Le plaidoyer, l’un des piliers de l’action du Mouves

Méthodologie et retour réflexif

Ce présent mémoire est issu d’un terrain permis par un stage de 6 mois au Mouves, entre février et juillet 2020. Le choix de ce stage est issu de raisons très pragmatiques : j’ai fait le choix d’aller au Mouves afin de me constituer un réseau, mais aussi de découvrir l’ESS, champ que je connaissais mal, et que je souhaitais mieux comprendre. En charge de l’animation de la communauté PACA, j’avais pour missions de faire le lien, le suivi et la prospection des adhérents, appuyer le comité de Pilotage, notamment dans le cadre du plaidoyer politique pour les Municipales à Marseille, communiquer sur Facebook et écrire des articles pour le site internet (portraits d’entrepreneurs, plaidoyer, diffusion d’informations par rapport à la crise sanitaire), et organiser des événements et conférences en ligne comme des rendez-vous d’affaires en ligne pour faire du réseau et du business. La méthodologie de cette recherche est celle d’une enquête ethnographique classique. Le stage a permis de réaliser des observations, malheureusement pas aussi nombreuses que désirées du fait de l’épidémie de COVID-19. De nombreuses observations ont eu lieu via des réunions en visio-conférence. Neuf entretiens ont été conduit, avec huit adhérents ou anciens adhérents et un avec un collègue stagiaire au Mouves au plaidoyer.

Ces échanges ont duré entre 45 min et 2 heures, ils ont été réalisés uniquement par téléphone ou par Zoom du fait de la distance géographique et surtout de la crise sanitaire et du confinement. Les entretiens ont été un peu difficiles à obtenir : avec la COVID-19, les entrepreneurs sociaux étaient occupés, il a fallu reproposer à plusieurs reprises et être disponible pour décrocher des créneaux. Un entretien était prévu avec l’un des fondateurs du Mouves, mais n’a pas pu être réalisé, du fait de nos emplois du temps contradictoires. De même, je souhaitais réaliser un entretien avec l’un des dirigeants actuels du Mouves, mais cela ne fut pas possible du fait des Universités d’été de l’économie de demain, qu’organisait le Mouves, qui avait lieu fin août. Les thèmes abordés en entretien étaient le parcours biographique, le positionnement et la vision politique, l’engagement au Mouves, et le lien entre politique et l’association, notamment le plaidoyer. J’ai présenté ma recherche sous l’angle de l’engagement afin de ne pas trop induire les questions politiques dès le départ en entretien. Les enquêtés possèdent plutôt, par leur parcours, un capital culturel important. On note une imprégnation du milieu de l’ESS avec les sciences sociales, ce qui a pu aider à obtenir des entretiens : les enquêtés considèrent qu’il est important d’aider les étudiants et ont un a priori positif sur les sciences humaines. Ces enquêtés sont habitués à se raconter, à se présenter (présentation de la structure auprès de partenaires, d’institutions, de financeurs, de médias etc.), j’ai donc commencé mes entretiens par demander à la personne de se présenter longuement. Cela fait, le « véritable » entretien pouvait commencer. La position de stagiaire a aidé pour les entretiens, et m’a permis de poser des questions « naïves » et très factuelles. Cette enquête a cependant quelques limites et points aveugles. Notamment sur les entretiens, tout d’abord le contexte de l’enquête est quelque peu troublé avec la COVID-19. Surtout, aucun entretien n’a été réalisé avec ce que nous définirons plus tard comme un membre actif. Le stage a toutefois permis de nombreux échanges par téléphone, en présentiel, de manière individuelle ou collective avec des membres actifs.

Annonce de plan

Tout d’abord, nous aborderons en quoi le Mouves est une association politique notamment par son plaidoyer. Nous analyserons sous un angle historique les mobilisations du Mouves qui est au coeur de sa stratégie de consolidation de sa place au sein du champ de l’ESS. Bien qu’il soit au coeur de l’action de l’association, les adhérents ne s’investissent que peu dans le plaidoyer politique. Nous verrons que ce sont les membres actifs, des adhérents particulièrement impliqués, qui s’occupent et qui gèrent cette activité. Par la suite, nous verrons en quoi les adhérents du Mouves ont des profils politiques hétérogènes, ce qui se traduit par différentes visions politiques et différentes utopies économiques. Ces représentations entrent parfois en contradiction, notamment sur la place de l’ESS par rapport au marché économique. Ces divergences ont deux conséquences : générer des conflits « pacifiques », et aboutir à une non-réadhésion de nombreux adhérents. Enfin, la démarche du Mouves pour s’imposer dans le champ de l’ESS est celle du rassemblement, par-delà les clivages et les différences de représentations économiques. Le Mouves entreprend de fédérer les acteurs de l’ESS sous l’identité collective d’entrepreneur social. Nous analyserons en quoi cette notion, et le plaidoyer du Mouves, sont constitués afin de permettre à chacun de s’y correspondre. Cette démarche du Mouves, loin de se cantonner uniquement au rassemblement sous une notion, semble se reconfigurer afin de devenir un acteur de l’ESS puissant, capable de représenter les intérêts d’un patronat « progressiste ».

Le plaidoyer, l’un des piliers de l’action du Mouves

Le Mouves, né en 2010, s’inscrit dans la continuité des travaux du Codes (Collectif pour le développement de l’entrepreneuriat social), un think tank créé trois ans auparavant. Le Codes est une initiative lancée par Hughes Sibille, alors président de l’AVISE (Agence de valorisation des initiatives socio-économiques) qui a rassemblé une vingtaine d’acteurs de l’ESS, des entrepreneurs sociaux, des salariés de grandes entreprises de l’ESS (Maïf…). Serena, dirigeante d’une SCIC (Société coopérative d’intérêt collectif), a participé aux travaux du Codes et décrit ces moments d’échange et la création du Mouves : « Il y avait bon, il y avait bon un certain nombre de gens, Hughes Sibille, Borello, tous les gens qui étaient là, mais ce qui était intéressant c’est qu’il y avait des gens très différents. Il y avait des entrepreneurs de grandes entreprises… du type plusieurs milliers de personnes, des entrepreneurs sociaux, mais de projets plus… on va dire, de dimension plus artisanales et il y avait des partenaires de l’économie sociale et solidaire, il y avait la Maif, il y avait quelqu’un de… grande mutuelle, enfin bon il y avait des gens assez différents dans le tour de table, il y avait un journaliste économique, Philippe Frémaux enfin, il y avait des gens vraiment, une belle diversité, Hughes Sibille, lui-même qui émane du milieu institutionnel, du Crédit Coopératif, et ça c’était vraiment stimulant, du coup il y avait des apports qui étaient, très différents.

Et tout ce monde-là réunit à Roussillon, s’est dit « bon, ça fait un moment qu’on réfléchit ensemble, il va falloir passer à quelque chose de plus actif » et il a été décidé, pendant le séminaire de Roussillon, de créer le Mouvement des entrepreneurs sociaux43». Lorsqu’elle parle du Codes, Serena salue la diversité des acteurs présents, qui ont permis d’avoir des échanges « stimulants » et « intéressants ». Comme l’indique le préambule des statuts du Mouves45, les travaux du Codes se sont concrétisés par la publication du Livre blanc Développer l’entrepreneuriat social46 associant une centaine d’entrepreneurs sociaux, membres ou non du think tank. Ce livre blanc invite les pouvoirs publics et les citoyens à reconnaître l’entrepreneuriat social, décrit comme des individus engagés pour un projet sociétal et écologique mais en restant pragmatique : « Si les entrepreneurs sociaux ont la tête dans ce ciel étoilé, ils ont bien en revanche les pieds sur terre. Pleinement dans l’économie de marché, ils sont acteurs de la réconciliation entre pouvoirs publics, milieux économiques et société civile47 ». Ce livre blanc pose les premiers jalons du Mouves et de son positionnement politique. Un second Livre blanc, cette fois-ci écrit par le Mouves, est publié en 2012.

Dans la continuité du premier, il aborde les ambitions de l’entrepreneuriat social, notamment celle de dépasser la dichotomie entre les associations vues comme peu professionnelles et subventionnées, et les entreprises, performantes mais peu soucieuses des enjeux sociaux et environnementaux : « Les entreprises sociales savent en effet combiner le sens de l’intérêt général, la performance et l’efficacité de la sphère économique avec la mobilisation et l’innovation des citoyens48 ». Les auteurs invitent à construire des partenariats entre le monde de l’entreprise et le monde associatif. Selon Gérome, l’association souhaite dépasser les guerres idéologiques. Ce positionnement permettrait aux acteurs de s’adapter aux transformations du secteur associatif, et notamment à la raréfaction des financements publics49. Le Mouves participerait à importer les valeurs économiques dans le secteur associatif c’est-à-dire une logique entrepreneuriale, une rigueur budgétaire, et la valorisation d’un modèle économique hybride (constitué de financements publics et des financements privés – mécénat ou vente de biens et services)50. Le Mouves ambitionnerait de faire une révolution de l’intérieur, en opposition avec la génération de 68. À l’image des autres associations loi 1901, le Mouves dispose d’un CA (Conseil d’administration) qui est son instance gouvernante. Réélu tous les trois ans, il est constitué depuis 2020 de deux collèges : celui des entrepreneurs sociaux, et des membres sympathisants appelé « partenaires ».

Les administrateurs partenaires représentent un tiers du CA, ce sont des chefs d’entreprises à mission (des entreprises qui ont une finalité sociale ou environnementale51) comme Le Bon Coin ou Le Slip Français, ou des journalistes tels que Sparknews ou BFM Business. Il s’agit d’une stratégie qui a pour but d’impliquer des acteurs non entrepreneurs sociaux dans le CA, comme l’explique Eva Sadoun, co-présidente du Mouves, lors de la présentation de la nouvelle gouvernance aux adhérents : Elle présente ensuite ce qu’ils prévoient de faire comme modifications, notamment dans la structure du Mouves : « Le CA, on le voit pas comme un organe administratif, mais des pionniers […] Pour nous c’est extrêmement important de pas montrer qu’on est des ayatollahs, de montrer qu’on est ouvert […] sur le plaidoyer, si on pèse pas du point de vue économique, on se fait pas entendre52 ». La co-présidente du Mouves explique le choix d’avoir un tiers de « partenaires » par deux arguments : tout d’abord celui du poids économique, de représenter un nombre plus important de salariés et de chiffres d’affaires ; mais également par une explication en termes politiques, l’intérêt étant de s’ouvrir aux entreprises qui souhaitent se transformer et devenir des entreprises sociales. Intégrer des entreprises de l’économie dite classique est un moyen d’essaimer. Le Mouves est constitué d’autre part par des COPIL (Comité de Pilotage) régionaux. Censés appuyer les actions des responsables locaux salariés, ils sont les relais du Mouves en région : ce sont des adhérents impliqués dans la vie du Mouves, qui partagent leur réseau, participent à l’organisation des événements (choix des thèmes, prise de parole etc.) et relaient le plaidoyer.

Table des matières

Introduction
Problématique
État de la littérature
Méthodologie et retour réflexif
Annonce de plan
I. LE MOUVES, UNE ASSOCIATION POLITIQUE
A. Le plaidoyer, l’un des piliers de l’action du Mouves
Le fonctionnement du Mouves
Retour historique sur les mobilisations et victoires politiques
B. Une implication faible des adhérents
Introduction de la notion de membre actif qui portent le plaidoyer
II. DES REPRÉSENTATIONS DIFFÉRENCIÉES DE L’ESS À LA SOURCE DE DÉSACCORDS POLITIQUES
A. Des représentations différenciées de l’ESS
Des adhérents avec des profils politiques hétérogènes et des degrés de politisation divers
Axes de clivages : la vision du marché et l’identification d’un adversaire
B. Les conflits (politiques) au sein du Mouves
Pacification des conflits : être en désaccord sans remettre en cause le fonctionnement et les ambitions du Mouves
« Il allait pas adhérer parce qu’il aime pas le tournant qu’on prend »
III. UNE VOLONTE FÉDÉRATRICE, PAR-DELÀ LES CLIVAGES
A. L’entrepreneuriat social comme identité collective
Volonté de fédérer autour d’une identité collective : celle de l’entrepreneuriat social
Un positionnement politique perçu comme flou
B. Similarités et différences avec le fonctionnement des syndicats patronaux
Un syndicalisme de service
Medef de l’impact social et écologique » : quand le Mouves incarne un patronat progressiste
Conclusion
Bibliographie
Liste des sigles, des encadrés, et des tableaux
Annexes
Annexe 1 : Liste des entretiens réalisés
Annexe 2 : Grille d’entretien
Annexe 3 : Entretien de Boris
Annexe 4 : document interne sur la stratégie d’adhésion
Annexe 5 : document interne syndicat
Annexe 8 : nouvelle gouvernance du Mouves
Table des matières

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