Enseignement de la littérature et valeurs de la société : d’hier à aujourd’hui

La littérature de jeunesse : de son origine à aujourd’hui

L’ouvrage de Prince souligne le lien entre la genèse de la littérature de jeunesse et l’éclosion du sentiment de l’enfance. Auparavant, “ on ne considérait pas l’enfant comme un être humain à part entière […]. [Il] ne faisait pas l’objet d’une attention et de précautions notables, et ne recevait que peu d’affection ” (Prince, 2012 p.28). Cette considération de l’enfant s’explique probablement par la mort enfantine encore fréquente. De ce fait, on ne s’attachait que peu à l’enfant, et encore moins à ses désirs et envies. De plus, à cette époque, les enfants étaient voués à certaines tâches qui ne leur laissaient que peu de temps pour la lecture : “ les enfants des campagnes [allaient] aux champs et les enfants des villes travaill[aient] à des petits métiers, dans des ateliers ou des manufactures, tout occupés à quelques courses ou à quelques tâches. ” (Prince, 2010, p.28). “ Ce n’est qu’à partir seulement de la fin du XVIIe siècle que s’effectuerait de manière très lente une prise en compte de la spécificité de l’enfant, posant ainsi ce qui pourrait être une littérature de jeunesse, entendons adressée à l’enfant. ” (Prince, 2010, p.28.)

En effet, à cette époque, Charles Perrault et Jean de La Fontaine publient leurs premiers contes et fables. Mais ces oeuvres, bien qu’elles plaisent aux enfants, ne les visent pas encore explicitement. “ Pour preuve, on s’appuiera sur la portée essentiellement édifiante ou moralisatrice d’un grand nombre de ces textes qui n’auraient pas pour but premier de plaire ou d’amuser, mais d’élever le lecteur à des vérités religieuses supérieures. ” (Prince, 2010, p.30). Dans son ouvrage, Prince (2010) considère la naissance de la littérature de jeunesse avec le livre Les aventures de Télémaque de Fénelon (1694). “ La désignation d’un destinataire non adulte, ainsi que l’exercice de la fantaisie plaisante, permettent une telle qualification originaire de l’ouvrage ” (p.31). Cette oeuvre est en effet destinée à éduquer le jeune duc de Bourgogne. Ceci met en évidence sa mission didactique, soulevant la questions suivante : “ La littérature de jeunesse est-elle d’abord celle qui éduque et enseigne, ou celle qui plaît, qui amuse et qui distrait ? ” (Prince, 2010, p.32).

C’est le philosophe John Locke, en 1693, dans son traité sur l’éducation, qui modifiera considérablement le sentiment de l’enfance, en reconnaissant son potentiel d’apprentissage et de développement. “ Pour John Locke, il faut ainsi « attirer » les enfants dans les rets des livres au lieu de les contraindre dans les apprentissages indigestes et les châtier parce qu’ils ne se plient pas à de telles rigueurs ” (Prince, 2010, p.34). John Locke crée du matériel d’apprentissage ludique et admet la fantaisie enfantine comme un moyen de lire et d’apprendre. Il modifie considérablement la vision de l’enfant et de son éducation en soulignant “ combien les vices, l’imagination, la curiosité de l’enfant peuvent être considérés comme des vertus : pas de littérature enfantine donc sans une importante inversion de l’idée d’enfance. ” (Prince, 2010, p.34). Les premières publications pour les enfants apparaitront en Angleterre, avec John Newbery qui publie son premier livre en 1747. “ Newbery s’adresse encore directement à ses jeunes lecteurs et tire parti des leçons de John Locke, reprenant notamment à son compte le concept de diversion : il propose en effet des récompenses à ceux et celles qui auront été sages, bons et vertueux […]. Le succès est immédiat. ” (Prince, 2010, p.35). On peut donc considérer qu’à cette époque, la littérature de jeunesse est dédiée à un rôle éducatif. Jusqu’en 1830, la littérature de jeunesse a non seulement un rôle moral, mais aussi religieux. Elle répond “ aux exigences d’une société puritaine mêlant vertu religieuse et quotidienneté. ” (Prince, 2010, p.38).

Enseignement de la littérature et valeurs de la société : d’hier à aujourd’hui

En nous basant sur la conférence de Simone Forster (2008) ainsi que sur les ouvrages de Chelebourg et Marcoin (2007) et d’Escarpit (2008) nous décrivons ici l’évolution de l’enseignement en lien avec les valeurs de la société. Nous nous focaliserons plus particulièrement sur l’enseignement de la littérature jeunesse. “ L’école obligatoire actuelle est issue de deux grandes institutions : l’Eglise d’abord, la République ensuite. L’objectif de l’Eglise était de former de bons chrétiens, celui de la République des citoyens connaissant leurs devoirs et leurs droits. ” (Forster, 2008, p.7) La littérature de jeunesse a également suivi cette évolution dans la mesure où elle était d’abord destinée à inculquer des principes religieux aux enfants avant de progressivement s’émanciper de l’Eglise et d’adopter une posture laïque en perdant peu à peu ses valeurs moralisatrices. Au Moyen-Age, seuls les enfants les plus aisés bénéficiaient d’oeuvres littéraires éducatives sous la forme d’alphabets, d’abécédaires ou de livres d’heures. Cette tendance s’est toutefois ouverte à un plus large public au XIIème siècle. (Chelebourg & Marcoin, 2007) En effet, l’importance de l’enseignement de la lecture et de l’écriture est apparue avec l’ouverture des premières universités dont l’entrée nécessitait de savoir lire et écrire. Les classes se donnaient, à cette époque, en latin dans les cathédrales et les monastères par des religieux. (Forster, 2008) Au XVème siècle, l’imprimerie révolutionne la lecture et l’écriture : “ Moins chers, plus accessibles que les manuscrits, les livres facilitent l’instruction et la circulation des idées. ” (Forster, 2008, p.8) En Suisse, la Réforme veut développer l’enseignement de la lecture afin d’enseigner les Saintes Ecritures aux enfants.

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“ Les réformateurs éditent des catéchismes, unifient les programmes et les moyens d’enseignement. Ils mettent un fort accent sur l’apprentissage des langues et de la grammaire. La classe se déroule en français ou en hochdeutsch afin que les enfants, qui parlent alors patois, sachent lire les textes bibliques. Le latin est supprimé dans les écoles élémentaires. ” (Forster, 2008, p.8) Jusqu’en 1800, l’enseignement de la littérature ne consiste qu’en la lecture et la récitation des catéchismes. Les mathématiques et l’écriture ne sont enseignées qu’en second plan. La lecture d’oeuvres non religieuses n’est pas pratiquée car les valeurs qu’elles promeuvent ne sont pas en accord avec celles de l’Eglise. En 1874, est votée, en Suisse, la nouvelle Constitution qui rend l’école obligatoire et gratuite, tout comme dans d’autres pays d’Europe. De plus, l’Eglise n’a plus de pouvoir sur l’école, car celle-ci est maintenant dirigée par l’état. Ceci a pour influence d’élargir considérablement le nombre de lecteurs. “ Les structures pédagogiques de chaque pays doivent faire face à la demande des nouveaux lecteurs en produisant du matériel à lire, d’un côté des manuels de lecture, de l’autre des oeuvres littéraires. Mais, devant la pression et l’urgence, il arrive que manuel de lecture et oeuvre littéraire se confondent. ” (Escarpit, 2008, p.210) A partir de cette période, la conception de l’enfant change dans la société. Il est considéré comme actif et doté de capacités cognitives qui devront être développées par l’école. (Vergnioux, 2010) “ De cette conception de l’enfance, on trouvera la mise en scène méthodique dans la littérature scolaire de la période, à la fois récréative, instructive et formatrice : manuels, livres de lecture courante pour la classe, romans de formation et cours de morale et d’instruction civique. ” (Vergnioux, 2010, p. 41)

Les années suivantes voient l’importance d’inculquer du vocabulaire et des compétences en lecture et en analyse, tout en mettant l’enfant en contact avec « la grande littérature » par le biais de textes écrits par des auteurs célèbres. Le contenu des textes renvoie particulièrement à la vie rurale dans le pays par la description de la vie à la campagne. Le statut du livre change dans les années 1960 notamment à cause de recherches démontrant une forte influence des difficultés en lecture sur la réussite scolaire. On cherche alors à faire aimer la lecture aux enfants par la présentation d’albums aux images attrayantes, par l’écriture d’histoires par les élèves ainsi que par la lecture d’oeuvres complètes en classe. (Vergnioux, 2010) “ La littérature de jeunesse ainsi scolarisée se trouve réinscrite dans les objectifs de l’institution et repensée en partie selon ses normes. Certes les pratiques de lecture se sont beaucoup transformées et si les contextes, les contenus ont suivi les évolutions de la société et de l’école, […] c’est que, dans l’école ou hors de l’école, ses fonctions sociale (intégrer dans la société), éducative (forger le caractère, conduire à l’autonomie) et politique (former des citoyens) restent structurellement stables et que la littérature de jeunesse conserve […] sa vocation première : participer à la construction personnelle de l’enfant. ” (Vergnioux, 2010, p.46) L’enseignement de la littérature de jeunesse a donc évolué en parallèle avec la société et a donné, en lien avec les diverses représentations de l’enfant, différentes fonctions aux textes utilisés en classe. Il a cependant toujours eu pour but le développement personnel de l’enfant.

Table des matières

1. Introduction
1.1. Avant-propos
1.2. Intérêts
2. Cadre théorique
2.1. La littérature de jeunesse : une définition
2.2. La littérature de jeunesse : de son origine à aujourd’hui
2.3. Enseignement de la littérature et valeurs de la société : d’hier à aujourd’hui
3. Problématique
3.1. Question de recherche
3.2. Hypothèses
4. Méthodologie
4.1. Choix des manuels
4.2. Démarche utilisée
4.3. Grille d’analyse
5. Analyses
5.1. Les types de textes
5.2. Les thèmes des textes
5.3. Les personnages des textes
5.4. L’exploitation des textes
5.5. Les sources des textes
6. Synthèse des résultats
6.1. Biais
6.2. Retour sur nos hypothèses
7. Conclusion
8. Bibliographie et sitographie
9. Annexes
9.1. Grilles d’analyses
Résumé

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