Les relations France-Tibet-Chine sous la Ve République (relations trilatérales)

Les relations France-Tibet-Chine sous la Ve République (relations trilatérales)

Le repositionnement français face aux nouvelles tensions des années 90

Premiers pas de l’Assemblée nationale (1990-2000)

« Politiquement, la constitution du groupe fut extrêmement laborieuse » (O. Masseret, 2001, p.7) à cause de la résistance de l’exécutif et de sa majorité à l’Assemblée nationale. Sa création fut ainsi entravée car l’Assemblée demeurait sous l’influence de François Mitterrand, de son gouvernement et du Quai d’Orsay qui souhaitaient encadrer et limiter l’action des parlementaires pour qu’ils ne présentent pas une menace pour les relations sino-françaises, en évitant que l’indépendance dont jouissaient les députés n’interfère sur la gestion du cas du Tibet. Le groupe d’études parlementaires vit le jour mais ne disposait d’aucun pouvoir, si ce n’est celui de communiquer. D’ailleurs son objectif n’était pas d’imposer directement un changement sur la politique suivie, mais de « contribuer à faire connaître la cause tibétaine au sein du Parlement et de l’opinion »110. Il fut créé le 27 juin 1990, à la faveur de la coupure presque complète des relations franco-chinoises et poursuivit ses activités lors des législatures suivantes. La volonté d’imposer une vision plus dure dans la négociation avec la Chine et d’abandonner une approche qui se voudrait trop réaliste, qui pouvait être dénoncée comme servile, servit de principal motif d’action. Aussi offrit-elle une tribune aux Tibétains de l’exil : le dalaï-lama participa à six auditions entre 1990 et 2000, suivi par des membres du parlement tibétain en exil, des chefs religieux ou encore d’anciens travailleurs prisonniers des laogaïs 109 Cf. Masseret O. (2001, p.7). 110 Cf. O. Masseret, 2001, p. 7. 51 qui purent s’exprimer à trois reprises (1995, 1998, 1999). Ces travaux de l’Assemblée familiarisèrent les politiques avec les particularités de la question tibétaine, comme, par exemple, sur le sujet de la colonisation qui pourrait paraître anecdotique si l’on se concentre sur le territoire de l’Ut-Tsang alors qu’elle touche principalement d’anciens territoires très marqués par la culture tibétaine que sont le Kham et l’Amdo et qui n’appartiennent pas à la région administrative autonome du Tibet créée par la RPC. Cette instance parlementaire s’inscrivait dans une logique de contrôle de l’action de l’État et reposait sur les capacités de mobilisation des parlementaires autour d’un sujet traditionnellement réservé à l’exécutif, et ce quelle que soit la majorité au pouvoir. En atteste, suite à l’élection à la présidence de la République de Jacques Chirac en 1995, la virulence du Parlement dans une tribune du 11 avril 1996 où « 209 parlementaires français invitent à “décoloniser” le “territoire occupé” du Tibet »111. Le législatif était désormais capable d’exercer une nouvelle pression sur l’exécutif et le groupe sur le Tibet gagna largement en influence. Il reste néanmoins difficile d’établir le poids relatif des députés sur les décisions gouvernementales. Il s’agissait plutôt d’une liberté de paroles que pouvait exercer le seul corps législatif, pour qui contrairement à l’exécutif, porter un tel message n’exposait pas la France à de fort risque de riposte chinoise. Cela expliquerait l’attitude moins accommodante de Jacques Chirac à l’encontre du Tibet en exil, une fois établi à la présidence, sans oublier l’influence que le raidissement chinois depuis 1989 pouvait également exercer sur sa vision, comparée à celle qui fut la sienne au début des années 80. En tout état de cause, le groupe d’information offrait une relance du débat en France et constituait un nouveau moyen de pression, complémentaire de l’opinion publique française. Les parlementaires favorisaient une continuité de la position pro-tibétaine et paraissaient moins enclins à subir les pressions de la diplomatie chinoise 112 , puisque l’évocation de la question du Tibet se faisait en dépit des variations de rapport de force entre la France et la Chine. Globalement, toutes les remarques des députés portaient sur des enjeux précis, en particulier sur la destruction des particularités culturelles du Tibet, et mettaient en valeur les principaux thèmes de discussion abordés. Ce faisant, l’Assemblée se montrait 111 J.-P. Clerc, « 209 parlementaires français invitent la Chine à “décoloniser” le “territoire occupé” du Tibet », Le Monde, 11 avril 1996. Cette tribune fut particulièrement virulente puisqu’elle proposait de suivre la proposition en cinq points faites par le dalaï-lama en 1987, alors qu’il l’avait lui-même abandonnée depuis 1988 et sa proposition de Strasbourg. 112 Il convient de remarquer que le même phénomène est observable dans d’autres pays du monde où les parlementaires soutiennent souvent une approche beaucoup plus dure que leur propre gouvernement, c’est le cas aux États-Unis 52 beaucoup plus incisive et se démarquait du gouvernement, qui se retranchait officiellement derrière la nécessité d’un rapprochement entre le dalaï-lama et Pékin et se contentait d’évoquer vaguement les questions de respect des droits des Tibétains pour ne pas déranger ses homologues chinois113. En ce sens, les relations officielles sino-françaises suivaient la stratégie définie par le gouvernement depuis la réconciliation de 1994. B- La naissance du « dialogue critique » sous Jacques Chirac (1994-2000) En 1993, avec l’arrivée au pouvoir de Jiang Zemin114, succédant à Deng Xiaoping115, la Chine mit un terme à ses relations avec le Tibet de l’exil116, ce qui coïncida avec l’instauration d’un nouveau rapport de force avec le Tibet et une intensification du contrôle exercé sur la région. Après plusieurs tentatives de rapprochement qui s’était toutes soldées par un échec, la radicalisation de la position chinoise se manifesta sous la forme d’une nouvelle politique, avec une vision à long terme de prise de contrôle des tulkus, les grands maîtres réincarnés, symboles vivants jusqu’alors de la résistance au gouvernement communiste et de la persistance de l’identité tibétaine. La Chine veillait à maintenir des relations équilibrées avec la France qui conservait un poids important dans l’organisation internationale. Il n’en était pas de même avec le Tibet en exil, puisque confortée dans sa vision de gestion afférant à sa politique intérieure, la RPC continuait sa politique de maitrise totale de la région. L’enlèvement organisé par les autorités du PCC, le 20 mai 1995 du nouveau panchen-lama de 6 ans, Gedhun Choekyi Nyima117, que le dalaï-lama avait déjà reconnu cette année-là, et la nomination d’un autre panchen lama contrôlé par la Chine correspondaient à une nouvelle stratégie d’appropriation et de domination de la culture tibétaine par l’intérieur, en imposant des successeurs choisis par Pékin. Cette stratégie de noyautage et de contrôle des 113 Voir notamment les réponses aux questions des parlementaires du gouvernement ou des ministères. 114 Secrétaire général du PCC, président de la RPC et président de la commission militaire centrale entre 1993 et 2003, il atteint alors la position politique suprême de la RPC et est le premier président chinois obtenant la maîtrise de ce triptyque propre à l’organisation des pouvoirs en RPC (jusqu’en 2005 pour la présidence de la commission militaire). 115 Deng Xiaoping n’avait jamais eu accès aux mêmes positions que Jiang et ne contrôlait plus directement la politique chinoise dans les années 90, mais conservait la haute main sur de nombreuses décisions, grâce à l’influence et au prestige dont il disposait. Il abandonna définitivement la place de numéro un chinois avec l’arrivée de Jiang Zemin à de telles positions de pouvoir. 116 Il n’y avait plus de rencontres ni d’échanges entre Pékin et Dharamsala. 117 Le panchen lama est la seconde réincarnation la plus importante dans le bouddhisme tibétain, juste après le dalaï-lama, d’où l’importance stratégique pour la Chine comme le Tibet de pouvoir contrôler sa prochaine réincarnation. 53 représentants séculaires du Tibet constituait pour la Chine un moyen d’éviter, à l’avenir, un affrontement trop direct avec l’Occident, prétextant le règlement d’affaires intérieures qui ne dépendaient pas des compétences des autres États. Du reste, le 6 juillet 1998, le ministre des Affaires étrangères français, Hubert Védrine, conserva la ligne adoptée par le gouvernement précédent. En effet en réponse à une question écrite relative à l’aide apportée par la France à la communauté tibétaine et à son action sur le cas de la réincarnation du Panchen-Lama, il déclara : « Enfin, concernant le jeune enfant reconnu par le Dalaï-Lama comme étant la réincarnation du Panchen-Lama, il n’appartient pas à la France de faire des propositions. (…) Le gouvernement note que les autorités chinoises ont, à plusieurs reprises, indiqué que l’intéressé poursuivait une scolarité normale et était en bonne santé »118 . La stratégie chinoise fonctionnait donc à plein, puisque le gouvernement français se permettait même de reprendre les affirmations de la RPC sur un enlèvement qu’elle avait commis et de considérer publiquement ces informations comme fiables. Cette forme de « dialogue critique »119 résumait la position du président Jacques Chirac : ne jamais s’opposer officiellement au partenaire chinois sur le sujet du Tibet tout en l’incitant officieusement à régler la question par le dialogue avec les Tibétains. Élu en 1995, il avait pourtant été un des premiers politiques français à défendre une plus grande proximité avec le dalaï-lama120.Une fois au pouvoir, les pressions ou les obligations qui s’imposaient à lui en tant que représentant officiel de la France et véritable décideur de la politique extérieure le conduisirent à adopter une ligne beaucoup plus conciliante vis-à-vis de la Chine, dans la continuité et certainement influencée par son action en tant que premier ministre de 1986 à 1988 et par la politique de son ancien rival Edouard Balladur, qui l’avait précédé en tant que premier ministre de 1993 à 1995. Reste que l’accord tacite qu’acceptait la France lui interdisait de dénoncer officiellement la Chine et la réduisait à tenter en sous-main de faire avancer les négociations sino-tibétaines, pour autant que la RPC accepta de discuter et de proposer des solutions dans le traitement de la question tibétaine. La France avait refusé de voter les condamnations de la Chine à la commission des droits de l’homme de l’ONU. Cette 118 Dobelle, Pratique française du droit international (1998, p. 732). 119 Il s’agit de l’un des exemples d’expression utilisée par le gouvernement pour qualifier son action, elle résume parfaitement ses ambiguïtés. 120 Il essayait également de conserver la Chine comme un interlocuteur important, puisque malgré la période de brouille sino-française de 1989-1994, il s’était rendu en Chine pour un voyage en novembre 1991. 54 politique fut clairement réaffirmée à l’occasion de la déclaration conjointe du 16 mai 1997 de Jacques Chirac et de Jiang Zemin, qui indiquait que « les efforts tendant à promouvoir et à protéger les droits de l’homme doivent s’exercer (…) tout en tenant pleinement compte des particularités de chacun »121 . Elle fut même largement poursuivie par le gouvernement Jospin122, ce qui soulignait les difficultés des représentants français à échapper au dangereux rapport de forces dont les règles étaient définies avant même leur arrivée au pouvoir et que personne ne semblait vouloir bousculer. Si Lionel Jospin rencontra le dalaï-lama en présence de Jacques Chirac le 8 décembre 1998, il n’évoqua le sujet tibétain avec ses homologues chinois qu’en privé, se conformant à la stratégie du « dialogue critique », renommé « dialogue constructif » pour l’occasion, en se gardant bien de prendre des positions sur le sujet tibétain qui puissent indisposer la Chine. D’autant que Jiang Zemin, président de la RPC et secrétaire général du PCC avait failli réduire fortement les liens diplomatiques et économiques avec la Suisse quand des manifestants pro-tibétains avaient dérangé son entrée à Berne en menaçant le Conseil fédéral. La perception de l’attitude française par la RPC explique qu’elle n’ait pas ressenti le besoin de condamner cette rencontre ou de menacer la France de mesure de rétorsion, car d’après elle des signes favorables entouraient cet entretien. Peut-être existait-il alors de légères marges de manœuvre mais aucun changement de fond n’intervint. Ainsi lors de son voyage en Chine en septembre 1998, Lionel Jospin choisit d’évoquer principalement les relations commerciales avec les représentants chinois, laissant le soin à Jiang Zemin de préciser sa vision sur les droits de l’homme en Chine et particulièrement au Tibet, chaque partie s’exprimant sur le thème qui lui tenait le plus à cœur de régler sans qu’il n’y ait d’oppositions frontales123 . En complément du réalisme économique affiché, il apparaît que les gouvernements français successifs depuis 1993 tentèrent bien de le concilier avec une approche politique plus incitative et informelle à l’égard de la Chine. La France espérait sincèrement qu’une 121 Conférence de presse de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur la relance de la coopération politique entre la France et la Chine, le développement des investissements français et des échanges commerciaux, le problème des droits de l’homme et le rattachement de Hong Kong à la Chine, Pékin le 16 mai 1997, site Vie-publique. 122 En mai 1997, Jacques Chirac dissout l’Assemblée Nationale en espérant obtenir une majorité plus large mais il perdit les élections face au Parti socialiste et nomme son secrétaire général Lionel Jospin premier ministre, répétant les scénarios de cohabitation de 1986 et 1993. 123 Sur les pressions qui pesèrent sur le gouvernement Jospin, voir par exemple « Lionel Jospin en Chine : le test de la grande muraille », Erich Aeschimann, Caroline Puel, 24 septembre 1998, Libération. 55 stigmatisation moins marquée de l’attitude chinoise dans les instances internationales et des discussions plus officieuses permettraient d’obtenir de ses interlocuteurs des résultats plus probants. Elle soutint même cette position devant les autres pays membres de l’Union Européenne, qui suivit les recommandations de la France pour définir ses propres objectifs stratégiques vis-à-vis de la Chine dans les années qui suivirent. Dans le même temps elle espérait certainement ressortir comme une des puissances qui parvenait à maintenir un dialogue sérieux124, arguant de la relation particulière que les deux pays entretenaient depuis la reconnaissance gaullienne. Pour autant, une telle relation n’existait aucunement du point de vue chinois. Si elle était réellement prise au sérieux par la France, elle devait sûrement avoir pour objectif de rehausser son prestige et de se démarquer des autres États européens. Parmi eux, beaucoup y voyaient une menace à la cohésion de l’Union puisqu’à partir du 28 mars 1997 la France avait refusé de « s’associer à une résolution des Quinze condamnant les violations des droits de l’homme en Chine »125. D’autant qu’en avril de cette même année, la France, soutenue par l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, s’était opposée à l’adoption d’une politique commune de l’Union Européenne, proposée par les autres pays membres et dénonçant les abus des droits de l’homme en Chine, dans l’espoir de favoriser des accords commerciaux en particulier la création de nouveaux marchés pour Airbus en Chine126. Les pays qui recherchaient une approche dure avec la Chine s’opposaient au « groupe Airbus » qui favorisait une approche plus conciliante et refusait des dénonciations publiques. Cela souligne la différence de la position française vis-à-vis de beaucoup de ses partenaires européens et sa volonté d’imposer son choix politique à ses partenaires. Il existait donc un front commun de pays prêts à se concentrer sur la realpolitik et ses intérêts économiques au sein de l’Union Européenne. 124 Les États-Unis adoptent à la même époque une politique beaucoup plus agressive à l’égard de la Chine. 125 Voir les « Droits de l’homme : Paris ne condamne plus Pékin », Romain Franklin, 9 avril 1997, Libération. 126 Cf. Baker P. 2002, pp. 55-56, Wong R. 2008, p.173. 56 III- Le Tibet, sujet de négociation ? (2000-nos jours) 1- Un enjeu de politique internationale A- Quelle efficacité pour le dialogue critique ? (2000-2006) Le dalaï-lama rencontra Jack Lang et Dominique Voynet127 le 26 septembre 2000 en dépit des relations difficiles de la Chine et du Tibet. Une plus grande publicité fut accordée à sa rencontre le jour même avec le Groupe d’information international sur le Tibet tout juste formé. Du reste, les parlementaires s’affranchirent dès le début de toute crainte de pression chinoise pour évoquer ouvertement la question tibétaine, quand le gouvernement français et ses représentants continuaient d’exploiter des périodes d’accalmie dans les relations sino-tibétaines pour ce faire. En 2002, une reprise des relations Tibet-Chine s’opéra, sans que l’on puisse réellement apprécier si elle était due à l’efficacité de la pression diplomatique exercée sur la Chine ou à des choix stratégiques propres au PCC, ni même si la méthode du dialogue critique adoptée par la France y avait contribué dans une quelconque mesure. La Chine prit certainement cette initiative afin de régler le problème intérieur persistant que représentait pour elle le devenir de la région tibétaine. Et ce faisant, à s’affranchir enfin d’un sujet qui nuisait à son image du fait des dénonciations à son encontre toujours plus nombreuses à travers le monde et qui, surtout, la contraignait régulièrement à devoir subir des restrictions commerciales au nom du respect des droits de l’homme. En septembre 2002, une première rencontre fut organisée entre émissaires de Pékin et de Dharamsala sans déboucher sur un dialogue aussi abouti que deux décennies auparavant. La question tibétaine butait toujours côté chinois sur la volonté de « séparatisme du dalaï-lama », considérée comme une menace qui empêchait la tenue de négociations sérieuses. La Chine lui reprochait depuis longtemps sa volonté d’internationaliser le débat en réclamant le soutien de puissances étrangères, et attendait du Tibet qu’il abandonne cette démarche, le plaçant ainsi en position de faiblesse au moment d’ouvrir les négociations avec la RPC. De son côté, le gouvernement tibétain en exil adopta une approche inspirée par le pacifisme et la recherche d’un dialogue plus constructif, que ses interlocuteurs seraient moins susceptibles de trouver agressif. Et de 127 Respectivement ministre de l’Education Nationale et ministre de l’Environnement. 57 fait, en octobre 2002 le premier ministre du gouvernement tibétain en exil, Samdong Rimpoché, demanda « aux défenseurs de ne plus manifester publiquement leur hostilité à la Chine jusqu’en juin 2003, afin de “créer une atmosphère de confiance” et de “tester la réponse” de celle-ci »128. Les rencontres se multiplièrent alors, en mai et novembre 2003, septembre 2004, juin 2005 et juillet 2006, sans qu’aucune avancée sérieuse des négociations ne soit constatée. La RPC affirmait systématiquement que « des compatriotes tibétains étaient venus en visite touristique »129, et aucune délégation officielle n’avait pu rencontrer les représentants chinois, comme elles avaient pu le faire vingt ans plus tôt. Il est tout à fait probable que la RPC visait d’abord à gagner du temps et à soulager la pression internationale afin de se ménager une plus grande marge de manœuvre dans ses discussions avec les pays occidentaux qui, à l’instar de la France et d’une partie de l’Union Européenne, saurait faire valoir une avancée de la question tibétaine auprès de leur opinion publique. A l’occasion d’une conférence de presse conjointe de Jacques Chirac et de Hu Jintao le 27 janvier 2004, le président chinois rappela que son objectif était que le dalaï-lama « mette fin à ses activités de séparation de la Chine et qu’il reconnaisse le Tibet comme une part inaliénable du territoire chinois »130. La revendication d’un statut libre du Tibet se heurtait à la conception chinoise de l’autonomie telle qu’elle existait dans la constitution et que la RPC estimait inaltérable. Les discussions ne pouvaient donc qu’aboutir à des désaccords, sans laisser la moindre ouverture à des négociations sérieuses. Le député Régère Jean-François obtint le 28 novembre 2006 une clarification sur trois sujets par une question adressée au Ministère des Affaires étrangères : sur la position de la France sur le Tibet en 2006, sur le développement des liens sino-tibétains et sur l’opposition française à la désignation d’un représentant spécial de l’Union Européenne pour le Tibet131. Les choix de la France n’évoluaient pas. Elle continuait de placer ses espoirs dans une reprise d’un « dialogue constructif, seul à même, à notre sens, de faire émerger une solution plus satisfaisante » entre les parties qui aboutirait à 128 « Paradoxale “voie du milieu” au Tibet », Le Monde diplomatique, juin 2005, Mathieu Vernerey 129 Déclaration de Zhuang Guosheng, membre du département du Front Uni du Parti communiste chinois le 5 décembre 2003, Press Trust of India. 130 Conférence de presse conjointe de MM. Jacques Chirac, président de la République et Hu Jintao, président de la République Populaire de Chine, à propos de la coopération entre la France et la Chin et les échanges commerciaux franco-chinois, l’organisation d’un référendum à Taïwan, l’embargo sur les ventes d’armes à la Chine, la question du Tibet et les droits de l’Homme en Chine, Paris le 27 janvier 2004. 131 Question de l’AN n°111223 du député Régère Jean-François. 58 un compromis sino-tibétain. Mais elle ne ressentait pas la nécessité de gérer cette affaire dans un cadre européen, pourtant de plus en plus prégnant, et souligna que « la désignation d’un représentant de l’Union Européenne pourrait compliquer la tâche des négociateurs des deux parties et se révéler contre-productive ». B- L’opposition entre politique française et politique européenne (2000-2008) La France fut ainsi l’un des principaux pays à maintenir sa propre politique, en dehors du cadre européen, réduisant ainsi les possibilités d’une position européenne commune. Elle n’avait pas été la seule puissance à adopter une attitude souvent conciliante envers la Chine mais son objectif de ne pas participer à la formation d’un front commun aboutit à un affaiblissement de ses partenaires qui y étaient favorables. « En dépit des progrès dans la relation UE-Chine en 2003-2004, les questions de Taiwan, du Tibet, du commerce et des droits de l’homme demeurèrent de fréquents sujets de discorde. En 2003, le groupe Libéraux, Démocrates et Réforme du Parlement Européen tenta d’inviter Chen Shui-bian, le président de Taiwan pour une allocution devant le Parlement Européen à Bruxelles. Cependant, la Belgique céda aux demandes de Pékin quand l’ambassade chinoise menaça de “renvoyer dix ans en arrière” les relations sino-belges si le gouvernement belge se décidait à donner un visa à Chen. La décision de refuser le visa se présenta sous la forme d’un veto »132 . Bien que soutenue par d’autres pays de l’Union comme le Danemark ou la Suède, la Belgique ne pouvait pas résister à la menace chinoise sans l’appui des grandes puissances de l’UE. De son côté, la France avait refusé d’accorder un visa de peur que ce discours puisse avoir lieu dans l’enceinte du Parlement situé à Strasbourg. Reuben Wong pouvait ainsi affirmer : « Les pratiques politiques et stratégiques des pays membres de l’UE à l’égard de la Chine donnent des preuves plus évidentes d’une convergence européenne que leurs stratégies économiques. Les pays membres n’ont pas toujours fait front commun, en particulier lors de confrontations avec Pékin sur Taïwan, le Tibet, les droits de l’homme ou les embargos sur les armes. Ils ont parfois permis à Pékin (et parfois à Washington) de diviser et régner en poursuivant leurs intérêts nationaux égoïstes (essentiellement économiques). Mais comme le montre les tentatives de plus en plus régulières et fréquentes de coordination, les États membres se rendent compte du besoin d’harmoniser leurs 132 Wong R. (2008 p.169) « Notwithstanding the progress in EU-China relations in 2003-4, Taiwan, Tibet, trade and human rights issues continue to be frequent bones of contention. In 2003, the European Parliament’s (EP) Liberal, Democrats and Reform (ELDR) Group attempted to invite Chen Shui-bian, Taiwan’s President, to address the European Parliament in Brussels (France had refused to issue a visa for the address at the EP’s building in Strasbourg).10 However, Belgium caved in to Beijing’s demands when the Chinese Embassy threatened that Belgium-Chinese relations could be ‘set back 10 years’ if the Belgian government proceeded to issue the visa to Chen. The decision to refuse the visa was then presented as a veto by the General Affairs Council (GAC) ». 59 politiques nationales pour maximiser leur influence collective dans un pays aussi grand et peuplé »133 qu’est la Chine. Si les États membres de l’UE en étaient bien conscients, reste qu’ils ne furent pas pour autant capables de proposer une ligne commune sur la question du Tibet. Cette incapacité à obtenir une ligne commune au sein de l’Union s’explique largement par le fait que la politique extérieure requiert l’unanimité ou passe par l’instance la plus intergouvernementale de l’Union à savoir le Conseil. Le Conseil ou Conseil des ministres réunit régulièrement les ministres des pays membres pour définir la politique à suivre sur les questions de politiques extérieures en suivant les grandes lignes définies par le Conseil européen ou Conseil des chefs d’états qui se réunit tous les six mois. Le Conseil européen et encore davantage le Conseil, ont tendance à fonctionner comme une instance intergouvernementale134, ce qui explique sa tendance au blocage et la facilité des États membres à bloquer les processus dans l’absence d’une vision commune. Prévu davantage comme un organe de défense des intérêts de l’Union et de sa population, le Parlement peut plus simplement aboutir à une prise de décision à une majorité simple. Contrairement aux États qui se révélaient relativement inefficaces, le Parlement européen se montra une institution particulièrement active dans la lutte en faveur des droits du Tibet, puisque le 6 juillet 2000 il avait voté une résolution qui invitait à « examiner sérieusement la possibilité de reconnaître le gouvernement tibétain en exil comme représentant légitime du peuple tibétain »135. Reste qu’une telle déclaration avait des effets ambigus sur la position du Tibet en exil puisque « reconnaître le gouvernement tibétain en exil n’est rien de moins que reconnaître à travers lui le principe du droit à l’indépendance et la vocation à s’en prévaloir »136 , alors que le Tibet s’appliquait précisément à ne plus revendiquer son indépendance pour rassurer la Chine. La valeur de cette résolution était avant tout symbolique puisque le Parlement européen pouvait être empêché tant par le Conseil européen que par la 133 Cf. ibid « EU member states’ political and strategic policies towards China show clearer evidence of convergence Europeanization than economic policies. Member states have not always held together, especially when in a face-off with Beijing over Taiwan, Tibet, human rights or the arms embargo. They have sometime allowed Beijing (and sometimes Washington) to ‘divide and rule’ when pursuing selfish national (essentially economic) interests. But as the increasingly regular and frequent attempts at coordination show, member states realize the need to harmonize their national policies in order to maximize their collective influence in such a large and populous country. » 134 Par opposition à d’autres sujets pour lesquels l’Union dispose d’une compétence de plein droit. Ainsi la gestion de la politique extérieure se rapproche moins d’un pouvoir communautaire (droit de l’Union) que d’échanges inter-gouvernementaux (droit international). 135 Résolution B5-0608, 0610, 0617, 0621 et 0641/2000. 136 Voir « Paradoxale “voie du milieu” au Tibet », Le Monde diplomatique, juin 2005, Mathieu Vernerey. 60 Commission européenne au sein desquels se manifestait l’absence d’unité des États européens, dont beaucoup se seraient opposés à une telle reconnaissance contredisant leurs objectifs nationaux. Le Parlement européen vota néanmoins les résolutions du 15 janvier et du 11 avril 2002 demandant la nomination d’un représentant spécial de l’Union Européenne. Si elles furent bloquées et restèrent lettre morte, elle témoignait au moins d’une volonté d’engager le débat politique. C- Guerre commerciale, fragilité du commerce français avec la Chine et bras de fer L’entrée de la Chine à l’OMC le 11 décembre 2001 et son explosion économique eurent pour corollaire le décuplement des capacités chinoises à imposer une pression sur ses partenaires, notamment en Europe. Chaque pays de l’UE n’en retira pas les mêmes bénéfices. La France avait dû sacrifier une part significative de ses échanges économiques avec la Chine et de leur développement potentiel au cours du second septennat de François Mitterrand, et ses exportations n’augmentèrent pas aussi vite que celles de certains autres membres de l’UE, « conséquence des refroidissements diplomatiques entre Paris et Pékin. Dans le même temps, l’Allemagne dépolitisait systématiquement ses relations économiques avec la Chine »137 . « La politique allemande à l’égard de la Chine depuis 1992 avait été fondée sur trois principes : une diplomatie silencieuse (donc aucune confrontation sur les droits de l’homme) ; le changement par le commerce (encourager la libéralisation politique de la Chine par le développement économique) ; et une stricte politique “d’une seule Chine” » 138 (c’est-à-dire aucune relation avec Taïwan, qui aurait pu être interprétée comme un camouflet contre la RPC). On aurait donc pu s’attendre à ce que la moindre importance de la relation franco-chinoise favorise la capacité de la France à se détacher des moyens de pression chinois. Cependant, les gros contrats négociés avec la Chine139 directement au sommet de l’État (armements, aviation, transports, …) la plaçait dans une position de dépendance économique finalement beaucoup plus grande que d’autres partenaires commerciaux, et notamment son voisin allemand. Comme le souligne les travaux économiques de Bjørnar Sverdrup-Thyge (2015, pp.101-123), 137 Wong R. (2008, pp.160-161). 138 Cf. ibid p. 160. 139 Voir par exemple « Export : la face cachée des mégacontrats », L’Express, 1er février 2006, « La France en quête d’un nouveau souffle économique en Chine », L’Express, 27 avril 2010. 61 la Chine menaça et infligea systématiquement des sanctions à tous les États qui invitèrent le dalaï-lama. Dans ses travaux il tente de déterminer si les effets de ces sanctions ne furent pas surestimés par les pays potentiellement concernés, nonobstant l’objectif avoué d’inciter leurs gouvernements à une attitude plus docile envers la Chine. S’il se concentre d’abord sur le cas norvégien, il revient aussi sur les exemples français et allemand et souligne les différentes conséquences économiques existant entre les deux pays suite aux visites du dalaï-lama en 2007-2008. « Alors que les exportations de la France vers la Chine diminuèrent rapidement l’année d’après [à cause de la rencontre du 6 décembre 2008], le commerce sino-allemand poursuivit une croissance solide et semblait ne pas être affecté [malgré la réception du dalaï-lama le 23 septembre 2007] »140. La différence tenait à ce que la Chine pouvait considérer que ses échanges avec la France n’étaient ni vitaux ni indispensables au développement de son économie dans de nombreux secteurs et qu’elle pouvait donc aisément changer de partenaire, alors que ceux entretenus avec l’Allemagne étaient plus stratégiques et difficilement remplaçables. La France de son côté considérait ses importations de produits chinois comme indispensables à son bon fonctionnement et s’en trouvait très dépendante. Il ressort de l’analyse que plus les pays étaient en position de faiblesse économique face à Pékin, plus ils prêtaient le flanc à « l’effet dalaï-lama » et à l’application des sanctions, quand la Chine espérait que les pays en meilleure position économique surestimeraient les effets négatifs d’une telle rencontre. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les rencontres du président américain avec le dalaï-lama n’avaient entraîné aucune sanction de ce genre les années précédentes. Cette situation de tension sur les exportations françaises peut certainement expliquer pourquoi en avril 2009 Hu Jintao et Nicolas Sarkozy paraphèrent un texte stipulant que « La France mesure pleinement l’importance et la sensibilité de la question du Tibet et réaffirme qu’elle s’en tient à la politique d’une seule Chine et à sa position selon laquelle le Tibet fait partie intégrante du territoire chinois, conformément à la décision prise par le général de Gaulle qui n’a pas changé et ne changera pas. Dans cet esprit et dans le respect du principe de non-ingérence, la France récuse tout soutien à l’indépendance du Tibet sous quelques forme que ce soit »141, alors que l’Allemagne ne fit rien de tel. 140 «While France’s exports to China fell steeply the next year, even when controlling for the financial crisis, the Sino-German trade relationship continued its strong growth seemingly unaffected », Bjørnar (2015, p.117). 141 « Sarkozy et le président chinois scellent leurs retrouvailles », Le Figaro, 2 avril 2009. 62 Apposer une telle signature engageait la France dans une voie contrôlée par son partenaire chinois. La France fut d’autant plus contrainte qu’elle était et est toujours en compétition permanente avec d’autres économies européennes, dont l’Allemagne, pour conserver ses parts de marché en Chine, qu’elle ne pourrait certainement pas recouvrer en cas de perte, dans un contexte où sa balance commerciale avec la Chine était de plus en plus déficitaire, atteignant 27 milliards d’euros en 2011 puis près de 40 milliards en 2020142. Par ailleurs l’absence de cohésion et de soutien solide au sein de l’Europe se retournait cette fois contre elle, et la Chine, jouant à plein sur ces faiblesses de l’Union Européenne, pouvait diviser pour mieux régner

Table des matières

Liste des acronymes utilisés
Introduction
Partie I : Des débuts difficiles (1959-1982)
Chapitre 1 : Reconnaissance et positionnement de la France sur la question du Tibet
A) Premiers liens 1959-1964)
B) Le retournement de 1964 1964-1965)
C) Des circonstances défavorables à la prise en compte des revendications tibétaines ? (1964-1970)
Chapitre 2 : Une résurgence du sujet par l’intérieur
A) La venue des maîtres tibétains, influence des premiers bouddhistes et des associations 1960-1980)
B) Le maintien de liens culturels 1975-1982)
Chapitre 3 : La place du Tibet dans la politique étrangère française après 1964 et jusqu’aux années
A) La perte de vitesse du mouvement tibétain
(1965-1973)
B) La traversée du désert 1973-1982)
Partie II : Le rapprochement (1982-2000)
Chapitre 1 : Atermoiements politiques
A) Dégel sino-tibétain et première visite officielle du dalaï-lama en France
B) La première politique mitterrandienne de rapprochement avec la Chine et ses conséquences (1981-1989
C) Les nouvelles propositions politiques du dalaï-lama à la Chine (1987-1989)
Chapitre 2 : Le Tibet sur le devant de la scène
A) Le retournement de 1989 (1989-1993)
B) Le rapprochement franco-tibétain de l’après 1989 et le rétablissement des relations sino-françaises sous Edouard Balladur (1990-1995)
C) La montée en puissance du bouddhisme tibétain en France
Chapitre 3 : Le repositionnement français face aux nouvelles tensions des années
A) Premiers pas de l’Assemblée nationale (1990-2000)
B) La naissance du « dialogue critique » sous Jacques Chirac (1994-2000)
Partie III : Le Tibet, sujet de négociation (2000 à nos jours) ?
Chapitre 1 : Un enjeu de politique internationale
A) Quelle efficacité pour le dialogue critique ? (2000-2006
B) L’opposition entre politique française et politique européenne
C) Guerre commerciale, fragilité du commerce français avec la Chine et bras de fer
Chapitre 2 : Des acteurs aux positions divergentes
A) La tentation d’un durcissement français (2007-2009)
B) Multiplicité des positionnements politiques au sein de la France
C) Le Sénat français : une institution participant à la mise en lumière du Tibet
Chapitre 3 : Se placer sur les enjeux du Tibet
A) Fin du dialogue sino-tibétain et réévaluation de la position française
B) La nouvelle tactique chinoise, étouffement du Tibet et éloignement des puissances étrangères (2010-2020)
Conclusion
Bibliographie
Annexes
Annexe 1 : Télégramme d’Armand Bérard
Annexe 2 : Correspondance de Charles de Gaulle au dalaï-lama, 1960
Annexe 3 : Correspondance du dalaï-lama à Charles de Gaulle, 1964
Annexe 4 : Note sur une venue du dalaï-lama en France, 1973
Annexe 5 : Carte du Tibet historique

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