Pauline Carton critique des films de Guitry

Pauline Carton critique des films de Guitry

Le Nouveau Testament

Elle est plus enthousiaste, ou peut-être plus précautionneuse : « L’ensemble me paraît très bien » dit-elle, mais « il y a encore mille choses que vous verrez, Monsieur ». Le ton est plus respectueux. Cette fois-ci, elle est contente du montage qui correspond à ce que désirait l’auteur. Cependant, elle remarque qu’il en existe un deuxième, conforme aux souhaits du producteur Aubert, comme le prétend le monteur, dont les goûts diffèrent de ceux de Guitry. On lui présentera les deux versions pour tenter de le faire changer d’avis. Elle désire toujours protéger la liberté du cinéaste et se méfie des monteurs. Elle les accuse de mentir quand ils ont fait une erreur. « On y avait pensé ! » disent-ils alors. Elle ironise volontiers sur l’équipe. Wolf l’assistant est appelé dédaigneusement« l’aimable » et une autre assistante (?) « la Russe refoulée ».Quant au co-réalisateur Ryder, « sa rapidité est relative » dit-elle. Comme dans Pasteur, le son l’intéresse et elle constate que, dans les différents épisodes des Jeanne d’Arc, « le son est très bien recollé sur les extérieurs ». 449 D’autres remarques concernent la nature, la présence ou la durée des plans. 1. Il manque un plan du chauffeur de taxi au début quand les deux taxis se frôlent, on dirait qu’ils sont tous dans la même voiture. 2. Au moment où Sacha bavarde avec sa femme en présence du domestique, il manque un gros plan du couple si bien que le domestique qui, lui, est en gros plan, a une importance exagérée. 3. Il manque un plan au moment où il tourne la tête, quand il est gêné d’avoir admiré Delubac en présence de sa femme. 4. Le plan de Delubac riant est mal placé et sa grosse tête n’est pas prise au bon moment. 5. L’arrivée des Worms est laide et interminable 6. Quand Guitry fouille dans sa poche revolver pour effrayer ses amis, il faudrait un plan général car on voit mal ce qui se passe. 7. Il manque un plan de l’ami de Sacha dans la dernière scène. Sa tête manque péniblement et, donc, Sacha a l’air de parler à un fantôme. Le plan qui a déjà été rajouté est incongru. 8. Pour ce qui est du décor, la porte que désigne la femme de Guitry est affreuse et la couleur du ciel n’est pas la même dans tous les plans des Jeanne d’Arc. Certains détails relèvent plutôt de la mise en scène théâtrale. En secrétaire de Guitry, Pauline a l’air d’attendre au port d’armes dans un placard car il ne lui a pas demandé de baisser les yeux au début de leur conversation. Delubac a l’air trop amusé quand Sacha se dispute avec sa femme. Kerly, le domestique, dit mal sa réplique. Constatons que Guitry a changé certains détails à la suite de ses remarques : par exemple, le plan qui manque dans la scène du taxi a été ajouté. Il a refait le plan manquant de luimême tournant la tête et la couleur du ciel des Jeanne d’Arc est partout la même. Les critiques sont beaucoup plus discrètes que pour Pasteur. Elle a sans doute appris à se taire.

Le Roman d’un tricheur

Le texte s’intitule Mon patron au travail. C’est un texte magnifique, à la fois pétillant et perspicace. Guitry l’a donc invitée sur le tournage et lui a écrit, pour la convaincre : « Telle une chouette du vieil arbre, nyctalope d’ailleurs, vous serez consultée sans cesse et votre sens critique impitoyable, clairvoyant pourra s’exercer ici d’une manière utile – car il n’est qu’un moment où le sens critique peut être bienfaisant, c’est pendant le travail et, d’ordinaire, les critiques sont comme les carabiniers de la chanson » 450 Sans illusion aucune, elle imagine que le jongleur Guitry n’a besoin que d’une spectatrice attentive. Elle pensait devenir secrétaire-illettrée ou aide-mémoire. Elle n’a été « qu’une tortue auprès de l’écureuil Guitry ». Elle a pourtant parlé sans cesse de cinéma avec les opérateurs et les assistants. Elle fait une analyse brillante du style du metteur en scène. « Il a une idée par minute », dit-elle. Elle souligne son originalité : « Il travaille hors de toutes les règles admises. » Duvivier et Carné auraient détesté cette remarque « Ses idées ne relèvent d’aucune coutume établie. Les règlements conventionnels fondent sur place et une porte est enfoncée dans le domaine de l’art vivant. », dit-elle aussi. Orson Welles sera de cet avis. Elle se souvient d’une agitation de cyclone, pêle-mêle avec les opérateurs, « de décors faits à l’improvisade, de camions courant après la lumière solaire, de figurants galvanisés, des galopades le long de la côte pour poser sunlights et câbles dans les casinos choisis pour le tournage. Les assistants voltigeaient entre le téléphone, le manuscrit et la boîte à perruques. Elle écartait les promeneurs-badauds, tel un sergent de ville ». Elle parle beaucoup des décors. « Nous étions environnés, dit-elle, d’épiceries, d’escaliers, de murs et de dortoirs. Il y en avait chaque jour un ou deux nouveaux construits en quatrième vitesse par une équipe qui peignait, collait, devinait à demi-mot et construisait avant d’être avisée de ce qu’elle avait à faire. La maquilleuse devait enduire Guitry de vernis comme on enduit de goudron un cordage afin de pouvoir lui glisser sur la tête une perruque très mince. Delubac changeait de robe 5 ou 6 fois de suite sans se fâcher et Guitry passa 35 jours « maquillé en crevette ». Le plus intéressant de ce magnifique texte, c’est quand elle parle du style du film. « Ce que va être le film, il m’est bien difficile d’en parler : je vis dedans et avec. Voyezvous, ce qui caractérise ce film, ce qui constitue la structure de cette nouvelle forme cinématographique, c’est que le film est fait d’un phrase littéraire ayant un développement normal, toute l’élégance d’une phrase destinée uniquement à la lecture sur laquelle passent et viennent des illustrations animées avançant ou reculant dans leur ordre chronologique, selon que le narrateur expose des faits, des émotions, leurs causes et leurs conséquences. Lorsque la prose est rythmée par un vers passager, lorsqu’un alexandrin ou un octosyllabe martèlent une ligne, les personnages projetés sur l’écran se meuvent ou surgissent selon le rythme des mots comme les personnages d’un dessin animé scandent la musique qui les guide. En somme, strictement le contraire d’un documentaire où la voix suit et commente tant bien que mal le 451 caprice d’un mouvement exécuté librement, sans souci du texte. Une mobilité extrême découle de cette formule. D’innombrables décors se succèdent comme dans la pensée d’un être humain …souvent un détail retient plus longtemps l’attention qu’une période vide d’émotion ou de rêve » Elle a immédiatement compris l’originalité du propos. « Une nouvelle forme cinématographique ! » dit-elle « C’est le contraire d’un documentaire », dit-elle aussi, « où le texte (la voix) suit l’image ou le mouvement qui se moquent bien d’elle ». La scène de Désiré où Arletty, Guitry et Pauline mettent puis débarrassent la table m’a toujours frappé par son rythme de dessin animé que les personnages suivent minutieusement, comme le font parfois ceux de Lubitsch (singulièrement dans Angel). Elle a compris la prééminence de la phrase littéraire sur l’image et la lauréate du Prix Fémina apprécie cette importance donnée au verbe, ce qu’Orson Welles admirera et utilisera. Ne fait-elle pas penser au « stream of consciousness » woolfien ou joycien dont elle a sans doute entendu parler quand elle évoque les « innombrables décors qui se succèdent dans la pensée » ? Comme chez Hitchcock aussi, elle perçoit l’importance des objets qui en disent tellement plus long, parfois, que les émotions sur les visages. On est très loin ici du cliché de l’actrice habillée en concierge que tour le monde croit connaître. C’est beaucoup plus qu’une actrice, c’est une confidente, une amie et même une collaboratrice qui épaule Sacha Guitry, comme il le dit dans un de ses génériques Prudente, elle cessera de commenter son œuvre à partir de 1936 et elle quittera même complètement son univers pendant la guerre, car l’affection qu’elle éprouve pour Violette est plus forte que l’amitié passionnée qu’elle réserve à Guitry. C’est son poète et non Sacha qu’elle rejoindra à Genève où elle jouera beaucoup, ainsi qu’à Lausanne. Sa carrière cinématographique deviendra surtout suisse et elle tournera quatre films Elle manquera ainsi quatre œuvres de Guitry : Désirée (1941), Donne-moi tes yeux (1943), De Jeanne d’Arc à Philippe Pétain (1943-44) et La Malibran (1944). Elle perdra aussi huit ans de collaboration avec lui entre Ils étaient neuf célibataires(1939) et Le Comédien (1947). Mais celle qui dans l’adversité à soutenu « le patron » sera récompensée par trois superbes rôles: les habilleuses-confidentes du Comédien et de Je l’ai été trois fois et la bonne omniprésente, membre du conseil familial des Deux Colombes..

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