Ouest Provence ou le territoire enchanté ?

Ouest Provence ou le territoire enchanté ?

Lucien Sfez ([1978] 1993) affirme que les opérations symboliques dont le support de communication sont les images symboliques ont un pouvoir de rupture et de réorganisation face à une situation de désordre et de concurrence, ce qui est le cas pour l’intercommunalité Ouest Provence au moment où elle accueille de nouveaux arrivants, et où il lui faut préparer son entrée dans le droit commun. C’est-à-dire que l’institution doit, d’une part, tenter une action de réunification d’un groupe élargi, plus hétérogène encore qu’il ne l’était déjà, pour le faire apparaître comme « naturel » et légitime. D’autre part, elle se doit de réinventer ses modalités d’exercice du pouvoir dans le cadre d’une situation en cours de normalisation, après plus de 30 années d’existence sous un statut d’exception, où la figure de l’État est restée présente dans les pratiques et dans les imaginaires. À la suite de ces changements, les acteurs politiques ont la lourde tâche de communiquer autour de cette reconfiguration territoriale de manière à justifier la pertinence de leurs choix politiques (conservation du statut SAN et élargissement du périmètre à trois communes) ; le but étant de recueillir l’adhésion des habitants anciens comme nouveaux pour qu’ils aient le sentiment d’appartenir à cet ordre nouveau, cette communauté à laquelle ils sont prétendus s’identifier.

C’est dire l’importance du registre du symbolique qui passe par la mise en œuvre d’une série d’actes de communication dans le champ du politique. Car le cadre symbolique va constituer la légitimation du politique et le faire exister auprès des citoyens, en tant qu’il est l’acteur indispensable à la défense de la communauté locale ou nationale, de sa fabrique à sa pérennisation. Cette mise en scène du politique, comme représentant et garant de la collectivité, pose la question du processus de légitimation du pouvoir et de son autorité, question d’autant plus importante pour les EPCI hérités de la politique des villes nouvelles qui présentent justement un double déficit de légitimité : une élection au second degré et un imaginaire territorial fondé sur le fait que les élus locaux ont été pendant plusieurs décennies dépendants du pouvoir central. La publication du décret fixant comme achevées les opérations de construction et d’aménagement de l’agglomération nouvelle du Nord-ouest de l’étang de Berre a été l’occasion pour le SAN d’élargir son périmètre le 31 décembre 2002 : aux trois villes historiques (Istres, Fos-sur-Mer et Miramas) viennent se greffer trois nouvelles communes (Grans, Cornillon-Confoux et Port-Saint-Louis-du-Rhône). Le retour au droit commun auquel vient s’ajouter l’opération d’ouverture du périmètre intercommunal s’accompagne, dans les discours des acteurs (élus et techniciens), de la promesse d’éclosion d’un nouveau territoire. En 2003, la Une du journal intercommunal d’Ouest Provence annonce la naissance d’un territoire « nouveau » avec le titre suivant :  On le voit avec le cas d’Ouest Provence, les pratiques de communication sont bien souvent inséparables des actions des élus dans le sens où elles mobilisent des images et des représentations qui les donnent à voir et à signifier. La nomination d’un territoire, la création d’un logotype, d’un journal local (municipal ou intercommunal), et l’usage de la cartographie entre autres, sont des formes de représentations et de symbolisation de l’action politique territoriale, et de son espace d’exercice dans l’espace public.

symboles de l’unité d’une « communauté imaginée »134. Les recherches qui portent sur le processus d’émergence du nationalisme moderne, on pense en particulier au travail de Benedict Anderson (2002 [1983]), nous aident à comprendre le rôle joué par les dispositifs de symbolisation dans la création d’unités nationales nouvelles. Dans son ouvrage L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, l’auteur analyse les emblèmes de l’unité de la nation dans leur efficacité en matière de constitution d’une croyance en une communauté où les individus s’imaginent reliés les uns aux autres – à défaut de pouvoir l’expérimenter de manière immédiate – ; communauté qu’il qualifie pour cette raison d’ « imaginée ». Les formes symboliques que sont les objets (livres, presse, drapeaux etc.), les techniques (imprimerie) etc., sont la condition de réalisation d’un processus de concrétisation des imaginaires nationaux : « La carte et le recensement formèrent ainsi la grammaire qui, le moment venu, allait rendre possible la “Birmanie” et les “Birmans”, l’ “Indonésie” et les “Indonésiens”. Mais la concrétisation de ces possibilités – des concrétisations bien vivantes aujourd’hui, bien après la disparition de l’État colonial – doit beaucoup à la manière singulière dont l’État colonial imaginait son histoire et son pouvoir » (Anderson, [1983] 2002 : 187).

 

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