l’est la négation à partir du moment où l’on ne trouve plus que des formes namē-V. C’est peut-être la raison pour laquelle on lit chez Gindin530, à propos de TE, les termes de préfixe pour hmy et de particule pour n’.

(ha)mē et le préfixe bi

Dans nos textes, il existe peu de cooccurrences de bi- et (ha)mē, et aucune après TJG, soit après le XIIIe siècle. Voici les 14 que nous avons relevées531 : – HM : mē (bi)xv āhad, « il veut » (HM 58, 6 et note 6 : bi- dans F) ; mē bigardad, « il se modifie » (HM 219, 2) ; (mē) bixārad, « il gratte » (HM 219, 4 et note 4 : pas de mē- dans F) ; hamē bix v āst sōxtan, « il voulait brûler » ((HM 282, 4)532 ; mē (bi)x v āhad, « il veut » (HM 327, 10 et note 8 : pas de bi- dans F) ; mē bipaivandānad, « il unit » (HM 327, 10). – TE : by hmy gwptnd, « ils disaient » (TE2 201, 16)533 . – TS : hamē (bi)kušad, « il tue » (TS 3, 10 : bi- dans Ms. de Tbilissi) ; hamē bišud, « il allait » (TS 14, 2) ; mē biravad, « il part » (TS 265, 1) ; mē bitavānam, « je peux » (TS 270, 9) ; hamē bix v āst raft, « il voulait aller » (TS 274, 2-3) ; hamē bigurēxtand, « ils s’enfuyaient » (TS 289, 7). – TJG : mē bikāšt, « il semait » (TJG 30, 7). Elle ne se rencontre pas dans tous les manuscrits : bi- manque dans B, J et D. Il peut s’agir d’une modernisation puisque ces manuscrits sont plus récents que A, qui a servi de base à l’édition. Mais notons que la cooccurrence apparaît dans les deux manuscrits les plus récents, H et V, sans corruption de scribe. 

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