Alimentation et croissance de l’omble moulac et de l’omble lacmou dans la réserve faunique de portneuf

Au Québec, la pêche est une activité économique très importante. Elle est pratiquée par plus de 711 000 adeptes qui dépensent plus de 473 265 983 $ (Pêches et Océans Canada 2012) annuellement dans la province, faisant de cette activité un important moteur économique de développement régional. La grande majorité de ces retombées provient de la pêche au doré, à l’omble de fontaine (truite mouchetée) et au groupe brochet-perchaude-achigan. L’omble de fontaine est la deuxième espèce la plus recherchée par les pêcheurs sur le territoire québécois (ÉcoTec 2014). Cependant, depuis plus de 25 ans, les gestionnaires de la faune sont confrontés à un problème de diminution des rendements d’omble de fontaine de l’ordre de 30 à 70 % dans certains lacs (Magnan et al. 1990).

Ce problème de diminution des rendements est souvent relié à l’introduction d’espèces compétitrices dans les lacs où l’on retrouvait l’omble de fontaine en allopatrie. Ces espèces forcent l’omble de fontaine à changer de niche alimentaire pour aller vers des ressources moins optimales pour sa croissance, causant un impact direct et majeur sur les populations. La chute des rendements a un effet direct sur le potentiel de pêche sportive de cette espèce. Les espèces compétitrices font partie des trois groupes suivants : les Percidés, les Centrarchidés et les Catostomidés. Lorsque l’une de ces espèces compétitrices est présente dans un plan d’eau qui abritait une population allopatrique d’omble de fontaine, le rendement de ce dernier diminue respectivement de 90 %, 50 % et 30 % (Therrien et Lachance 1997).

Pour restaurer une population allopatrique d’omble de fontaine dans ces lacs, il faut éliminer l’ensemble des poissons d’un même plan d’eau. Pour y arriver, on utilise la roténone, qui est extraite des racines de légumineuses provenant des régions tropicales et subtropicales. Il s’agit du produit le plus utilisé pour la restauration des populations d’omble de fontaine (Blais et Beaulieu 1992 et Bujold, J. N. et al 2013). La roténone est une molécule organique toxique pour les organismes à branchies et plus particulièrement pour les poissons. Elle agit au niveau de la mitochondrie en inhibant le transport des électrons dans le processus de respiration cellulaire. Ce traitement chimique est suivi d’un repeuplement d’omble de fontaine de la lignée indigène, permettant de rétablir à moyen terme une population d’omble de fontaine en allopatrie dans le lac et ainsi une qualité de pêche comparable à la période pré introduction des espèces compétitrices. Cette méthode a donné de très bons résultats dans le passé, mais elle s’avère très coûteuse (Laurin 1996).

Le retrait massif des espèces compétitrices est une méthode alternative qui a été expérimentée pour augmenter les rendements de l’omble de fontaine dans les lacs où il se retrouve en compétition avec le meunier noir (Brodeur et al. 2001, Saint Laurent et al. 2002). Cette méthode consiste à capturer de grandes quantités de l’espèce compétitrice lors de leur rassemblement sur les sites de fraie. Cependant, cette méthode serait peu efficace à long terme, étant donné qu’elle doit être effectuée périodiquement sans interruption. Lorsque les travaux de retrait ne s’effectuent plus, l’abondance de l’espèce de poisson visée par cette mesure tend à revenir à la situation initiale.

Il existe également des cas d’introduction d’espèces de poissons piscivores pour contrer la prolifération des espèces compétitrices. Par exemple, dans la région de la Capitale-Nationale, il y a eu des ensemencements de touladis (Salvelinus namaycush) dans les lacs Jacques-Cartier, Lapeyrère, Travers, Long, Bellevue, Hamel et Vierge; de maskinongés (Esox maskinongy) dans les lacs Dusseau, Ducont, Desrochers, Tarbell, Saint-Malo et Sergent; et de grands brochets (Esox lucius) dans le lac Saint-Charles (Arvisais et al. 2003). Dans quelques cas, ces introductions se sont avérées défavorables aux populations d’omble de fontaine, car les nouveaux prédateurs n’ont pas fait la distinction entre les ombles indigènes et les espèces compétitrices.

Une autre solution pour contrer les compétiteurs consiste à introduire l’omble moulac, un hybride entre le touladi (Salvelinus namaycush) et l’omble de fontaine (Salvelinus fontinalis), qui est fertile et recherché par les pêcheurs sportifs. Le nom de « moulac » a été proposé pour la première fois par Vianney Legendre vers 1950 (Legendre et al. 1980). Le terme mou fait référence à la truite mouchetée et lac, à la truite de lac (touladi). En anglais, son nom est « splake », dérivé de « spekled trout » et « lake trout ». La première syllabe du nom de l’hybride est employée pour désigner la femelle du croisement. Le croisement inverse existe également et se nomme l’omble lacmou, ou « brookinaw » en anglais (Wagner et al. 2002).

L’alimentation de l’omble lacmou s’apparente davantage à celle du touladi qu’à celle de l’omble de fontaine (Berst et al. 1980) et varie au cours de la croissance de l’hybride. Lorsqu’ils sont âgés de moins de deux ans, les hybrides se nourrissent principalement d’invertébrés (Kerr 2000), alors que dès la seconde année, leur diète s’oriente davantage vers une alimentation piscivore (Berst et al. 1980). Par contre, l’omble lacmou a la capacité de se nourrir de plusieurs types de proies et la diète des individus est souvent le reflet de la disponibilité relative des proies présentes dans le lac. Les principaux organismes présents dans l’alimentation de l’omble lacmou sont les suivants : zooplancton (cladocères, copépodes), œufs de poissons, insectes aquatiques et terrestres, sangsues, écrevisses, amphibiens et poissons. Parmi les espèces de poissons qui font l’objet de prédation par l’omble lacmou, il y a la perchaude (Perca flavescens), les Cyprinidae, le crapet-soleil (Lepomis gibbosus), l’épinoche à neuf épines (Pungitius pungitius), l’éperlan arc-en-ciel (Osmerus mordax), le gaspareau (Alosa pseudoharengus), le chabot de profondeur (Myoxocephalus quadricornis) et l’omisco (Percopsis omiscomaycus). Bien que la présence de poissons-fourrage soit relativement importante pour l’omble lacmou (Kerr 2000), en leur absence, il se rabattra sur les invertébrés (insectes, écrevisses, sangsues). Le régime alimentaire peut varier en fonction des périodes de l’année. Martin et Baldwin (1960) ont observé dans certains lacs du Parc Algonquin (Ontario) que durant les mois printaniers et automnaux, la diète des ombles lacmou était très variée (plancton, insectes, amphipodes, sangsues, écrevisses, salamandres, grenouilles, souris, poissons) avec une forte prédominance de larves d’éphémères. Durant les mois chauds d’été, par contre, la diète des individus était plus limitée (insectes, poissons, et écrevisses) et le nombre d’estomacs vides était plus élevé, les individus étant forcés d’aller se réfugier dans les couches thermiques plus froides. La compétition interspécifique trop intense peut également modifier le régime alimentaire de ces hybrides.

L’omble lacmou a un taux de croissance nettement supérieur à celui des espèces parentales, ce qui serait attribuable au phénomène de la vigueur hybride, aussi appelé hétérosis (Berst et al. 1980). Plusieurs facteurs peuvent être responsables de la variation de ce taux de croissance, tels que la génétique de la lignée parentale, les interactions intra et interspécifiques et les conditions environnementales (Berst et al. 1980). Grâce à trois études où les ensemencements de lacmou ont été un succès, il a été possible de déterminer une longueur totale moyenne des individus de 344 ± 36 mm à 2 ans, 453 ± 44 mm à 3 ans et 533 ± 46 mm à 4 ans (Budd 1959; Martin et Baldwin 1960; Berst et Spangler 1970).

Les deux types d’hybride atteignent généralement leur maturité sexuelle vers l’âge de 2 ans (Spangler et Berst 1976) ou 3 ans (Martin et Baldwin 1960; Burkhard 1962), alors que leur espérance de vie serait d’environ 9 ans (Scott et Crossman 1974). L’hybridation naturelle entre différentes espèces piscicoles est un phénomène peu commun, mais peut tout de même survenir. Des croisements occasionnels inter génériques (c.-à-d. hybridation entre deux genres différents) ont pu être observés chez les truites aussi bien en nature qu’en pisciculture. L’hybridation entre même genre a aussi été observée en nature entre la truite fardée (Oncorhynchus clarki) indigène et la truite arc-en-ciel (Oncorhynchus mykiss) ensemencée, appartenant toutes les deux au genre Oncorhynchus (Hubbs 1955). Les ombles lacmou et moulac sont des hybrides génétiquement stables et fertiles (Adams 2004). Hansen (1972) étudia, dans le lac Redrock (Ontario), les interactions reproductives entre l’omble lacmou et l’omble de fontaine utilisant le même site de reproduction. Des évidences (décomptes des caecums pyloriques et des vertèbres) ont dévoilé qu’il y avait, par le passé, la présence d’individus hybridés (omble lacmou x omble de fontaine) dans ce lac. De plus, selon M. Michel Legault, du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (communication personnelle), la présence de juvéniles issus d’un croisement entre omble de fontaine et omble moulac a été validée dans le lac des Aulnes de la Réserve faunique de Portneuf au Québec.

Les lacs dans lesquels ces hybrides peuvent être introduits doivent répondre à plusieurs caractéristiques d’habitat : une superficie d’au moins 100 ha, une profondeur maximum de 24 m, une eau claire (secchi ≥ 6 m) dont la température se situe entre 12 et 16 oC et une concentration minimale d’oxygène dissous de 5 mg/l sous la thermocline (Kerr 2000). Cependant, l’omble lacmou serait moins exigeant que le touladi et l’omble de fontaine en regard des caractéristiques d’habitat (Kerr 2000). Par exemple, selon le Guide d’ensemencement de l’Ontario (Ontario Ministry of Natural Resources 2002), l’omble lacmou préfère les lacs inférieurs à 100 ha (Adams 2004).

Au Québec, il est plus facile de produire de l’omble moulac que de l’omble lacmou, en raison de la disponibilité des œufs d’omble de fontaine par rapport à ceux du touladi. Un programme de recherche a été mis sur pied en 2005 dans la Réserve faunique de Portneuf par le Ministère des Ressources naturelles et de la Faune afin d’évaluer l’utilisation de l’omble moulac comme outil de mise en valeur dans certains plans d’eau où les espèces compétitrices sont très bien implantées. Un volet de cette étude consiste à comparer l’alimentation et la croissance après ensemencement de l’omble moulac et de l’omble lacmou dans différents lacs afin d’évaluer la performance de l’un par rapport à l’autre. Par conséquent, le premier objectif de la présente étude est de comparer le régime alimentaire en milieu naturel des deux types d’hybride. Le second objectif est de comparer la croissance et la condition des deux hybrides après les ensemencements. Pour atteindre ces objectifs, des individus âgés d’un an des deux types d’hybride ont été ensemencés en 2005 et 2007 dans quatre lacs de la Réserve faunique de Portneuf. La comparaison de l’alimentation et de la croissance en lac des deux types d’hybride se fera sur trois classes d’âge (1+, 2+ et 3+) .

Table des matières

1 INTRODUCTION
2 MATÉRIEL ET MÉTHODES
2.1 Zone d’étude
2.2 Échantillonnage
2.3 Traitement des échantillons en laboratoire
2.3.1 Alimentation
2.3.2 Condition et croissance
2.4 Analyses des données
2.4.1 Alimentation
2.4.2 Condition et croissance
3 RÉSULTATS
3.1 Alimentation dans le lac des Aulnes
3.2 Condition et croissance
4 DISCUSSION
4.1 Alimentation
4.2 Condition et croissance
5 IMPLICATION POUR LA GESTION DES RESSOURCES HALIEUTIQUES
6 CONCLUSION

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