Professionnalisation et artification du stand-up en France

Professionnalisation et artification du stand-up en France

Le Stand-up au Madame Sarfati est un dialogue semi-interactif entre lea stand-upperuse et le public où se joue une surveillance marketing A. Le Stand-up est un processus de communication entre lea stand-upperuse et le public encadré par lea maîtresse de cérémonie « Supposez que vous racontiez une blague dans la forêt et qu’elle ne fasse rire personne, était-ce bien une blague ? » -Steven Wright a) Stand-up, un processus de communication Le stand-up relève de la communication en ce qu’il consiste en un échange de messages codés entre lea standupperuse et le public. Voici comment Ian Brodie définit cette communication : “This event is, first of all, communicative. There is at least one “encoder” (performer) and at least one “decoder” (audience member) between whom there is direct, person-to-person communication, and communication happens through a coded message—using linguistic, paralinguistic, and kinesic codes— transmitted through audio and visual channels, which generate continuous perceptual responses interpreted by performer and audience as feedback76 ” 77 Cette définition est éclairante, en ce qu’elle pose les deux acteurrices de la communication, les canaux et qu’elle intègre une notion de feedback. Cependant, on voit comment cette vision de la communication hérite du modèle mathématique de Shannon et Weaver78, bien qu’il intègre des éléments non-verbaux. Complétons donc cette vision de la communication en intégrant la notion de « processus de communication ». Voici comment le Groupe de Recherches Interdisciplinaires sur les Processus d’Information et de Communication qualifie ces processus : « Issus de processus concrets de médiatisation, de la rencontre d’une pluralité d’acteurs, de la mise en œuvre de techniques et de stratégies complexes. »79 Ainsi, il faut aussi considérer que le stand-up a recours à des techniques complexes et qu’il constitue un « processus concret de médiatisation ». Le processus de communication qu’est le stand-up déploie en effet une technique complexe, une mécanique remarquable qui vise à faire rire un public. Chaque stand-upperuse s’approprie, bien évidemment, cette mécanique et même la détourne, mais elle constitue le fondement du stand-up comme il s’est développé aux Etats-Unis dans les années 1960 : la structure prémisse*/punch line*. Gary Dean80 explique de manière très synthétique cette mécanique. Se fondant sur les théories de l’incongruité, il remarque que le rire est engendré par la surprise provoquée par le fait que les suppositions que l’on formule (inconsciemment) sur une situation s’avèrent fausses. Le but pour lea stand-upperuse est ainsi de créer une situation (par le biais de ce qu’on appellera une prémisse*) où le public est amené à faire une certaine interprétation, puis soudain avec une phrase courte et efficace (qu’on appelle une punch line* ou un punch*) il ou elle dévoile une seconde interprétation qui infirme cette première, créant ainsi l’effet de surprise. Le rire vient du décalage entre la « première histoire » imaginée par le public et la « deuxième histoire » qui fait irruption par le biais du punch*. Prenons un exemple issu du manuel de Gary Dean81 pour clarifier cette structure (que je traduis ici directement) : « Mon grand-père est mort paisiblement dans son sommeil. Mais les enfants dans son bus hurlaient. »82 La première phrase qui compose la prémisse* pose l’histoire et dirige le public vers une interprétation-cible : « Le grand-père est mort dans son lit ». De cette interprétation, le public développe une « première histoire », assez paisible, qu’on peut formuler ainsi : « Le grand-père dormait chez lui quand il est mort de causes naturelles. ». Mais le stand-upper (en l’occurrence Gary Dean) vient casser cette « première histoire » avec le punch que compose la deuxième phrase « Mais les enfants dans son bus hurlaient. ». Ce punch part d’une réinterprétation incompatible avec l’interprétation-cible qui est que « Le grand-père s’est endormi au volant d’un bus. ». À partir de cette réinterprétation se forme une « seconde histoire », bien plus noire que celle imaginée précédemment : « Le grand-père est mort dans un accident de bus après s’être endormi au volant, ce qui fît hurler les enfants qu’il conduisait. ».83 Le public doit donc décoder le message envoyé par lea stand-upperuse, qui a pour but de susciter la réaction qu’est le rire. Ce feedback recherché fait partie intégrante du stand-up qui l’intègre d’une manière qui vient jusqu’à modifier sa structure-même. Le rythme entre les blagues et les silences est très savamment dosé. Quasiment systématiquement, un temps de silence est observé à la fin d’une punch line*, non seulement pour indiquer qu’il s’agit de la fin de la blague, mais aussi pour laisser place au rire84 . C’est ainsi que les stand-upperuses mettent en œuvre des « techniques et des stratégies complexes »85 pour intégrer le rire dans sa structure. Cependant, cette blague « Mon grand-père est mort paisiblement dans son sommeil. Mais les enfants dans son bus hurlaient. » prononcée, par exemple, dans une campagne de prévention contre le sommeil au volant ou lors d’une session d’un cercle des familles de victimes des accidents de la route, prend une toute autre dimension. Elle peut même cesser d’être une blague et devenir un slogan ou bien un témoignage poignant. Si la structure des blagues est cruciale dans le stand-up, on ne peut pas en faire le seul critère, tant le contexte où est dit la blague importe. En quoi le stand-up relève-t-il d’un « processus concret de médiatisation » ? Après nous être intéressé aux acteurs et aux processus du stand-up, penchons-nous sur le dispositif dans lequel il a lieu : le comedy club

Le contexte du comedy club 

Pour comprendre ce qu’est un comedy club comparons-le à son ancêtre : le théâtre. On remarque d’abord que le comedy club n’a pas de coulisses , que les stand-upperuses doivent fendre la foule pour monter sur scène (ce qui donne l’impression symbolique qu’ils sont « parmi nous »). La scène du Madame Sarfati a été pensé dans cette intention, comme Fary le dit dans son interview pour Hypebeast88 : « Je voulais absolument que la scène soit à 180° parce que c’est ce que tu préfères quand tu es un stand-upper, c’est être dans le public. ». Cette impression est renforcée par le fait que la scène est souvent basse, voire au même niveau que les spectateurrices. Le standupperuse s’adresse de manière continue directement au public, parfois à des membres en particulier. Tous les membres du public sont au même niveau, il n’y a pas de balcon ou de corbeille. La régie joue un autre rôle que dans le théâtre aussi : la régie sert essentiellement à cadrer le temps des performances en allumant une lumière 1 minute avant la fin du temps imparti pour les stand-upperuses, puis à la fin de leur temps de jeu. Cette lumière qui se veut discrète est généralement invisible du public. Cette proximité avec le public est aussi suggérée par l’utilisation du micro, qui permet, comme nous l’avons vu avec Ian Brodie89, l’expression d’une voix moins théâtrale. Le schéma en annexe résume ce processus de communication  . Tous ces éléments participent à créer une sensation de proximité avec le public, ce qui le met dans de bonne condition pour rire. Ce « genre de l’intimité »  donne ainsi l’impression au public d’être proche du ou de la stand-upperuse et la disposition du comedy club lève les barrières physiques et symboliques qui empêchaient le public de théâtre d’interagir avec le ou la comédienne. De quelle manière a lieu cette interaction ?

 L’interaction*, partie intégrante du stand-up 

L’interaction* est le moment où un signal (la plupart du temps des mots) attire l’attention du ou de la standupperuse qui modifie son matériel* prévu pour rentrer dans une phase de dialogue. L’interaction peut être sollicitée ou bien lea stand-upperuse peut rebondir sur une intervention du public. Prenons un exemple dans la session du Madame Sarfati observée, où Pierre Thévenoux a une courte interaction avec mon père : « Y’a des gens qui ont des enfants ? [] [Quelques membres du public répondent, dont mon père] {S’adressant à mon père} Tu t’fous une race un mercredi dans un grenier, t’en as rien à foutre de tes enfants ! [R] »92 On voit que cette interaction sollicitée a permis à Pierre Thévenoux de faire une blague sur mon père, déjà perçu par le public comme quelqu’un de « bourré », car il l’avait dit lors d’une courte phase d’interaction* avec Louis Dubourg93. Mais les passages d’interaction peuvent être non sollicités, comme celui-ci avec Jason Brokerss : « Même si vous ne le savez pas mesdames, vous voulez que votre mari il meurt avant, c’est ça que vous voulez au fond de vous, c’est ça. C’est ce qui- [La femme à la table du premier rang  discute de manière inintelligible avec ses voisins de table] {très sérieusement} Merci pour les chiffres Mada- [R] {Jason Brokerss rit} C’est un spectacle d’humour, Madame très premier degrés {d’une voix aigüe} |Statistiquement c’est ce qui se passe de toute manière donc euh| [R] »94 Ces deux exemples montrent deux sensibilités à l’interaction différentes : Pierre Thévenoux pose de nombreuses questions et discute parfois avec des membres du public, alors que Jason Brokerss ne sollicite jamais de réponse, du moins dans ce set*. Il est dans l’état d’esprit que décrit Jason Davidson dans le documentaire pour la BBC95 : “I don’t want a dialogue : I talk, they laugh. That’s it.96”. Mais même si cette interaction avait pour but de couper tout dialogue, (ou du moins de faire en sorte que cette table du premier rang arrête de bavarder) elle reste néanmoins une interaction entre le public et le stand-upper. Cette intégration des interventions du public dans la performance est un trait caractéristique du stand-up, comme nous le dit Ian Brodie : “Stand-up comedy is a form of talk. It implies a context that allows for reaction, participation, and engagement on the part of those to whom the standup comedian is speaking. […] However heavily one-sided, it is nevertheless a dialogic form, performed not to but with an audience.97 ” 98 Ce dialogisme est d’autant plus visible si l’on adopte une définition large de la « performance » qui intègre des signaux non-verbaux. L’interaction a alors lieu, quelle que soit la sensibilité du ou de la stand-upperuse. La notion de performance développée par Goffman s’applique aussi bien aux performances artistiques qu’à la vie sociale. Voici la définition qu’il en donne : « J’ai utilisé le terme « performance » pour désigner toute activité d’un individu qui se déroule pendant une période marquée par sa présence continue devant un ensemble d’observateurs particuliers et qui a une certaine influence sur ces observateurs. »99 C’est donc la présence d’autrui et l’observation qui constituent la performance et non pas un statut prédéfini de l’individu, si bien qu’un membre du public peut donc lui-même être en performance si l’observation se tourne vers lui. Pour reprendre les observations de l’Ecole de Palo Alto100, les individus qui composent le public communiquent malgré eux et sans qu’ils aient besoin de parler. Leur langage proxémique, gestuel, leurs habits, leurs mimiques, racontent malgré eux quelque chose sur eux. Bien sûr ce dialogue n’est pas égalitaire dans son expression et lea stand-upperuse a plus de pouvoir grâce à l’amplification et l’architecture de la scène. Mais si chaque stand-upperuse interagit plus ou moins avec le public, l’interaction* fait partie intégrante du stand-up et en fait une performance fondamentalement dialogique. Cependant cette interaction n’est pas libre et suppose des règles qu’énoncent lea maîtresse de cérémonie.

Lea maîtresse de cérémonie, arbitre de l’interaction

La maîtresse de cérémonie (ou MC101) dans une soirée de stand-up a un rôle analogue à celui qu’il ou elle avait dans le vaudeville : il ou elle présente les numéros, chauffe la salle et fait un monologue humoristique. Dans notre étude de l’interaction*, lea maîtresse de cérémonie agit de trois manières : il ou elle a) jauge la volonté du public à interagir, b) pose les règles de l’interaction* et c) donne un exemple de stand-up sans interaction. Premièrement, il ou elle « prend la température » pour savoir si un public sera enclin à interagir, comme l’explique la directrice artistique du Madame Sarfati : « Le MC est obligé de faire de l’interaction, parce qu’il faut qu’il jauge l’ambiance de la salle. […] Si demain Louis [Dubourg] dit ‘Qui est déjà venu ?’ et que tu entends ‘Moi, moi !’ bah tu sens qu’ils veulent parler ; quand il dit ‘Qui est-ce qui est déjà venu ?’ et qu’ils lèvent la main, tu sens que c’est un public qui est vraiment plus posé et qui ne veut pas d’interaction. Et ça c’est au maître de cérémonie de le juger. Mais le public c’est eux qui nous expriment quelque chose et on le sait. »102 Ce premier test permet aux stand-upperuses de voir si le public sera sensible à l’interaction* et leur indique s’il vaut mieux qu’ils changent le matériel pour rester dans le récit. Encore une forme de feedback qui prouve l’aspect dialogique du stand-up. Deuxièmement, le rôle du ou de la maîtresse de cérémonie est de poser les règles de cette interaction103 . Louis Dubourg résume ainsi son rôle de MC au Madame Sarfati : « Surtout en France, le stand-up on ne sait pas trop ce que c’est, donc le but c’est […] qu’à la fois les gens bah je leur explique les règles au début, après je leur parle un petit peu pour les concerner dans le spectacle, pour pas qu’ils aient l’impression de voir du one man show c’est-à-dire […] casser le quatrième mur montrer qu’on est là devant eux en tant que- voilà (ça c’est le but de parler). Et finir sur un texte de 4, 5, 6 minutes où je fais du stand-up stand-up sans parler avec eux pour qu’ils voient ce que c’est aussi et du coup c’est un peu une espèce de 3 en 1 où tu essayes de modeler tout ça pour que ce soit cohérent et un peu digeste et ça permet aux gens de savoir à quoi s’attendre, d’avoir un peu rigolé, moi je me suis un peu entraîné et j’annonce le premier. »104 Lea maîtresse de cérémonie incite donc le public à interagir (pour rompre avec les conventions théâtrales), puis fait un set* de stand-up où il n’y a pas d’interaction, pour l’habituer à ne pas interagir. Si lea maîtresse de cérémonie reste dans l’interaction jusqu’à l’annonce du premier passage, le public sera habitué à interagir, mais pas à écouter. Il ou elle doit donc bien jauger le public et négocier avec lui pour qu’un dialogue sain se noue. Ainsi, le public se sentira libre de s’exprimer s’il en ressent le besoin et/ou si on le sollicite, mais dans le respect de la performance et sans accaparer toute l’attention105. Jay Sankey, appliquant les principes du Zen, résume bien cet équilibre à trouver entre la place qu’on laisse au public via l’interaction et qui peut faire dériver l’attention, et le contrôle parfois étouffant d’un texte trop automatique : “If the performer is too controlling and the connection becomes inflexible or brittle, it may well snap, and the audience will be lost. And if the performer is too casual, failing to assert himself and expend a concentrated energy, even an initially “caught” audience may grow distant from him and eventually get away. As with all things, success lies in a sensitive, responsive balance106.”107 Ainsi, le rôle du et de la maîtresse de cérémonie est de négocier avec le public une interaction saine en jaugeant le public, posant des règles et donnant un exemple de passage avec, puis sans interaction.

Table des matières

Note sur le jargon et les anglicismes
Note sur l’écriture inclusive
AVANT-PROPOS
INTRODUCTION
a) Le rire physique et social
b) Humour et société
c) Qu’est-ce que le stand-up ?
d) Histoire du stand-up et des comedy clubs aux Etats-Uni
e) Histoire du stand-up et des comedy clubs en France
f) Etat des lieux de la recherche sur le Stand-up
g) Pourquoi le Madame Sarfati ?
h) Méthodologie
i) Corpus
j) Problématique et hypothèses
I. Le Stand-up au Madame Sarfati est un dialogue semi-interactif entre lea stand-upperuse et le public où se
joue une surveillance marketing
A. Le Stand-up est un processus de communication entre lea stand-upperuse et le public encadré par lea
maîtresse de cérémonie
a) Stand-up, un processus de communication
b) Le contexte du comedy club
c) L’interaction*, partie intégrante du stand-up
d) Lea maîtresse de cérémonie, arbitre de l’interaction
B. La salle du Madame Sarfati est parcourue de regards qui sont dans une logique de surveillance marketing
a) Lea stand-upperuse surveille les réactions du public dans une discipline du rire
b) Le public surveille lea stand-upperuse pour voir s’il ou elle répond aux attentes
c) La directrice artistique surveille et discipline les stand-upperuse
d) La gérante surveille les serveuses pour ne pas gêner les passages
II. La sélection des stand-upperuses professionnelles confirmées différencie le Madame Sarfati
professionnalise l’écosystème des comedy clubs parisiens
A. Sélection de certaines stand-upperuses professionnelles confirmées
a) Définition du comedy club 3
b) Qu’est-ce qu’une professionnelle de stand-up ?
c) Quelles professionnelles pour le Madame Sarfati ?
d) Lea professionnelle et l’amateurrice mises en scène dans la communication
B. Le Madame Sarfati impose des normes à la « coopétition » entre les comedy clubs
a) Des comedy clubs en « coopétition »
b) Professionnalisation du milieu du stand-up par la sélection ?
c) Régularisation du mode de paiement et gestion
d) Standardisation de la durée et du type de session
III. Le Madame Sarfati agit par son esthétisation et sa direction artistique pour faire reconnaître le stand-up
comme un art
A. Le Madame Sarfati est un lieu marchand inscrit dans une démarche artistique
a) Définitions de l’art
b) La salle de spectacle est une œuvre d’art
c) Une expérience consommateur au service de l’art
d) Une communication au service de l’art
B. Le Madame Sarfati campagne pour faire reconnaitre le stand-up comme un art et le promouvoir auprès du grand public
a) Travail d’écriture et illusion de spontanéité.
b) « Usiner de la blague » ou passer un message ? la question de l’interprétation
c) Stand-up et interaction : distinction avec le one woman show
d) Education et influence : « Parlerez-vous stand-up ? »
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE

projet fin d'etude

Télécharger le document complet

Télécharger aussi :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *