Littérature et finance : argent, lucre et société dans : Little Dorrit

Littérature et finance : argent, lucre et société
dans : Little Dorrit

Echos fictionnels

La gouvernance économique dans les univers romanesques Tout d’abord, il importe de rappeler la complexité des rapports que les contextes narratifs à l’étude entretiennent avec la politique en général et avec la gouvernance en particulier. En effet, comme nous le savons, la politique constitue un facteur déterminant dans l’étude des romans en ce qu’elle participe de l’organisation sociale, comme l’indique cette définition : The art or science of government: a science dealing with the regulation and control of men living in society: a science concerned with the organization, direction, and administration of political units (as nations or states) in both internal and external affairs: the art of adjusting and ordering relationship between individuals and groups in a political community. Parce qu’elle régit les mécanismes de régulation, de contrôle de la vie des hommes en société, individuellement ou collectivement sous forme d’unités politiques nationales comme internationales, la politique reste, par essence, étroitement liée au concept de contexte. C’est pourquoi l’analyse des conditions d’émergence des romans retenus s’intéressera aux éléments socio-économiques et politiques imprégnant les différents procédés esthétiques utilisés par les auteurs dans l’élaboration de leur création littéraire. L’analyse du contexte politique de Little Dorrit couvre donc la situation politique de l’Angleterre victorienne d’avant la période allant de 1885 à 1887, date de publication du roman. Cette œuvre se veut d’ailleurs une critique de la sphère politique de cette époque. L’un des domaines à travers lesquels le roman se déploie le plus est la bureaucratie. En effet, Charles Dickens montre dans cette œuvre comment se comportaient les politiciens de son époque. Ils y sont représentés à travers la narration au moyen de la Circonlocution. Cette institution est décrite dans Little Dorrit comme une nomenklatura c’est-à-dire ceux qui occupent les hauts postes de responsabilités. Elle est au-dessus de tout et s’occupe de tout sauf de la Legion : “In short, all the business of the country went through the Circumlocution Office, except the business that never came out of it; and its name was Legion.” (LD, p. 89). Cet organe est, en tant que deuxième institution du pays après le gouvernement, doté de tous les pouvoirs, notamment ceux d’ingérence et de prise de décision. Elle est exempte de tout reproche et bénéficie aussi d’une certaine impunité. La Circonlocution est essentiellement formée par deux branches représentant deux familles alliées très riches : les Barnacles et les Stilltakings qui ont scellé leur alliance grâce à un mariage. Le narrateur précise d’ailleurs qu’elles occupent cette importante situation grâce à l’aide qu’ils ont, un jour, apportée au gouvernement lors d’une affaire compromettante qu’un journal avait révélée au grand public. Ils détiennent, donc, un certain pouvoir administratif renforcé par la présence des membres de leurs familles dans presque toutes les instances gouvernementales et de décision. A travers la Circonlocution, en particulier, et la bureaucratie, en général, l’auteur dépeint la paresse ou le manque de volonté du gouvernement de voir le pays se développer, tout comme la corruption des instances dirigeantes. Et le narrateur d’affirmer que leur seule préoccupation est de trouver comment ne pas le faire, lorsqu’une idée ou un projet vient à être soumis à leur approbation : “It is true that How not to do it was the great study and object of 63 all public departments and professional politicians all round the Circumlocution Office.”. (LD, p. 88). Elle use, par exemple, de tactiques de blocage pour décourager les gens : The waiting-rooms of that Department soon began to be familiar with his presence, and he was generally ushered into them by its janitors much as a pickpocket might be shown into a police-office; the principal difference being that the object of the latter class of public business is to keep the pickpocket, while the Circumlocution object was to get rid of Clennam. However, he was resolved to stick to the Great Department; and so the work of form-filling, corresponding, minuting, memorandum-making, signing, counter-signing, counter-countersigning, referring backwards and forwards, and referring sideways, crosswise, and zig-zag, recommenced. (LD, p. 433). Leur pouvoir est tel que celui qui conteste leurs décisions devient un rebelle face à la Circonlocution. Daniel Doyce en devient précisément un, lorsqu’il s’adresse à l’institution en ces termes: Well, Mr Clennam, he addresses himself to the Government. The moment he addresses himself to the Government, he becomes a public offender! Sir,’ said Mr Meagles, in danger of making himself excessively hot again, ‘he ceases to be an innocent citizen, and becomes a culprit. (LD, p. 100). La bureaucratie dans Little Dorrit pratique une gestion évasive des institutions pour ne pas s’acquitter de leurs tâches. Une telle attitude reflète comment les politiciens ou les bureaucrates à l’époque de Charles Dickens faisaient leur travail. Cette pratique oisive est rendue par la description de leurs bureaux où sont éparpillés des centaines de papiers déchirés et où ils mettent, par exemple, des mois à retrouver, comme c’est le cas avec le dossier relatif à la dette de Mr Dorrit. Ces stratégies d’évitement sont telles que le narrateur assimile de tels bureaux, en particulier celui de Mr Tite Barnacle, à des cimetières pour les projets et autres espoirs de beaucoup de gens : You had better take a lot of forms away with you. Give him a lot of forms!’. With which instruction to number two, this sparkling young Barnacle took a fresh handful of papers from numbers one and three, and carried them into the sanctuary to offer to the presiding Idol of the Circumlocution Office. (LD, p. 98). 

La finance, filon thématique et esthétique

Il est quasiment impossible de parler du tertiaire sans aborder la question de la finance68 , avec toutes les activités qu’elle génère ou qui tournent autour d’elle. Elle est d’ailleurs massivement présente dans Little Dorrit, surtout à travers l’activité bancaire. Elle est souvent représentée par le biais du personnage de Mr Merdle. Ce dernier est décrit par Mr Dorrit dont le profil pourrait représenter le symbole de l’Angleterre victorienne avec la mise een place progressive d’un solide système bancaire à l’ère du développement de la finance internationale : Mr Merdle’s is a name of–ha–world- wide repute. Mr Merdle’s undertakings are immense. They bring him in such vast sums of money that they are regarded as–hum—national benefits. Mr Merdle is the man of this time. The name of Merdle is the name of the age. Pray do everything on my behalf that is civil to Mr and Mrs Gowan, for we will- -ha–we will certainly notice them. (LD, p. 404). 68 Ensemble des activités reliées aux affaires d’argent et de placement d’argent, notamment les activités d’investissement, les activités de financement, les activités boursières, les activités bancaires et les activités de crédit. http://www.granddictionnaire.com/btml/fra/r_motclef/index1024_1.asp, 04/04/08. 89 Jusqu’au vingt-et-unième chapitre dans la première partie du roman, personne ne sait dans quel domaine professionnel Mr Merdle évolue pour gagner tout cet argent, comme l’affirme, d’ailleurs, le narrateur : “For, though nobody knew with the least precision what Mr Merdle’s business was, except that it was to coin money,” (LD, p. 331). Cependant, il reste évident qu’il est un homme de la finance et s’investit dans des activités liées à l’immobilier après des activités bancaires. “He was in everything good, from banking to building.” (LD, p. 206). Progressivement, ses activités nous sont dévoilées à différentes parties du roman. Ainsi, le narrateur livre au lecteur des informations sur ses fonctions dans la banque. “The wonderful Bank, of which he was the chief projector, establisher, and manager, was the latest of the many Merdle wonders.” (LD, p. 466). La société décrite dans Little Dorrit commence, par exemple, à prendre conscience de l’importance de l’investissement : “Speaking of being his banker, is it not curious, Pancks, that the ventures which run just now in so many people’s heads, should run even in little Cavalletto’s?” (LD, p. 486). L’engouement pour l’aventure financière est renforcé par le succès de Mr Merdle, élevé au rang d’idole, de prodige de la société, de la nation même. Les gens commencent d’ailleurs à développer un certain sens de l’investissement, ainsi qu’un goût prononcé du risque. Même Calvaletto s’y aventure. Et le narrateur de décrire, avec force détails, la propagation de ce désir d’investir comme une épidémie qui s’empare de tout le monde. Cette contagion se trouve d’ailleurs être un thème essentiel du treizième chapitre de la deuxième partie du roman et s’intitule “The Progress of an Epidemic”. Les rapports fort complexes que la finance entretient avec la propriété terrienne a fait que cette dernière a été, de tout temps, une source ou une marque de richesse. La fortune susceptible d’en résulter est souvent estimée selon la superficie ou la richesse de son sol, ou l’activité qu’on y développe. C’est ainsi que Charles Dickens la représente parfois par le biais de l’immobilier qui a toujours symbolysé une importante activité dans l’Angleterre victorienne. En effet, celui-ci constituait un domaine-phare que la société avait choisi comme un secteur où elle pouvait investir de l’argent sans courir un risque très élevé de tomber en faillite. The average investor in mid-Victorian England had fewer choices than his twentieth-century counterpart. If he wanted low risk and moderate 90 returns, he could tell his solicitor to put his money into national debt shares or into real estate rents and mortgages.69 C’est donc tout aussi opportunément que Charles Dickens introduit le thème de la location. Cette activité est décrite comme quelque chose d’assez fréquent dans la banlieue de Bleeding Heart Yard. Bleeding, pour prendre un exemple, est la propriété de Mr Casby qui en loue les maisons et appartements et le loyer est récupéré par Mr Pancks. Le narrateur nous fait aussi part d’une activité de location qui se pratique, cette fois-ci, à Mew Street : Yet there were two or three small airless houses at the entrance end of Mews Street, which went at enormous rents on account of their being abject hangers-on to a fashionable situation; and whenever one of these fearful little coops was to be let (which seldom happened, for they were in great request), the house agent advertised it as a gentlemanly residence in the most aristocratic part of town, inhabited solely by the elite of the beau monde. If a gentlemanly residence coming strictly within this narrow margin had not been essential to the blood of the Barnacles, this particular branch would have had a pretty wide selection among, let us say, ten thousand houses, offering fifty times the accommodation for a third of the money. As it was, Mr Barnacle, finding his gentlemanly residence extremely inconvenient and extremely dear, always laid it, as a public servant, at the door of the country, and adduced it as another instance of the country’s parsimony. (LD, p. 92). La location de certaines villas relevant du secteur de Mew Street subit des variations tarifaires en rapport avec le prix du loyer à Grovsnor Square, zone proche. Par conséquent, ces villas se louent très cher, faisant par la même occasion l’affaire de l’agent qui s’occupe de ces maisons grâce à la spéculation. Cette dernière est liée au fait que les maisons concernées font partie du quartier des aristocrates. L’activité bancaire, à Slaka, est quant à elle marquée par le contrôle de la monnaie et des transactions bancaires par l’état. La banque de l’état reste le seul organe d’émission de l’argent. Cette monnaie fiduciaire fait l’objet d’un certain trafic que le gouvernement interdit et combat par tous les moyens. Une telle protection de la monnaie locale est davantage imposée  par la concurrence du dollar, devise particulièrement prisée sur le marché noir. Par ailleurs, ce contrôle de l’argent constitue, pour le gouvernement, un moyen de lutte pour la stagnation de l’inflation. Fidèle à son intitulé, Money élargit les avenues narratives liées à l’argent et à ses métaphores. D’ailleurs, le thème de la libéralisation70 fournit au narrateur l’occasion de familiariser le lecteur aux activités d’investissement qui connaissent beaucoup de mutations. En effet, il montre qu’il existe, désormais, de plus en plus d’investissements directs en provenance de l’étranger. C’est ainsi que Fielding Goodney informe John Self de la possibilité de recueillir des fonds étrangers pour le financement de productions cinématographiques, particulièrement dans l’industrie pornographique. Véritable homme de la finance, John Self révèle brode abondamment sur des activités de financement, incontournables dans ce monde du vingt-et-unième siècle, et s’avèrent plus que profitables dans des secteurs porteurs comme les “addiction industries” (Money, p. 91). Ces “industries de la dépendance” sont essentiellement basées sur les produits de consommation comme les fast-foods, la pornographie, la drogue, etc. Il est d’autant plus convaincu que les risques de perte ou de faillite y sont pratiquement nuls : “You can’t lose. The addicts can’t win.” (Money, p. 91). Cette étude sur le contexte économique des romans révèle que non seulement, les différentes interventions et orientations politiques (politiques économiques) qui en assurent la survie, mais aussi, les secteurs qui la constituent. Cependant, au-delà de l’analyse des contextes politique et économique, ces derniers représentent des bases sur lesquelles l’analyse du climat social, dans les différents romans, devrait reposer. 

Table des matières

CHAPITRE I : LE THEME DE L’ARGENT DANS LES TROIS ROMANS A L’ETUDE
A. L’argent dans le roman anglais
1. Ecritures croisées : émergence de la fiction financière
B. Des textes aux contextes
1. Renvois contextuel
1.1. Les auteurs face à leur sociét
1.2. Impact déstructurant de l’argent
2. Echos fictionnels
2.1. La gouvernance économique dans les univers romanesques
2.2. L’économie comme thème de la narration
2.3. Les politiques économiques
2.4. Les secteurs économiques
2.5. La finance, filon thématique et esthétique
C. Réverbérations sociétales de l’argent
1. Reflets sociétaux et littéraires de l’argent
1.1. Les images, mythes et métaphores de l’argent
1.2. L’argent au cœur de l’organisation de la société et des romans
2. Des buts de l’échange
2.1. Le temps, c’est de l’argent !
CHAPITRE II : L’ARGENT COMME MOTEUR DE LA
NARRATION
A. L’argent comme moteur de la narration
1. Little Dorrit : gouffre de l’argent
1.1. Rôle de l’argent à travers un schéma quinaire
1.2. L’argent et la vision marxiste de la motivation des personnages
2. La langue comme substitut de l’argent dans Rates of Exchange
3. L’argent comme agent de transformation de la vie de John Self
B. La narratologie
1. L’analogie au cœur de la fiction financière
1.1. Métaphores
1.1.1. Les métaphores liquides pour désigner l’argent
1.1.2. L’air comme source de métaphores économiques
1.2. Allégories de l’interchangeabilité
1.2.1. Le manichéisme : allégorie du Soi et de l’argent
1.2.1.1. L’allégorie du Soi
1.2.1.2. Allégorie de l’argent comme lettre de suicide
1.2.2. Les allégories politiques et économiques
1.2.2.1. La circonlocution : le labyrinthe comme l’allégorie du pouvoir
1.2.3. L’allégorie-palimpseste : l’écriture postmoderne de Money et de Rates of Exchange
2. La fiction financière à l’heure de la métafiction
2.1. Quelques méthodes métafictionnelles comme soubassement d’œuvres de fiction financière
2.2. Money : exemple d’une métafiction intertextuelle
3. Forme et fonction de la satire dans la fiction financière
3.1. La satire des politiques et idéologies
3.2. La vision satirique des société
CHAPITRE III : LA CREATION DES PERSONNAGES ET AUTRES PROCEDES DE MISE EN FICTION
A. Ecriture postmoderne ou humiliation du héros bourgeois
1. Conspirations, humiliations et dérision
2. Jeux onomastiques et illocutoires
3. Tyrannie auctoriale en métafiction financière
B. La dualité au cœur de la création des personnages
1. La technique du double
2. La dualité psychologique
C. Le genre et l’économie
1. Une écriture “masculine
2. Fissures du bastion patriarcal : l’irruption de nouvelles écritures
2.1. Coups de pouce au féminisme
2.2. La résurgence de l’écriture androgyne

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