L’énergie est un facteur essentiel du développement des sociétés (George, 1950 ; Cottrell, 1955 ; Bauby, 1995 ; Ayres, 2009 ; Boiteux et alii, 2010 ; Carbonnier, Grinevald, 2011). Il parait donc difficile de dissocier le système énergétique d’une société de son mode de développement économique et de ses réalités sociales. En effet, la transition énergétique « is not limited to energy systems themselves, but extends to their patterns of economic growth and development » (Bridge et alii, 2013, p. 337). Le modèle énergétique qui se diffuse actuellement dans le monde, et dans lequel s’inscrit le modèle énergétique maghrébin dominé par les hydrocarbures, fait face à deux contraintes majeures : la raréfaction des ressources fossiles et fissiles à l’échelle humaine (Merlin, 2008 ; Rojey, 2008 ; Chevalier et alii, 2012) – contrainte souvent associée à une autre préoccupation, la volatilité des cours de l’énergie – et le phénomène du réchauffement climatique (Rojey, 2008 ; Tsayem-Demaze, 2011 ; Deshaies, Baudelle, 2013). Ce contexte questionne la durabilité du système énergétique, et appelle plus largement à une redéfinition profonde des besoins et des modes de consommation, ainsi qu’à l’émergence ou au retour (Brücher, 2009) à de nouvelles sources et formes de production d’énergie. Le modèle énergétique dominant, qui influence les règles actuelles de la croissance économique et du développement, est, au sens du rapport Brundtland (1987), non durable, ce qui favorise la montée en puissance du concept de transition énergétique (Rojey, 2008 ; Raineau, 2010 ; Smil, 2010 ; Bridge et alii, 2013 ; Chevalier et alii, 2013 ; Duruisseau, 2014 ; Zelem, Beslay, 2015). Le terme de « transition » désigne un système caractérisé par un changement profond, qui évolue d’une configuration dominante à une autre. La transition d’un système suit généralement une trajectoire faite de fluctuations autour d’une tendance vers une autre tendance. L’objectif est alors de comprendre ce qui conduit une trajectoire vers cette autre tendance (Scheffer et alii, 2012). La plupart des auteurs considèrent deux types de transition : celles qui résultent d’une perturbation exogène et celles qui découlent d’interactions endogènes au système (Sanders, 2014). La transition énergétique « bas carbone » 1 a pour spécificité de reposer sur un perturbateur à la fois endogène à son système, le caractère épuisable des ressources fossiles, et exogène, le réchauffement climatique, contrainte globale et inédite dans l’histoire longue des transitions énergétiques (Debeir et alii, 1986 ; Grübler, 1998, 2004, 2010 ; Melosi, 2006 ; Smil, 2010 ; Arnoux, 2010). Le réchauffement climatique, qui « force » et suscite une transformation dans le système énergétique dominant, rend cette transition énergétique « institutionnalisable », à l’instar du développement durable, et émane le plus souvent de volontés délibérées. Pour Smil (2010), cette transition, dominée par des préoccupations environnementales au niveau global, et en particulier l’incertitude quant aux 1 Terminologie empruntée à Bridge et alii (2013) qui désignent la transition émergente comme une « low carbon transition ». Introduction générale – 12 – impacts du changement climatique, sera impulsée par les pouvoirs publics et orientée selon leurs objectifs. En effet, « nous ne pouvons nous en remettre à l’entropie et à la finitude des réserves [car] pour des raisons climatiques et plus généralement écologiques, il faut absolument produire une contrainte politique » (Fressoz, 2013, p. 16). Le concept émergent de « transition énergétique » possède, à ce titre, une forte résonnance politique, car suivant les définitions qu’il recouvre, ce dernier peut justifier différentes orientations et stratégies d’action. Les Sciences Humaines et Sociales (SHS) contribuent à la compréhension des processus politiques et aux débats publics portant sur ces nouvelles formes d’énergie (Labussière, Nadaï, 2015). Le terme de transition énergétique est utilisé pour la première fois au début des années 1980 (Krause et alii, 1980). La définition la plus générique de la transition énergétique renvoie au passage d’un modèle reposant majoritairement sur les énergies fossiles vers un nouveau modèle énergétique fondé en majeure partie sur les énergies non carbonées. Nous soutenons l’idée que l’innovation technique pour engager cette transition est nécessaire mais non suffisante. En effet, ce processus est multiforme et multidimensionnel, car « les dynamiques de transition se présentent […] comme le résultat de processus interactifs complexes entre des marchés, des technologies, des institutions, des politiques publiques, des comportements individuels sur fond de tendances économiques, techniques et socioculturelles » (Rumpala, 2010). Les Sciences Humaines et Sociales ont donc un rôle à jouer dans la lecture et l’analyse de ce processus. Les causes de ce dernier ayant été largement investies, il reste à mettre en évidence les modalités de sa mise en œuvre ainsi que ses impacts, tant du point de vue politique, économique, social que géographique. « La géographie s’intéresse depuis longtemps déjà à la question de l’énergie, car l’énergie est une clé de lecture des territoires » (Mérenne-Schoumaker, 2007a, p.23). Dans la discipline géographique, la thématique a été abordée à partir de plusieurs entrées : les structures de production et de consommation, les structures spatiales, les réseaux techniques, les acteurs et les marchés (Brunet et alii, 2005 ; Mérenne-Schoumaker, 2007a). MérenneSchoumaker rapporte que les structures et les dynamiques territoriales sont avant tout conditionnées par la disponibilité des ressources énergétiques et que « la discordance entre les zones de production et de consommation impliqu[e] des flux de matière énergétique et a fortiori des transports ». Les sources d’énergies solaires modifient, cependant, la répartition géographique « traditionnelle » des disponibilités énergétiques, longtemps associées aux énergies de stock, car elles sont de faible densité énergétique et distribuées de manière plus homogène sur les territoires (Barnet, 1983 ; Brücher, 2009 ; Smil, 2010, Debeir et alii, 1986 ; 2013 ; Deshaies, Baudelle, 2013). L’énergie solaire, qui est une énergie de flux, réintroduit ainsi une proportionnalité entre rendement et surface de production (Bonnal, Rossetti, 2007 ; Brücher, 2009 ; Fouquet, 2010 ; Deshaies, Baudelle, 2013 ; Durand et alii, 2015). Par ailleurs, la discordance entre les zones de production et de consommation est a priori rompue avec I  l’énergie solaire, qui peut être produite et consommée localement. Le développement de l’énergie solaire peut par conséquent avoir une influence nouvelle sur les types d’organisation spatiale. Les mutations énergétiques en cours supposent une nouvelle approche géographique de l’énergie, du fait notamment du déploiement de nouvelles sources d’énergies renouvelables, de l’optimisation nouvelle des réseaux électriques, de la relocalisation des systèmes énergétiques (ou électriques), de l’émergence de nouveaux acteurs, de l’apparition de nouveaux espaces de l’énergie ou encore du rapport bouleversé de l’offre et de la demande

Mobilisation des sources et méthodologies de la recherche

Notre corpus bibliographique est composé d’articles et d’ouvrages académiques, et de thèses de Doctorat majoritairement anglophones et francophones. Les références sont pluridisciplinaires, relevant des SHS (Géographie, Histoire, Sociologie, Anthropologie) ainsi que de la Démographie, des Sciences Économiques, des Sciences de Gestion, des Sciences Politiques, Juridiques et enfin, des Sciences Techniques et de l’Environnement. La transition énergétique, concept clef dans notre étude, est un objet de recherche en construction, à l’interface de plusieurs disciplines. Outre le corpus bibliographique, nous avons eu recours à d’autres sources d’information. Les comptes rendus, les rapports de rencontres organisées par des structures telles que l’Assemblée Parlementaire de la Méditerranée, l’Université Hassan II de Casablanca, la « Fondation Partager le Savoir » ainsi que les rapports des observatoires et organismes d’expertise sur l’énergie en Méditerranée – Plan Bleu, Observatoire Méditerranéen de l’Énergie (OME), Institut de prospective du monde méditerranéen (IPEMED) – ont été utilisés. Les prises Introduction générale – 22 – de notes lors de congrès et forums professionnels12 ont également été mises à profit (rencontres B to B). Les Journaux et Bulletins Officiels (Journal Officiel de la République Tunisienne, Journal Officiel de la République Algérienne, Bulletin Officiel du Royaume du Maroc) nous ont permis d’obtenir des informations sur les cadres réglementaires et législatifs qui régissent le secteur de l’énergie dans chacun des pays. Des recherches ont été effectuées auprès des services de documentation des Ministères (Ministère de l’Énergie et des Mines, Ministère de l’Aménagement du Territoire, etc), des agences spécialisées – Agence Nationale pour la Maîtrise de l’Énergie (ANME), Agence Nationale pour le Développement des Énergies Renouvelables et de l’Efficacité Énergétique (ADEREE) – et des centres de recherche (Centre de Développement des Énergies Renouvelables (CDER) en Algérie, Institut de Recherche en Énergie Solaire et Énergies Nouvelles (IRESEN) au Maroc, etc). Les données sont parfois inégales ou incomplètes selon le pays étudié, ce qui a rendu difficile l’exercice de la comparaison. Pour y remédier, certaines données brutes ont été par exemple agrégées, notamment pour notre étude à l’échelle méditerranéenne. Que ce soient les études énergétiques mondiales (Agence Internationale de l’Énergie (AIE), British Petroleum statistical reviews, etc.) ou encore régionales, rares sont celles qui reposent sur un découpage méditerranéen, à l’exception notable des rapports du Plan Bleu, dont les informations étaient toutefois insuffisamment actualisées. Les données mobilisées sont généralement fournies par des structures internationales telles que l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), la Banque Mondiale, l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), l’Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel (ONUDI) ou nationales comme l’Institut National de la Statistique (INS) en Tunisie, l’Office National des Statistiques (ONS) en Algérie ou encore le Haut-Commissariat au Plan (HCP) au Maroc.

Production de données

La caractérisation des unités électriques solaires et hybrides réalisées ou projetées – dont la mise en service est prévue avant l’année 2020 – a fait l’objet d’un travail de veille important. Nous avons élaboré trois bases de données distinctes, que nous avons confrontées quand cela était nécessaire : la première base de données rassemble l’ensemble des informations associées aux unités dites classiques (centrales thermiques et hydrauliques) en fonctionnement au Maghreb et la deuxième fait état des unités renouvelables (éoliennes et solaires, hybrides solaire-gaz) en activité ou en projet, dont le site géographique est connu et dont la date prévue de mise en service ne dépasse pas l’année 2020. Le relevé des données s’est arrêté le 30 juin 2016. Une troisième base de données, spécifique aux installations photovoltaïques surimposées au bâti en Tunisie, résulte d’un travail de référencement des adresses de clients tunisiens dont les installations photovoltaïques sont raccordées au réseau de la SOCIETE TUNISIENNE DE L’ÉLECTRICITE ET DU GAZ (STEG). Chacune des adresses recensées a été classée suivant la 12 Ils sont notamment organisés par la Chambre tuniso-allemande et algéro-allemande de commerce et d’industrie (AHK) ou le service économique de l’Ambassade de France en Tunisie (Ubifrance). Introduction générale – 23 – délégation et le district STEG desquelles elles relèvent. Elle prend en compte les installations photovoltaïques réalisées depuis le lancement du programme Prosol élec en 2009 jusqu’au 1 juillet de l’année 2013. Les données portant sur les projets solaires ont été obtenues en croisant plusieurs sources d’informations et parmi elles, les bulletins statistiques du COMELEC (Comité Maghrébin de l’Électricité), les rapports ministériels, les plans et programmes nationaux des énergies renouvelables, les données de publicisation des projets via voie de presse. Elles ont été complétées par les informations issues de nos entretiens auprès des institutions spécialisées ou de recherche telles que l’Agence Nationale pour la Maîtrise de l’Énergie (ANME, Tunisie), l’Agence Nationale pour le Développement des Energies Renouvelables et de l’Efficacité Energétique (ADEREE – Maroc), Moroccan Agency for Solar Energy (MASEN), le Centre de Développement des Énergies Renouvelables (CDER), mais également auprès des opérateurs historiques ou de leur filiale (STEG en Tunisie, SOCIETE TUNISIENNE DE L’ÉLECTRICITE ET DU GAZ ENERGIES RENOUVELABLES (STEG ER – Tunisie), OFFICE NATIONAL DE L’ÉLECTRICITE ET DE L’EAU POTABLE13 (ONEE – Maroc), SOCIETE NATIONALE DE L’ÉLECTRICITE ET DU GAZ (SONELGAZ – Algérie), COMPAGNIE DE L’ENGINEERING DE L’ELECTRICITE ET DU GAZ (CEEG – Algérie), SHARIKET KAHRABA WA TAKET MOUTADJADIDA, SKTM), des entrepreneurs tunisiens et marocains du secteur de l’énergie solaire, et enfin des développeurs de projets solaires au Maghreb, comme SOLAR MILLENIUM, ABENGOA SOLAR ou encore NUR ENERGIE. Les bailleurs de fond – Banque Africaine de Développement (BAD) ; Agence Française de Développement (AFD) – impliqués dans le financement des projets solaires nous ont également apporté des informations précieuses quant à l’avancement des projets. Une enquête a également été réalisée auprès de 30 ménages tunisois équipés en panneaux photovoltaïques situés dans les districts STEG de l’Ariana, El Menzah, Tunis ville et le Bardo. Nous avons en outre interrogé un panel de 25 entreprises tunisiennes opérant dans le secteur de l’énergie solaire afin de déterminer le lieu de provenance des cellules photovoltaïques utilisées dans les équipements importés. 

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