La construction d’un sujet féminin dans la littérature de l’Âge d’argent

La période charnière entre le XIXe et le XXe siècle (1890-1920) en Russie, a été nommée « l’Âge d’argent », expression qui souligne l’intense effervescence intellectuelle, la création de nombreuses productions artistiques manifestant une grande liberté par rapport aux modèles traditionnels. De nombreux écrivains de cette époque, consacrés par l’Histoire littéraire, offrent des représentations du féminin, mais la parole des femmes qui écrivent est le plus souvent marginalisée, effacée.

Parmi ces auteures de l’Âge d’argent, Lidia Zinovieva-Annibal appartient au petit nombre de celles qui ne se sont pas laissé enfermer dans la catégorie marginalisée de la littérature féminine (ženskaja literatura), ou pire encore, de la littérature de dames (damskaja literatura), mais qui ont élaboré des thématiques et des formes d’écriture nouvelles.

Il peut sembler paradoxal de qualifier Zinovieva-Annibal de novatrice parce qu’elle manifeste une grande liberté dans sa vie comme dans sa carrière d’écrivain, tant ces choix relèvent de caractéristiques communes aux artistes de l’Âge d’argent, cette période désignant précisément en Russie un moment d’affirmation de l’individu, d’affranchissement des modèles collectifs traditionnels, où briser les tabous et affirmer sa liberté n’a rien d’exceptionnel. Pourtant, sous des apparences universelles, ce mot d’ordre de libération et d’affirmation de soi, qui appelle à la contestation des normes traditionnelles et incite à l’émergence d’individus engagés dans la création, s’adresse uniquement aux hommes. Certes, des femmes publient dans les revues littéraires modernistes, mais le discours masculin surplombe toujours leur écriture, et elles sont rarement éditrices et encore moins chefs de file d’un courant littéraire. Elles ne sont pas considérées comme des écrivains à part entière, d’ailleurs la postérité n’a retenu ni leur nom, ni leurs œuvres. Quant au mouvement symboliste, fer de lance de cette renaissance artistique, en plaçant la femme ou plutôt « le féminin » au centre de ses préoccupations tant dans ses discours théoriques que dans ses productions artistiques, il enferme plus que jamais les candidates à l’écriture dans une double contrainte. Le féminin est omniprésent, doté de visages et de pouvoirs multiples, mais idéal ou satanique, son statut reste celui d’objet. Zinovieva-Annibal qui est la femme d’un des chefs de file du mouvement symboliste, Viatcheslav Ivanov, vit sous l’influence de ces représentations mais persiste néanmoins à se revendiquer écrivain et met à profit le bouillonnement des idées pour lutter contre la marginalisation. Au-delà des stéréotypes et des mécanismes d’effacement qui opèrent tant en Russie qu’en Europe dans l’histoire de la littérature, elle est parvenue à pérénniser un intérêt, qui s’enrichit au XXIe siècle et incite de nouveaux lecteurs à aborder son œuvre comme celle d’un écrivain à part entière.

Affirmer sa liberté individuelle, dire « je… » devient une véritable injonction pour les écrivains russes à la fin du XIXe siècle. La littérature de la période précédente avait exploré les grands problèmes sociaux, politiques ou philosophiques, et les auteurs avaient tenté de délivrer des messages contribuant à éclairer les lecteurs, à faire progresser l’humanité. L’échec des réformes sociales, le développement du terrorisme, le climat politique ultra répressif en Russie, associés à l’atmosphère fin de siècle qui se développe en Europe, suscitent un bouleversement des aspirations de l’intelligentsia.

La liberté individuelle, l’attention au Moi, au tournant du XXe siècle, prend le pas sur l’attention au collectif. Dans le même temps, c’est la responsabilité par rapport aux autres, le jugement moral qui est tenu à l’écart. L’intérêt pour soi prend un tour nouveau, ne se focalise pas sur l’exploration du monde intérieur, pour comprendre ou rendre compte aux autres et à soi-même de la valeur des actes et des pensées au regard de la morale. Chacun cherche avant tout à se constituer dans sa singularité, à s’affirmer tel qu’il est, et revendique une totale liberté par rapport aux contraintes extérieures, notamment celles des autorités politiques, morales et religieuses.

La philosophie de Nietzsche entre en résonnance avec ces aspirations. Bien que les ouvrages ne soient pas tous traduits en russe (Ainsi parlait Zarathoustra paraît en Allemagne dans les années 1883-1885, puis Par delà le bien et le mal en 1886) une bonne partie de l’intelligentsia russe lit ces ouvrages dans le texte ou bien en prend connaissance à travers des articles. Le choc est tel qu’on parle d’un « nietzschéanisme » envahissant la société russe . L’influence est perceptible dans la « littérature de masse » comme dans le nouveau courant symboliste qui veut révolutionner l’art. Dès 1894, paraît Pereval le premier roman directement inspiré des idées de Nietzsche, écrit par Piotr Boborykine, qui met en opposition un personnage désespéré, déçu par le populisme, Lijine, et un « homme nouveau », Kostritsine, qui méprise les bons sentiments, « le devoir civique » et prêche la liberté et l’écoute des désirs individuels. Puisque le progrès collectif semble impossible, il reste à croire en la capacité de l’individu débarrassé des idéologies et des autorités, quitte à faire sienne la maxime que souligne Preobrajenski dans son article :

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It is better to be free and « evil » than a slave who is « good ».

Le courant « symboliste » qui se constitue en Russie dans cette période, ne tombe pas dans ces raccourcis mais est imprégné des réflexions philosophiques de Nietzsche et de Schopenhauer. Le mouvement affirme la suprématie de l’art, des forces créatrices de l’individu sur toute autorité constituée, en écartant et refusant la subordination à tout objectif social ou moral. Ce qui n’exclut pas pour autant, comme le souligne Dimitri Merejkovski dans son manifeste sur le mouvement de « renaissance » (vozroždenie) en train d’apparaître, que la production artistique ait un contenu spirituel transcendant la perception réaliste du monde sensible. Lorsque Dimitri Merejkovski cite dans ce texte les trois principaux éléments constitutifs de l’art nouveau, il commence par le contenu mystique (mističeskoe soderžanie), auquel il ajoute les symboles et enfin une sensibilité artistique accrue (rasširenie xudožestvennoj vpečatlitel’nosti).

Valéri Brioussov donne un nom de baptême à ce mouvement, en publiant un recueil de poèmes, Les symbolistes russes, écrits par des auteurs différents qui représentent une variété d’élans individuels à l’opposé d’une école. Ils revendiquent chacun pour soi la liberté de l’art et valorisent le jaillissement créateur.

Table des matières

Introduction 
PARTIE I. LIDIA ZINOVIEVA-ANNIBAL, FEMME ET ECRIVAIN AU-DELA DES MIROIRS 
Chapitre 1. L’affirmation de soi des symbolistes aurait-elle un genre ?
1.1. Le « Je » créateur omniprésent
1.2. L’art comme seule réalité et comme religion
1.3. Les femmes dans le système symboliste : sujets ou objets ?
Chapitre 2. Zinovieva-Annibal : choisir sa vie, être écrivain
2.1. Une biographie sous le signe de la liberté
2.2. Le tremplin symboliste
2.3. La conquête de l’autonomie
Chapitre 3. Multiplicité des portraits
3.1. L’hôtesse de la Tour éclipse l’auteur
3.2. Les risques et les bénéfices du scandale.
3.3. De nouveaux lecteurs s’invitent au XXIe siècle
PARTIE II. NAISSANCE DE L’INDIVIDU DANS L’ŒUVRE : REVOLTE ET AFFIRMATION DE LA VIE 
Chapitre 1. La conscience d’un monde paradoxal
1.1. La dualité présente dans les premières œuvres (Les deux Rives,1898 ; Un Mal inévitable,1889)
1.2. La rencontre des symbolistes avec « Dionysos »
1.3. Zinovieva-Annibal et Dionysos : une nouvelle lucidité (Les Anneaux, 1904 ; Bestiaire tragique, 1907)
1.4. Ouvrir les yeux sur le chaos (Bestiaire tragique, 1907)
Chapitre 2. La tentation du refus, la liberté illusoire
2.1. Un monde inacceptable (Non, 1906 ; Le Chat,1906)
2.2. Le règne de la haine (En prison ! 1906, Non 1918)
2.3. La peur de la vie, fabrique d’esclaves (La Tête de Méduse,1907 ; « Au paradis du désespoir »,1904) ; Trente-trois monstres,1907)
Chapitre 3. La voie de la révolte
3.1. Quand le désir s’oppose au dressage (Bestiaire tragique, 1907
3.2. Véra et Sanine, le choix de la vie
3.3. « Hédonisme amoral » ou « Eros de l’Impossible ?
Conclusion

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