Les ambassadeurs de France à Rome

Les ambassadeurs de France à Rome 

Il nous faut dès à présent brosser le portrait des trois ambassadeurs qui tinrent les rênes de la diplomatie française pendant les conclaves de 1644, 1655 et 1667. Il s’agit de trois personnages aux origines et aux parcours différents, qui témoignent à la fois de l’absence d’uniformité « professionnelle » au sein de l’activité diplomatique, mais aussi du souci du gouvernement français de s’appuyer sur des hommes aux origines et aux compétences diverses, pour élaborer une sorte de diplomatie « à faisceaux multiples ». Le milieu du XVIIe siècle reste une époque de tâtonnements et la professionnalisation du métier d’ambassadeur imaginée par François de Callières au début du XVIIIe siècle, n’était pas encore à l’ordre du jour60 . Melchior Mitte de Chevrières, marquis de Saint-Chamond Melchior Mitte de Chevrières (1586-1649), marquis de Saint-Chamond61, comte de Miolans et d’Anjou, premier baron du Lyonnais, appartenait à une vieille famille aristocratique du Lyonnais, dont les origines remontent au XIIIe siècle. Ils donnèrent plusieurs officiers à la cour des ducs de Bourbon, avant de se mettre au service des rois de France. Le père de Melchior, Jacques Mitte (1549-1606), fut nommé lieutenant général du Forez, du Lyonnais et du Beaujolais, et créé chevalier de l’Ordre du Saint-Esprit, le principal ordre de la Couronne de France depuis Henri III. Il avait été ambassadeur extraordinaire auprès du duc de Savoie en 1601. La carrière de Melchior fut préparée par la proximité et la confiance accordées par Henri IV à son père. Aucune biographie conséquente n’a été écrite sur Saint-Chamond. Nous avons pu mettre la main sur un court panégyrique composé peu après sa mort par un sieur de Figuire62, et sur un discours de réception à l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon, en 1909, qui lui fut consacré63 . Fidèle au style des panégyristes, Figuire, qui ne tarissait pas d’éloges sur le défunt diplomate, le décrivant comme un homme « doüé d’une prestance qui faisoit paroistre sa vertu jusques au visage » et qui « possédoit un raisonnement assez puissant pour gagner ceux que sa grande mine avoit désja esbranlé, et une expérience capable d’achever ce que la raison ne sçauroit persuader » 64 . Très jeune, il avait hérité de la survivance des charges de son père, fut pourvu du titre de marquis (1610) et nommé conseiller du roi en ses Conseils d’État et privé (1613). Fidèle à la tradition militaire de ses ancêtres, il mit son épée au service du roi et « se tint tousjours ferme à la racine des Lys » 65, témoignant, jusqu’à la fin de sa vie, une fidélité inébranlable à l’autorité royale. Il se signala par son grand courage au siège de Saint-Jean-d’Angély (1621) et fut nommé maréchal de camp. Présent au siège de La Rochelle (1628), il en fut nommé gouverneur par Louis XIII. Lieutenant général des armées du roi (1633), il participa aux campagnes d’Allemagne et de Lorraine et fut chargé du commandement militaire des Trois-Évêchés66, avant d’assurer le gouvernement de la Provence (1634). Il fit ses premières armes dans le camp de la diplomatie lorsque le roi le nomma ambassadeur extraordinaire à Mantoue (1627), où il prépara avec une grande habilité la succession du duc Vincent II de Mantoue en faveur de son parent français, le duc de Nevers. Fort de ce succès, Saint-Chamond reçut successivement vingt-deux missions diplomatiques qui l’amenèrent à approfondir ses connaissances et son expérience. Envoyé comme ambassadeur dans l’Empire (1635-1637), il parvint à consolider les alliances de la France avec les princes protestants et les généraux suédois juste après l’entrée du royaume dans la guerre de Trente Ans, à tel point que l’empereur Ferdinand II fit mettre sa tête à prix67 . Rompu aux arcanes de la diplomatie et fort de tangibles succès, Saint-Chamond fut désigné par Mazarin, en 1644, pour régler la crise du duché de Castro. En 1641, poussé par ses puissants neveux à adopter une politique territoriale expansionniste, le pape Urbain VIII avait engagé, au grand scandale des princes italiens, la conquête du petit duché de Castro, enclave du duché d’Este – sur lequel régnaient les Farnèse – imbriquée dans les États pontificaux. Le 17 mars 1644, la défaite des troupes pontificales à Lagoscuro fut suivie de la signature du traité de Ferrare (31 mars), qui restitua Castro à ses princes légitimes. Arrivé à Rome le 15 mars, avec le titre d’ambassadeur extraordinaire auprès des princes d’Italie, le marquis était chargé de garantir la stabilité de la région et de pacifier les relations entre les Barberini et les Farnèse. C’est alors qu’un évènement plus ou moins imprévu vint bouleverser son programme : Urbain VIII mourut le 29 juillet 1644. Saint-Chamond fut logiquement maintenu en place pour assurer la permanence française à Rome pendant le conclave. Il avait désormais à veiller sur les intérêts de la France dans l’élection difficile d’un successeur au si décrié pape Barberini.

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Hugues de Lionne

Pour le conclave de 1655, le choix de Mazarin se porta sur un grand commis de l’État, Hugues de Lionne74 (1611-1671). Jules Valfrey, le premier et l’un de ses rares biographes, a publié à la fin du XIXe siècle la correspondance diplomatique de Lionne lors de ses missions successives en Italie, entre 1642 et 165675. Pour cet historien, Lionne « fut, de son vivant, l’expression même du savoir et de l’habileté diplomatiques » 76 . Issu d’une famille de notables dauphinois, Hugues était le fils d’Artus de Lionne, conseiller au Parlement de Grenoble, qui, devenu veuf, entra dans les ordres et devint évêque de Gap. Sa mère, Isabeau Servien, était la sœur d’Abel Servien (1593-1659), qui gravit les échelons de la carrière administrative royale et occupa les charges de secrétaire d’État de la Guerre (1630- 1636) et de surintendant des Finances (1653-1659). Apprécié de Richelieu et de Mazarin, Servien se vit confier plusieurs missions diplomatiques, où il œuvra avec zèle et efficacité en faveur des intérêts du royaume. Ambassadeur extraordinaire en Savoie, en 1631, il négocia pour la France les traités de Cherasco, après la guerre de succession de Mantoue77. Il fut désigné comme plénipotentiaire à Münster entre 1643 et 1648, où il travailla avantageusement au profit de la France lors des congrès de Westphalie, avant d’être nommé ministre d’État78 à son retour en France. Dès 1631, Hugues de Lionne s’attacha à la personne de son oncle, auprès de qui il fit l’expérience des rouages du pouvoir et du secteur diplomatique. Il séjourna à Rome entre 1637 et 1641, où il fit la connaissance de Mazarin, et gagna auprès de lui une confiance et une amitié qui perdurèrent après l’installation du prélat italien en France et son accession au pouvoir79. Si peu de renseignements nous sont parvenus sur ce séjour romain, nous pouvons très probablement supposer, avec Jules Valfrey, que Lionne « mit à profit son séjour dans une ville où toute la politique européenne aboutissait, pour se familiariser avec ses secrets et pour nouer des relations utiles dans la Cour pontificale et le Sacré-Collège » 80 . En 1641, Mazarin, devenu cardinal et collaborateur de Richelieu, attacha Lionne à son service. Nommé conseiller d’État en 1643, il fut le principal rédacteur des instructions diplomatiques du ministre. Il put ainsi acquérir une connaissance aiguë des nombreux terrains de la diplomatie en Europe et du personnel chargé des nombreuses missions envoyées par Mazarin. Écarté de la Cour pendant le premier exil du cardinal81 (1651-1653), il retrouva ses fonctions à son retour. En août 1654, le cardinal de Retz82, archevêque de Paris et l’un des principaux acteurs de la Fronde, s’échappa de sa prison de Nantes et se hâta de gagner Rome pour bénéficier de la protection du pape Innocent X83. Mazarin envoya sans tarder Hugues de Lionne dans la Ville éternelle pour résoudre cette question délicate84. Elle l’était d’autant plus que les relations francoromaines étaient particulièrement tendues depuis l’élection d’Innocent X, en 1644, à laquelle Mazarin avait tenté d’opposer l’exclusive. Persuadé que ce pape était une marionnette de Madrid, le cardinal-ministre voulut « faire sentir au pape le poids de la présence française » en ordonnant des opérations militaires contre l’Espagne sur la côte toscane, non loin de la frontière avec les États pontificaux, en 164685 . De son côté, Innocent détestait Mazarin, notamment en raison de sa politique d’alliances avec les princes protestants. Il manifesta son irritation personnelle à l’égard du ministre dans le cadre de l’affaire de Retz, et offrit sa protection au cardinal inculpé86 . Si Lionne avait à marcher sur des charbons ardents, cette mission était à la hauteur de ses compétences, éprouvées depuis plus de vingt ans au service de l’État. Sa nomination fut accueillie avec bienveillance par plusieurs cardinaux francophiles, tels Alessandro Bichi et Rinaldo d’Este87 . Il fallait donner à Lionne un « caractère », c’est-à-dire un titre diplomatique88, adapté à la situation tendue des relations entre la France et le Saint-Siège. Il fut désigné comme « ambassadeur extraordinaire aux princes d’Italie, chargé de la direction générale des affaires de Sa Majesté en Cour de Rome »89, en remplacement du bailli de Valençay90, qui avait laissé le poste vacant en décembre 1653. Lionne quitta Paris en novembre 1654, mais il ne put arriver à Rome que le 22 janvier 1655, retardé par des conditions météorologiques défavorables. Or, Innocent X était mort le 6 janvier. Si l’affaire Retz devait être laissée aux soins du futur pape, la mission prioritaire de Lionne concernait désormais le conclave. L’ambassadeur arrivait tard, les portes du conclave ayant été fermées le 20 janvier  .

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