Urbanisme et cours d’eau

Urbanisme et cours d’eau

Les politiques de maîtrise des inondations ont eu pour objectif, jusqu’à la fin du XIXème siècle de concilier le développement des communes et l’inondation. Au départ misent en place pour protéger l’agriculture, l’édification de levées puis l’endiguement progressif à permis un développement industriel et urbain dans les zones inondables. Dès la fin du XIXème siècle un changement de politique majeur se met progressivement en place afin de lutter contre les prises de risques toujours plus importantes des aménageurs qui se retranchent derrière les solutions techniques du « tout protection ». Cette prise de conscience est d’autant plus marquante qu’elle résulte d’une mise en lumière des impacts négatifs des mesures structurelles sur l’environnement. Certes Tours ne constitue pas à elle seule l’histoire entre le Val de Tours- Val de Luynes. Mais, étant la plus importante commune du Val, sa relation avec les cours d’eau est plus lisible car les actions ou les décisions prises dans ce sens sont plus médiatisées ou ont un impact plus marqué sur le territoire. La ville de Tours s’est développée sur la rive gauche de la Loire, son extension vers le sud est accélérée par l’arrivée du chemin de fer. Son développement au XXème siècle se fait principalement sur des zones inondables. Le développement récent de la ville est marqué par les décisions qui ont été prises dans les années soixante. La reconstruction de la ville de l’après guerre (1939-1945) n’est pas abouti et l’urgence est toujours au logement. Le courant hygiéniste de l’époque donnera lieu à la création du Sanitas et l’urbanisme qui va suivre est imprégné du modèle des grands ensembles qui est alors la solution pour créer du logement de masse. La rénovation, couteuse et lente, fait donc place à la construction de tours et de barres. Alors que ces quartiers d’habitat collectif se développent en la vulnérabilité à la résilience quelle appropriation de ces concepts pour les communes du Val de Tours- Val de Luynes ? 78 périphérie des centres dans la plupart des communes, à Tours les limites naturelles que constituent le Cher et La Loire posent un réel problème. Jean Royer, qui vient de remporter les élections, fait face à une importante croissance démographique et la question du logement devient sa priorité. Surnommé le « maire bâtisseur », la politique volontariste qu’il a mené témoigne de ses ambitions de conquête. Comme nous l’avons évoqué, les cours d’eau constituent une limite naturelle au développement de la ville. Le développement à tout prix engage la ville dans un projet gigantesque, l’un des plus grand d’Europe à l’époque, de déviation du Cher pour permettre l’implantation de nouveaux grands ensembles. On observe ici un changement brutal de rapport aux cours d’eau. Autrefois nécessaires et source de développement pour les communes, leur « utilité pratique » pour le commerce ou le transport de biens et de personnes diminue au fur et à mesure que d’autre moyens viennent les concurrencer à partir des années 1920.

Cette perte de « rentabilité » dans le potentiel de développement des communes se traduit souvent par un manque de considération à leur égard. Finalement, ils sont considérés alors, comme un obstacle et une contrainte forte qu’il faut chercher à dépasser. Si le Cher remet en cause les projets du Maire, ce ne sont pas ces derniers qui sont remis en cause ! Afin de rendre constructibles ses rives mais également afin de protéger la ville d’inondations en l’« éloignant », le Cher a été dévié et canalisé. La déviation s’étend sur 4 kilomètres de long (au départ elle devait s’étendre sur 8 kilomètres mais le projet n’a pas abouti), et peu atteindre 500 mètres depuis le lit d’origine. Cette « rectification » permet de créer de nouvelles terres constructibles qui accueilleront plus de 3000 logements. « Plus tard élu Président de l’EPALA, Jean Royer arguera de la « protection absolue » offerte par les barrages pour orienter le développement de la ville en zone inondable. » 82 Le Cher est instrumentalisé et deviendra un simple atout paysager au nouveau quartier des Rives du Cher qui se trouve sur le coté droit du Cher. Ce nouvel ensemble doit servir d’entrée de ville avec pour symbole deux tours positionnées de parts et d’autres de l’avenue Grammont, qui font office de trophée dans cette bataille contre le Cher. Cette opération a également permis la création du quartier des Fontaines au début des années 1970 sur la rive sud du Cher où 2000 logements sont crées. La croissance économique des 30 glorieuses a permis de financer ce projet titanesque qui était justifié, en parti par la pénurie de logement. Ce projet a participé au développement de la ville qui voit sa population passer de 80 044 habitants en 1946 à 140 686 en 197583 . Au total, « de 1968 à 1971, 170 ha sont mis hors crue grâce à des remblais de 4 à 5 m de hauteur derrière des digues étanches. À la fin des années 70, 280 ha sont aménagés.»

La plaine de la Gloriette, quelle « rentabilité » pour un espace inondable ? 

Au sein de la plaine inondable de la Gloriette se trouve aujourd’hui le parc du même nom. Ce parc d’environ 40 hectares a été créé en 2000. Entre la route de Savonnières au nord et le Petit Cher au sud, cet espace à une localisation stratégique pour le développement de la ville de Tours. Aujourd’hui on trouve un véritable parc urbain qui offre des aires de jeu très fréquentées, permet des activités de plein air et une promenade piétonne qui tient une place importante dans constitution de la trame verte et bleue de l’agglomération en assurant une continuité « verte » entre Tours et Joué-les-Tours. Ce parc urbain à proximité du quartier des 2 Lions a réussi à occuper une place singulière dans le paysage urbain de l’agglomération tourangelle. Il s’inscrit aujourd’hui dans un projet de ville original et novateur où la nature et l’environnement deviennent des valeurs ajoutées. En 1999, la ville de Tours propose au Conservatoire des Parcs et Jardins de Chaumont-sur-Loire de réfléchir au devenir de la Gloriette en tant qu’espace inondable. La volonté de mener une réflexion sur cet espace périurbain s’inscrit dans la continuité de la loi sur l’eau datant de 1992 et qui contraint les collectivités à maintenir en zone inondable près de 120 hectares de terres cultivées sans pouvoir envisager de reconquêtes urbaines, ce qui avait été le cas pour le site voisin des Deux Lions. La ville lance en 2000 ainsi qu’en 2001, des projets ayant pour but de mettre en lumière la mémoire du lieu. Ils retracent les différentes pratiques qui ont habité cet espace agricole inondable. Aucune trace de ces activités n’a perduré dans l’histoire. Ce qui traduit assez bien qu’historiquement les aménagements fait en zones inondables sont légers, éphémères. Les deux saisons, les projets sont très ambitieux, les moyens engagés dans une activité qui (la première année au moins) est gratuite sont importants. « Le bilan de la première édition est aléatoire, l’aspect novateur de l’intention n’ayant pas nécessairement pu s’incarner dans les différents aménagements 80 disposés sur la plaine. Confronté, comme tous les lieux saisonniers, à des délais de montage très courts (…) et à une nature capricieuse, le chantier a du retard et peine à investir de façon homogène l’ensemble de l’espace » 85. Le site est alors géré par une association, l’association de la Gloriette, qui est financé par la ville en attendant d’être transformé en Société d’Economie Mixte. Le succès est mitigé, les efforts et les moyens engagés (financiers, techniques et personnels) sont trop importants et le projet tel quel n’est pas soutenable. Il n’est alors plus question de créer une SEM. La ville revoit à la baisse ses ambitions, mais Jean Germain, tient à préserver une activité sur le site. Le projet s’oriente vers l’environnement. Cette décision est assez « visionnaire » dans le sens où peu de communes avaient déjà engagé une démarche similaire. Seules quelques communes, comme Lyon avec Meribel Jaunage ou Le mans avec l’Arche de la nature, avaient utilisé les espaces inondables pour en faire des lieux dédiés aux loisirs. Cet espace à su être optimisé notamment afin d’aborder le respect de l’environnement au près du grand public et des scolaires. Les thèmes, comme la gestion de l’eau, la culture du sol ou des plantes sans pesticides…font aujourd’hui parti de notre quotidien, ce qui n’était pas le cas il y a 13 ans. Depuis 2002 et jusqu’à aujourd’hui, c’est une équipe municipale qui gère le site et le potager biologique et pédagogique. Celui-ci rythme en grande parti les animations, se développe chaque années et atteint maintenant plus de 5000m². Des projets sont venus se greffer peu à peu. Un parcours en hauteur dans les arbres y a été installé, des espaces de jeux et la construction d’un golf urbain sont venus petit à petit enrichir l’activité du lieu. Le choix de cet exemple d’aménagement en zone inondable est bien sur lié à notre terrain d’étude, mais permet également d’apporter un enseignement intéressant. Cet espace devait initialement être rendu constructible. La décision de rendre un terrain inondable constructible par tous les moyens est orienté par un intérêt économique.

La lecture économique du territoire a été pendant longtemps (et encore aujourd’hui) à l’origine des dynamiques de développement. On peut lire assez clairement la volonté municipale d’utiliser ce site pour créer « des Jardins de Chaumont-sur-Loire miniatures » à l’origine. Cela montre bien que si l’évolution des lois en faveur de la préservation des zones d’expansions des crues a contraint les communes à repenser leurs stratégies de développement, la législation est toujours considérée comme un obstacle au développement économique à contourner d’une façon ou d’une autre. Les intensions qui sont à l’origine de la réalisation de ce projet mènent plus à un objectif de rentabilité économique (l’accès au site n’a été gratuit que lors de la première saison des grands projets de la Gloriette) qu’à une finalité pédagogique. Si aujourd’hui le lieu participe réellement à la transmission de connaissance et de partage et à une véritable identité dans la ville c’est parce que la logique économique a pu être dépassée. Dans la partie précédente de ce travail nous avons avancé l’argument, de plus en plus défendu et repris, que l’intégration du risque dans un territoire en vue de favoriser une stratégie de résilience permettait de reconsidérer dans une certaine 85 B. Marmiroli, « 2000-2010, dix ans d’histoire de la plaine inondable de la Gloriette, à Tours », 2012, www.projetsdepaysage.fr p.4 [publié le 04/01/2012, consulté le 6 mai 2012] 81 mesure l’occupation des zones inondables afin de les mettre en valeur. L’opportunité alors offerte ne doit pas être saisit dans le but de compenser la « perte » économique encore trop souvent liée au zones inondables non constructibles. L’exemple de ces deux aménagements autour du Cher : l’urbanisation qui a donné naissance à deux quartiers, les Rives du Cher et les 2 lions, et l’aménagement du parc naturel de la Gloriette ; marque la rupture entre deux regards idéologiques sur les cours d’eau. Celle-ci a engagé le renouvellement de l’action publique pour la gestion de l’inondation.

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