La sociologie de l’acteur-réseau

La sociologie de l’acteur-réseau

La sociologie de l’acteur-réseau (SAR) est un paradigme sociologique proposé par Latour (2006), qui consiste à considérer le monde social sous la focale des réseaux d’acteurs qui se font et se défont en permanence autour d’intérêts communs. Pour lui, il existe deux façons de faire de la sociologie : chercher à expliquer la société (le social se projette sur différentes sphères de la vie d’un individu : c’est la sociologie des dispositions) ; considérer le social comme l’association nouvelle d’acteurs en renouvellement permanent – conception dans laquelle il s’inscrit. Il s’agit pour lui d’une nouvelle façon d’étudier le social, caractérisée par trois critères fondamentaux : • Le principe de symétrie (Bloor, op cit), avec l’intégration d’acteurs (ou actants) nonhumains. Dans cette perspective, l’auteur nous invite à repenser la dichotomie entre la nature et le social, qu’il réfute. • L’absence de composition sociale et de stabilité à priori, qui nuirait à la pertinence de l’analyse. • Le fait de mener l’enquête en « réassemblant » le social, en analysant la formation des collectifs. La SAR s’inscrit donc dans une approche pragmatique, en participant à cette même mouvance sociologique qui part du discours des acteurs et du plan des situations pour expliquer le social. Ce paradigme a été mobilisé lors de travaux sur la recherche scientifique (Callon & Latour, 1991) ou dans le champ de la sociologie de l’innovation (Goulet & Vinck, 2012 ; Boutroy & al, 2014)

Les processus conflictuels

La question de l’escalade olympique est une question qui suscite de nombreux débats. Les opposants à l’intégration de l’escalade aux JO – pour une diversité de raisons – affrontent ainsi ceux qui rêvent de voir l’escalade au programme de cette grande messe sportive. On parle alors de controverse lorsqu’un conflit est caractérisé par une homogénéité des acteurs et du registre argumentatif du débat (Chateauraynaud & Torny, 1999), ou de polémique si ces éléments sont hétérogènes. Lemieux (2007) propose une approche pragmatique de la controverse. L’auteur propose une analyse pragmatique pertinente pour leur étude. Il postule ainsi que ce sont des actions collectives qui mènent à la transformation du monde social, en remettant en cause les rapports de force, les normes ou les croyances, et ont donc une véritable dimension instituante. L’idée est donc d’étudier non pas ce qui est révélé par ces controverses, mais ce qui est engendré en termes de transformation du monde social. Pour l’analyse d’une controverse, l’auteur nous invite à saisir la tension entre l’agir stratégique (c’est-à-dire les actions pour dominer le rapport de force) et l’agir communicationnel (les actions pour argumenter et convaincre l’auditoire), sans tomber dans une analyse réductrice d’une de ces deux dimensions. De plus, Lemieux (ibid) propose deux manières de mener l’enquête : • Une analyse « feuilletée » où le processus conflictuel est étudié temporellement à différentes phases, correspondant aux degrés divers de publicité du débat, afin de saisir l’évolution des discours et des positionnements des acteurs • Une analyse portant sur ce qui empêche le débat de se déployer pleinement au niveau argumentatif : il s’agit de comprendre comment certains rapports de force limitent possibilité d’argumenter librement & rationnellement en public. Cela implique d’étudier le dispositif de prise de parole : garantit-il l’égalité ou implique-t-il la prépondérance d’un certain type d’argument dans le débat ? Pour notre sujet, à la vue de la longue temporalité sur laquelle se déploie la controverse (plus d’une vingtaine d’années), il semble que la seconde proposition ne soit pas la plus pertinente : une analyse feuilletée du débat sur l’escalade olympique, qui a pu largement se transformer depuis les premiers rêves olympiques en 1992, apparait plus pertinente. 

L’innovation

Le fait de proposer la participation de l’escalade aux JO peut être entendu comme une innovation – entendue comme un élément nouveau, accepté et intégré socialement – dans le sens où cet évènement est en décalage avec les compétitions d’escalade actuelle, de par différents éléments : • La taille des compétitions (Müller, op cit) ; • La visibilité médiatique (Aubel, 2000) ; • Le public (Wheaton & Thorpe, op cit) • Les valeurs : l’escalade prônant des valeurs alternatives à celles du sport classique (Le Manifeste des 19, 1985 ; Aubel, 2005), avec un scepticisme à l’égard des JO (Guérin, 2013). • Le format de pratique, avec la création d’un format combiné généralisé pour l’épreuve olympique Malgré ce décalage, cette nouvelle façon d’envisager la compétition d’escalade est-elle acceptée par les grimpeurs ? Comment s’en emparent-ils ? Avant tout, il convient de clarifier la notion d’innovation. L’innovation est une notion largement étudiée dans le domaine des sciences sociales et est l’objet d’une grande diversité de conceptions et de définitions. Ainsi, il existerait plus de trois cent définitions de l’innovation (Cros, 2002), ce qui témoigne d’un manque de consensus autour de cette notion qui désigne un objet ou un évènement qui, par son caractère exceptionnel, entraine un changement important. La littérature distingue la notion d’invention, qui est un acte créatif individuel, parfois dénué d’utilité sociale, de la notion d’innovation, qui suppose que des acteurs s’en emparent, qui devient un objet social, comme l’écrit Callon (1994): « L’invention se transmue en innovation à partir du moment où un client, ou plus généralement un utilisateur, s’en saisit : l’innovation désigne ce passage réussi qui conduit un nouveau produit ou un nouveau service à rencontrer la demande pour laquelle il a été conçu ». L’action d’innover consiste à mener ou gérer une action innovante en transformant la pratique : il s’agit d’une action individuelle visant à changer les usages et les mentalités en devenant  porteur d’une innovation. Il s’agit d’une action individuelle, qui ne se mue pas forcément en action collective, comme l’affirme Caumeil (2002) : « l’innovation est un objet social, l’acte d’innover renvoie pour sa part au sujet agissant ». De plus, l’innovation est un processus complexe, non linéaire (Von Hippel, 2007), qui passe par différentes phases : rencontre des géniteurs de l’innovation, appropriation par l’espace de destination, conception, enfantement, maturation (Seurat, 1994). Les phases ne s’enchainent pas nécessairement avec continuité et fluidité, et des obstacles peuvent survenir à chacune d’entre elle. Hillairet (2005) propose quant à lui une définition intégrative de l’innovation, qui la distingue des autres processus de changement et lui donne sa singularité : • Une innovation entraine d’importantes modifications des connaissances ou des savoirfaire sur un sujet ; • Une innovation a un impact sur le long terme ; • Une large communauté se l’approprie. 

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Les différentes approches de l’innovation 

Boutroy & al (op cit, 2015) proposent une revue de littérature sur l’innovation dans les sports outdoors, et les différents paradigmes sociologiques dans lesquels s’inscrivent les travaux qui l’étudient. Dans une première partie, les auteurs parcourent les différents cadres théoriques relatifs aux innovations. 

Approche classique escalade aux Jeux olympiques de 2020 : analyse d’une controverse sportive 

 Dans la perspective des travaux de Schumpeter, l’approche classique de l’innovation – avant tout centrée sur l’innovation technologique – considère celle-ci comme le résultat de l’action d’entrepreneurs individuels avant-gardistes, capable de reconfigurer les systèmes de production. Il s’agit de se concentrer sur l’étude des innovations accomplies, c’est-à-dire les inventions qui ont réussi à se percer, en analysant le rôle décisif de certains acteurs-clés dans le processus d’innovation, et plus globalement les « success stories » (Gaglio, 2011). Les auteurs prennent en exemple les modèles entrepreneuriaux de Petzl (Schutt, 2012) ou Oxylane (Hillairet, Richard, Bouchet & Abdourazakou, 2010), capables d’articuler rationalité et intuition, ce qui leur permet d’être innovants, c’est-à-dire d’inventer des produits avec des nouveautés techniques qui rencontrent une demande. Par ailleurs, dans cette approche, des études ont également été conduites sur l’innovation organisationnelle (Hillairet, 2003 ; Winand & al, 2013), sur l’innovation dans les services (Paget, Dimanche & Mounet, 2010), ou encore les évènements (Bessy, 2013, 2014). 

Approche diffusionniste 

Dans la lignée des travaux de Rogers (1962), cette approche s’intéresse à la manière dont se diffuse l’innovation au sein d’un milieu social, dans un contexte historique, sociologique et culturel plus ou moins conducteur pour son développement. Le succès des innovations est ainsi expliqué par une convergence d’éléments qui créent un contexte favorable. Par exemple, le succès de l’entrée de Salomon dans le marché du ski dans les années 1990 est expliqué par les avancées technologiques du matériel mis sur le marché, en résonance avec une bonne visibilité et une communication importante (Desbordes, 1998). D’autres travaux se sont concentrés sur l’acceptation sociale des innovations, en lien avec les valeurs des pratiquants. Par exemple, Savre, St-Martin & Terret (2010) ont étudié l’influence de la culture californienne et du développement d’une industrie du vélo dans la diffusion du VTT aux Etats-Unis. A l’inverse, des études se sont concentrées sur les résistances de certains milieux aux innovations, lorsqu’elles vont à l’encontre des valeurs et des usages des pratiquants : Trabal (2008) a ainsi étudié les résistances face au développement d’un nouveau kayak, soutenu par la fédération car plus performant, qui s’inscrit dans une philosophie en décalage avec celle des pratiquants.

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