RÉCIT DE VOYAGE ET FICTION

RÉCIT DE VOYAGE ET FICTION

Comme nous l’avons précédemment observé, un des ressorts du récit de voyage est la vraisemblance du texte. Ainsi, pour Mary Campbell, il s’agit d’une « espèce de témoignage qui aspire par nature à la vérité90 ». En effet, le lecteur d’une œuvre de fiction, même si elle s’intéresse à des personnages ou à des faits concrets, accepte que l’auteur ne se limite pas à la stricte réalité et qu’il puisse librement se promener dans l’imaginaire. Inversement, le lecteur du récit de voyage part du principe que, si la forme est recherchée, les événements racontés dans le texte ont bien eu lieu et que les personnages rencontrés ont réellement existé. Pour paraphraser Peter Hulme, le lecteur apprécie alors que le récit soit travaillé (made), mais non pas inventé (made up)91. Toute intervention de la fiction et de l’imaginaire dans le récit de voyage est alors mal perçue et parfois âprement critiquée : certains accusent l’auteur de briser le pacte de confiance passé avec son lecteur ; d’autres notent tout simplement que la réalité est assez riche de surprises pour considérer toute incursion dans l’imaginaire comme inopportune et contre-productive.  Pourtant, de plus en plus d’écrivains-voyageurs glissent dans leurs textes des éléments perturbateurs : personnages fictifs ou fortement transformés, événements empruntés à d’autres aventures ou tout à fait inventés. Une attitude qui n’est pas nouvelle puisque, comme le rappelle Daniel-Henri Pageaux, les encyclopédistes qualifiaient les auteurs de récits de voyage de « menteurs » et, bien avant eux, dans la Grèce antique, le dieu Hermès était réputé protéger les voyageurs, les commerçants mais aussi les fabulateurs92. Essayons dès lors de comprendre les raisons de cette intrusion à la fois si fréquente et si problématique.

Plusieurs universitaires et écrivains ont montré que le récit de voyage n’est pas une transcription neutre du cours des événements lors d’un périple, mais bien une mise en scène. Pour reprendre la similitude de Magris, il s’agit d’un déménagement où, comme dans tout déménagement, quelque chose se perd et quelque chose est retrouvé. Entre un voyage et le suivant, quand on vient de rentrer chez soi, on essaie de coucher à plat sur le papier les serviettes bourrées de notes, de recopier sa correspondance, ses bloc-notes, ses dépliants et autres prospectus sous forme de feuillets dactylographiés. De la littérature comme déménagement ; et comme dans tout déménagement, il y a des choses qui se perdent et d’autres qui resurgissent de recoins oubliés93.  C’est pendant ce travail d’alchimie, où les images se transforment en mots, que l’écrivain – observe Daniel-Henri Pageaux – fait entrer consciemment ou non la fiction car « […] l’écrivain-voyageur, par le fait même qu’il écrit, va affabuler94 ». Si l’acte de reporter est alors une véritable traduction, il devient aussi trahison, comme le souligne si bien la langue italienne à travers la paronomase traduttore-traditore. Les raisons de cette trahison sont multiples, mais il est toutefois possible de discerner pour le récit de voyage contemporain au moins deux passages par lesquels la fiction fait irruption : la rhétorique et la réflexion épistémologique.  Pour ce qui concerne la rhétorique, il a été souvent souligné qu’un des piliers qui donne de la valeur au récit de voyage contemporain réside dans sa qualité littéraire. L’écrivain- voyageur, quand il rentre, est chargé de notes, de photographies, de dessins, de cartes, de papiers, d’étiquettes, de billets de train, de paquets de cigarettes, autrement dit de tout ce qui a attisé son esprit et sa curiosité, comme l’indique d’ailleurs Rumiz dans le premier chapitre de son récit.J’ai rempli sept carnets de quatre-vingt pages et tout ce que j’ai vu suffit amplement. Je suis saturé. Sept carnets et un nécessaire à dessin pour les croquis, que j’ai regroupés sous une couverture bleue rigide, afin de mieux fixer les détails et les paysages dans la mémoire. J’ai patiemment reproduit des étiquettes de bières orientales, des affiches bilingues, des billets de chemin de fer multicolores, des cartes arctiques trapézoïdales. Je ne peux pas aller plus loin95.

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