Le tourisme social et solidaire, une réponse à la fracture touristique

Quel projet pour l’auberge de jeunesse de Montpellier ?

Pour situer l’auberge de jeunesse de Montpellier sur son territoire, il convient de rappeler son contexte historique et local. Dans les années 80, le fort développement culturel et touristique de la ville de Montpellier et la demande croissante des jeunes pour des solutions d’hébergement temporaire en centre-ville, ont amené la mairie de Montpellier à développer ses infrastructures d’accueil. Le centre international des jeunes, géré directement par la mairie, était situé dans les mêmes locaux que l’auberge de jeunesse aujourd’hui. En 1986, la mairie a confié la gestion de cet équipement à la FUAJ, association spécialiste et reconnue au niveau national et l’auberge de jeunesse de Montpellier fût créée. Aménagée sur 3 étages, avec plus de 1000 m², dans des locaux historiques appartenant à la ville de Montpellier (une ancienne école de frères chrétiens datant du 19ème siècle), la FUAJ a toujours bénéficié d’une mise à disposition des lieux, pour une redevance modérée sous forme de bail emphytéotique. La redevance annuelle au départ était symbolique (15 francs), puis revue à la hausse en 2016 par la mairie (19 800€). Ce bail arrive à échéance en février 2021. Après 32 ans de fonctionnement, on peut constater que l’auberge de jeunesse de Montpellier répond encore à un besoin de solution temporaire d’hébergement économique en centre-ville. Des jeunes, des voyageurs, des pèlerins sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle, des groupes scolaires et des associations sportives, culturelles et socio-éducatives, choisissent toujours d’y séjourner, principalement pour son emplacement idéal, son prix attractif et sa grande capacité d’accueil.

Cependant, l’auberge n’a pas bénéficié de grand projet de rénovation ou de modernisation depuis son installation dans les années 80, mais seulement de quelques travaux de réparation et d’aménagement. La qualité d’accueil ne correspond plus aux attentes actuelles des voyageurs. Les installations sont à la limite des niveaux attendus pour un établissement recevant du public et des mineurs accompagnés. De plus, le bâtiment est non conforme aux règles d’accessibilité aux personnes en situation de handicap. Les activités et programmes d’éducation non formels destinés à favoriser les échanges intercul-turels ainsi que la mixité sociale6 sont limités, voire absents de l’auberge depuis plusieurs années. Le fonctionnement de la structure actuelle n’est guère différent d’un hôtel bon marché, ce qui n’est pas conforme au code du tourisme (article L325-2) qui précise les spécificités d’une auberge de jeunesse dans le domaine de l’éducation populaire et de la jeunesse. Tout ceci va à l’encontre de la mission des auberges de jeunesse, c’est à dire l’éducation populaire et l’accueil pour tous. Seule auberge de jeunesse à Montpellier, le nombre de nuitées est toutefois en baisse constante depuis plusieurs années, tout comme son chiffre d’affaires.

Le résultat net est négatif depuis 3 ans et le taux moyen d’occupation sur l’année en 2018 est de 37%. La situation d’exploitation de l’auberge indique un problème structurel crucial de rentabilité, à l’instar de la structure nationale. Dans ce contexte de crise, l’objectif du projet de développement de l’auberge de jeunesse de Montpellier vise à lui redonner un cap vers un fonctionnement socialement responsable et à recentrer son action sur sa mission sociale : l’accueil de toute la jeunesse. Un projet qui s’inscrit dans la logique de l’économie sociale et solidaire et qui respecte l’adhésion à la charte éthique du réseau national, ainsi que les engagements pris par le réseau international dans le cadre des objectifs de développement durable. Si une des spécificités de l’économie sociale et solidaire est son ancrage territorial, il convient de regarder comment la vision du projet s’inscrit dans les politiques territoriales et les objectifs de développement du territoire coordonnés entre la Métropole de Montpellier, le Département de l’Hérault et la Région Occitanie.

Comment ce projet s’inscrit dans la politique du tourisme en Occitanie ?

Pour la Région Occitanie (3ème région la plus pauvre de France7) le tourisme est une activité économique majeure représentant 10% du PIB régional. C’est la 2ème industrie régionale devant l’aéronautique, le spatial ou le BTP, et derrière l’agro-alimentaire et l’agriculture8. Au niveau départemental, c’est la 1ère activité économique et c’est un secteur stratégique pour la Métropole de Montpellier, désormais 7ème ville de France, recevant plus de 5 millions de touristes par an9. En termes d’emplois, comme au niveau national, le tourisme en est un pourvoyeur important en région (en moyenne 108 000 emplois générés sur l’année, soit envions 5% de l’emploi total régional 10). Pour la Région Occitanie, la montée en gamme et la croissance des quelques 38 000 entreprises liées au secteur du tourisme, est un enjeu majeur non seulement pour la création de la richesse et pour l’attractivité du territoire, mais également pour la création d’emplois, dans une région affichant tout de même un des taux de chômage le plus élevé de France (10,7% au 3ème trimestre 2018)11. En revanche, avec un tourisme encore très marqué par une forte saisonnalité estivale et une offre concentrée sur le littoral, ce sont souvent des emplois précaires et peu qualifiés. Bien qu’ayant été une région phare du tourisme populaire dans les années 60 et 70, lieu de projets pharaoniques de développement touristique, le rapport de 2018 de la cour des comptes12 sur l’économie touristique en ex-Languedoc-Roussillon, souligne de nombreux problèmes. Le rapport pointe par exemple, le taux faible d’occupation des structures d’hébergement touristique et le faible pourcentage de la clientèle étrangère, en comparaison à d’autres grandes régions touristiques. Le rapport relève des insuffisances dans les politiques régionales en matière de promotion et de développement de l’activité touristique depuis plusieurs années et critique le manque de planification et de coordination des actions du Conseil régional, ainsi que le manque d’objectifs fixés en matière d’équilibre et d’égalité des territoires. Il conclut avec un portrait, assez contrasté, d’une région riche en opportunités mais dotée de petites structures disposant de faibles capitaux et moyens.

La présidente de la Région, Carole Delga, affiche l’ambition qu’à l’horizon 2021, l’Occitanie soit parmi les 10 destinations touristiques européennes. La mission confiée au Comité Régionale du Tourisme est de faire de la région une marque de destination « Occitalité »13, mot forgé de l’Occitanie et de l’hospitalité. Pour sa part, Philippe Saurel, maire de Montpellier et président de Montpellier Méditerranée Métropole affiche la volonté de la ville de candidater pour devenir la capitale européenne de la culture en 2028. Sous la bannière ‘Cap sur l’innovation touristique’, le Schéma Régional de Développement du Tourisme et des Loisirs (SRDTL 2017-2021), présente l’ensemble des orientations politiques régionales en la matière. Une politique régionale qui vise à inscrire le tourisme régional dans la compétition internationale des destinations, et qui permettra des retombées économiques sur l’ensemble du territoire, dans un objectif d’équilibre territorial, économique et social14. Le plan prévoit de mobiliser plus de 200 millions d’euros sur cinq ans pour accompagner les différentes mesures du plan régional. Les axes de progression concernent la qualité (les infrastructures et le niveau de formation des salariés), ainsi que l’évolution des pratiques (en lien avec la transition numérique et l’innovation touristique). Le schéma indique toutefois, que le développement souhaité ne se fera pas au détriment de l’environnement naturel du territoire et des valeurs humaines. La présidente de la Région dit vouloir favoriser un tourisme tourné autant vers les habitants que les touristes : « un tourisme qui concilie qualité de vie, bien-être des habitants, développement des territoires et prospérité (…) un tourisme plus équilibré, un tourisme partagé qui s’appuie sur nos atouts »15.

Rappel sur les bénéficiaires cibles des auberges de jeunesse

La montée en puissance de la classe moyenne, la généralisation des congés payés et la baisse du coût du transport, ont ouvert la possibilité aux différentes couches de la société des pays occiden-taux de partir en voyage. La génération des ‘baby-boomers’ (née après 1946) a profité pleinement de cette évolution sociétale et de cette démocratisation du tourisme. En parallèle des voyages organisés, des vols ‘charters’ et des vacances ‘clé en main’, une communauté internationale de ‘backpackers’ (‘routards’ ou voyageurs avec sac à dos) s’est créée à partir des années 60 et a parcouru le monde à la recherche d’expériences uniques, en voyageant seul ou en petits groupes. Les principales motivations de ces jeunes aventuriers étaient la recherche d’autonomie et d’indé-pendance, l’envie de découvertes et de rencontres, tout en voyageant à petit budget. Ces voyageurs-aventurier demeurent les bénéficiaires cibles du réseau international des auberges de jeunesse qui vise à répondre aux besoins de cette catégorie de personnes et à leur pratique du voyage. Pour cela, elles proposent des tarifs économiques (lits en dortoirs), se dotent d’espaces de vie (cuisine, salon, extérieurs) et proposent des services adaptés (laverie, café-bar-snack, ba-gagerie, garage à vélo). Les espaces communs, ainsi que les activités et animations pédagogiques et conviviales sont destinées à favoriser les échanges et les rencontres, et sont le socle du concept des auberges de jeunesse. La pratique du voyage-bénévolat est également très présente dans le réseau international, ce qui permet à de nombreux jeunes adultes de travailler bénévolement dans une auberge, ou dans un programme organisé avec la communauté locale, en échange d’un lit.

Le développement et l’autonomie de la jeunesse étant toujours au centre de la mission sociale, les auberges se placent comme partenaires clés pour l’accueil des groupes de jeunes en voyages scolaires, ou en séjours organisés par des associations socio-culturelles, sportives ou autre. Favo-riser des apprentissages ‘hors les murs’ et la mixité sociale par le vivre ensemble, correspond à sa mission d’éducation populaire. Pour cela en France, des partenariats existent entre la FUAJ et des organismes nationaux, comme par exemple l’ANCV (agence nationale pour les chèques va-cances) et la CAF (caisse d’allocations familiales), engagées au service des vacances pour tous. Les statistiques de fréquentation de l’auberge de jeunesse de Montpellier ne reflètent pas les jeunes comme bénéficiaires cibles. Entre 2014-2017 l’accueil des groupes (jeunes et moins jeunes confondus) a représenté seulement 28% de l’activité. De plus sur cette même période, l’accueil des jeunes voyageurs indépendants est en baisse constante (moins 20% chaque année) et ne représente que 16% des clients. La majorité des individus qui y séjournent sont finalement de nationalité française et âgés de plus de 26 ans. L’auberge de jeunesse de Montpellier est également souvent une solution d’hébergement économique et temporaire pour des personnes de tout âge, en difficulté sociale et économique, sans solution de logement temporaire. En termes de mixité sociale ou d’action solidaire, cet accueil ne correspond pas en revanche, à un objectif social défini et n’est pas coordonné. C’est même souvent une source de problèmes : difficultés du personnel à gérer certaines situations complexes (comportements agressifs, dégradation des lieux, vols, questions d’hygiène et de santé des personnes) et à assurer la sécurité et le bien-être de tous. Si cette forme d’accueil social, voire d’urgence venait faire partie du projet associatif (ce qui est le cas dans certaines auberges), cela nécessiterait un cadre défini et l’appui d’associations spécialisées et de professionnels de l’assistance sociale.

Table des matières

Introduction
Partie 1: La vision du projet, ses objectifs et l’impact social attendu
1.1 Le contexte du projet : le mouvement des auberges de jeunesse
1.1.1 Histoire d’un mouvement international
1.1.2 Les valeurs du mouvement aujourd’hui
1.1.3 Quel projet pour l’auberge de jeunesse de Montpellier ?
1.2 Comment ce projet s’inscrit dans la politique du tourisme en Occitanie ?
1.3 L’auberge de jeunesse de Montpellier, son offre et son fonctionnement
1.3.1 Rappel sur les bénéficiaires cibles des auberges de jeunesse
1.3.2 L’offre de l’auberge de jeunesse de Montpellier
1.3.3 Le fonctionnement
1.3.4 Les partenaires
1.3.5 La gouvernance
1.4 Quel impact social recherché par le projet ?
Partie 2: Le tourisme : origine, évolution, modèles alternatifs et propositions
2.1 Tourisme : une pratique culturelle, sociale et économique
2.2 Le tourisme devenu une industrie
2.3 La longue marche vers un tourisme responsable
2.4 Le tourisme social et solidaire, une réponse à la fracture touristique
2.5 Analyse des besoins au regard des enjeux du tourisme social et solidaire
2.6 Les orientations retenues
Partie 3: Le devenir du projet de l’auberge ?
3.1 Un nouveau projet social et solidaire
3.2 Une gouvernance différente
3.3 Un nouveau modèle économique
Conclusion
Bibliographie
Remerciements

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