Les représentations mentales chez les personnes non-voyantes

Les représentations mentales chez les personnes non-voyantes

Le terme « représentation » vient du latin repraesentare qui signifie rendre présent quelque chose d’absent de notre champ perceptif. Les représentations mentales permettent de « substituer aux objets réels des objets mentaux qui en tiennent lieu » (Gallina, 2011, p54) On parle de représentations mentales car ces représentations sont stockées en mémoire contrairement au représentations matérielles (plan, photographie, texte, etc.) qui sont matérialisées sur un support externe. Il existe encore un débat sur la forme de ces représentations et plusieurs théories s’opposent : la théorie imagée (Kosslyn, 1994), la théorie propositionnelle (Pylyshyn, 1981) et la théorie du double codage (Paivio, 1971).

La théorie propositionnelle considère que les représentations mentales sont de type propositionnel, constituées de descriptions verbales et symboliques. La théorie propositionnelle laisse peu de place à la perception sensorielle qui serait indépendante des représentations mentales. À suivre cette théorie, la privation de la vision n’aurait donc pas ou peu d’effet sur les représentations mentales. La théorie imagée soutient l’idée selon laquelle nous pensons par images. On parle alors « d’images » mentales qui seraient une reconstruction mentale de l’expérience perceptive. La vision jouerait un rôle central dans la génération de ces « images ». Cependant, elles peuvent également être générées sur la base de multiples entrées sensorielles. En effet, si certaines représentations de bas niveau sont le résultat immédiat d’une expérience visuelle récente, d’autres représentations de plus haut niveau impliquent des processus cognitifs complexes mettant en lien différentes sources d’information (visuelles, haptiques, auditives, sémantiques…) (Cornoldi, De Beni, Giusberti, & Massironi, 1998; Eardley & Pring, 2006). Les représentations mentales chez les personnes non-voyantes 62 Enfin, dans sa théorie du double codage, Paivio (1971) propose que les représentations mentales sont de deux natures : verbales et perceptives. 

La question de l’aveugle de Molyneux

Le format des représentations mentales chez les personnes non-voyantes est un sujet très controversé car leur contenu est difficilement explorable. En effet, il est difficile d’exclure le rôle joué par la sémantique et les processus linguistiques. Pourtant ce débat n’est pas récent et les premiers questionnements datent de plus de trois siècles lorsque Molyneux envoie une lettre au philosophe John Locke posant la question suivante : « Supposez un aveugle de naissance, qui soit présentement homme fait, auquel on ait appris à distinguer par l’attouchement un cube et un globe, du même métal, et à peu près de la même grosseur, en sorte que lorsqu’il touche l’un et l’autre, il puisse dire quel est le cube et quel est le globe. Supposez que le cube et le globe étant posés sur une table, cet aveugle vienne à jouir de la vue.

On demande si en les voyant sans les toucher, il pourrait les discerner, et dire quel est le globe et quel est le cube. » (Molyneux, 1693 dans Weygand (2003)). Locke défend l’idée que même si l’aveugle a appris par le toucher à distinguer le globe du cube, il ne pourrait pas, sans apprentissage, savoir comment distinguer ces objets par la vision. Pour Locke, l’association d’informations en provenance de deux modalités sensorielles est impossible sans apprentissage. Les représentations mentales des personnes non-voyantes de naissance seraient trop différentes des représentations visuelles pour qu’elles puissent reconnaitre des objets par la vision. L’hypothèse de l’aveugle qui recouvre la vue a été reprise par d’autres grands philosophes des Lumières, tels que Leibniz, Voltaire et Berkeley mais est restée théorique jusqu’à ce que le chirurgien William Cheselden opère en 1728 un jeune garçon atteint de cataracte congénitale. Le chirurgien a rapporté par la suite les difficultés du garçon à se servir 63 de sa vue. Immédiatement après la chirurgie, le garçon pouvait voir et différencier les objets.

CLiCours.com :  Analyse distribuée de la morphologie des événements paroxystiques intercritiques (EPICs) dans les épilepsies pharmaco-résistantes

La capacité de produire des images mentales chez les personnes non-voyantes

De nombreuses études ont montré que les personnes non-voyantes de naissance sont capables de générer et manipuler des représentations mentales d’un format comparable aux personnes voyantes sur la base d’informations auditives, haptiques, ou sémantiques (Afonso et al., 2010; Bértolo et al., 2003; Kaski, 2002; Rovira, Deschamps, & Baena-Gomez, 2011; Tinti, Adenzato, Tamietto, & Cornoldi, 2006; Vanlierde & Wanet-Defalque, 2004; Vecchi, Tinti, & Cornoldi, 2004). 66 Cattaneo & Vecchi (2011) proposent que les images mentales d’individus non-voyants de naissance ne sont pas « visuelles » au sens strict du terme. Cependant, les objets seraient mentalement représentés par les personnes non-voyantes dans un format comparable, basé sur d’autres sens que la vision et enrichi par toutes les connaissances sémantiques concernant cet objet spécifique. En ce sens, il est peu probable que les images mentales générées par les personnes non-voyantes ressemblent exactement à celles d’individus voyants.

Différentes études ont essayé d’appréhender le contenu des représentations mentales des personnes non-voyantes. Cornoldi, Calore et Pra-Baldi (1979) ont demandé à des personnes voyantes et non-voyantes de naissance d’évaluer la richesse des représentations mentales liées à différents mots proposés. Pour ce faire, les participants devaient évaluer la facilité et la rapidité avec laquelle un mot évoque une représentation mentale sur une échelle de 1 à 7 proposée par Paivio, Yuille et Madigan (1968). Trois catégories de mots ont été proposées : mots à haute imagerie pouvant avoir été appréhendés en l’absence d’expérience visuelle (par exemple, « chat »), mots à haute imagerie difficilement appréhendables sans la vision (par exemple, « palmier »), et des mots à faible imagerie ou abstraits (par exemple, « dommage »).

Pour les mots à haute imagerie appréhendés en l’absence d’expérience visuelle, l’évaluation semblait similaire entre personnes non-voyantes et voyantes. Cependant, les représentations mentales liées aux mots à haute imagerie difficilement appréhendables sans la vision étaient jugées plus riches par les voyants que par les non-voyants et les représentations mentales liées aux mots de la catégorie faible imagerie étaient évaluées plus riches par les participants non-voyants que par les voyants. De plus, chez les personnes voyantes, les représentations mentales liées aux mots avec faible imagerie ont été jugées plus riches que celles des mots avec haute imagerie mais difficilement appréhendables sans la vision. Les représentations mentales chez les personnes non-voyantes ne semblent donc pas dépendre de la capacité de l’objet à être imagé comme c’est le cas chez les voyants

Formation et coursTélécharger le document complet

Télécharger aussi :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *