Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788

Le “Journal de Paris” et les arts visuels, 1777-1788

Le “Journal de Paris”, premier quotidien français

Du côté des observateurs Naissance du “Journal” En 1777, lorsque voit le jour le premier numéro du Journal de Paris, le mot “quotidien” ne connaît pas l’acception à nous si familière de “journal qui paraît tous les jours”. Selon l’Encyclopédie, “quotidien” et “journalier” sont des adjectifs synonymes, qui se partagent des usages très précis, non interchangeables. On peut dire “pain quotidien”, “fièvre quotidienne”, en revanche, on parle de “mouvement journalier du ciel” ou d’ “expérience journalière”. Si la parution d’un journal quotidien est un événement inédit à la fin de l’Ancien Régime, bien que les conditions du marché y soient déjà propices, avec la Révolution, le nombre de quotidiens se multiplie, suite au besoin indomptable d’information politique12. Face à une nouvelle façon de scander le temps, la périodicité quotidienne du journal s’impose et, avec elle, le terme “quotidien” fait son entrée dans le titre même des feuilles périodiques13, la première à l’employer étant La Quotidienne, parue en 1792. Quant à la formule “journal quotidien”, imposée dès 1820, elle sortit d’usage au profit de l’emploi substantivé, “le quotidien”, à partir de 183014 . Selon la définition de l’Encyclopédie, le journal est un “ouvrage périodique qui contient des extraits des livres nouvellement imprimés avec un détail des ouvrages des découvertes que l’on fai tous les jours dans les Arts et dans les Sciences”. Jamais un journal de langue française, avant le premier quotidien parisien, n’eut les moyens de répondre par sa périodicité journalière au rythme de plus en plus accéléré des publications et des découvertes, doublé par une demande d’information toujours croissante de la part d’un public plus large et plus avisé. Malgré les restrictions dues au système des privilèges, qui entretenait une concurrence impitoyable entre les feuilles déjà existantes, la presse de la fin de l’Ancien Régime était prête à accepter le défi d’une périodicité audacieuse. Grâce à sa périodicité quotidienne, le Journal de Paris semble incarner l’accomplissement de la notion même de “journal” qui, pour la première fois, n’est plus uniquement un ouvrage qui renferme la nouveauté, mais qui se donne aussi pour tâche de paraître jour après jour, fixant ainsi un nouveau rythme dans la perception de l’actualité. La Correspondance de Mettra annonce dès 1776 qu’on a accordé le privilège d’un nouveau journal “sous le titre du Journal du Jour”, qui “racontera chaque jour ce qui se sera passé ici d’un peu important la veille” 15 . Dans une lettre publiée en 1786, un lecteur du Journal de Paris soulignait le lien que le nouveau quotidien avait établi entre “journal” et “journalier” : “Jamais ouvrage périodique n’a mieux mérité le titre de Journal que celui dont vous êtes les Rédacteurs ; en effet, il paraît tous les jours, et tous les jours aussi, il contient quelque article utile et agréable” 16 . La parution du quotidien impose une idée nouvelle de journal, qui réunit régularité journalière et efficacité immédiate de l’information. Pour les contemporains, lors de la parution du Journal de Paris, l’unique référence reste la presse anglaise qui est familière avec le quotidien depuis au moins cinquante ans. Le premier quotidien anglais, le Daily Courant, voit le jour en 1702, sous la direction d’Edward Mallet et survit jusqu’en 1735. Plus connu, et d’ailleurs plus récent, reste cependant le London Evening Post, journal à contenu politique, publié à Londres tous les soirs entre 1727 et 1797. Les contemporains sont certains que c’est ce dernier qui a inspiré l’idée du Journal de Paris, comme c’est le cas du rédacteur des Mémoires secrets: “On connaît la Gazette de Londres, intitulée London Evening Post; elle a donné l’idée d’une pareille, intitulée Journal de Paris, ou Poste du Soir” 17 . C’est en effet ce dernier titre provisoire, vite abandonné par ailleurs, évoqué souvent dans les tout premiers témoignages sur le Journal de Paris qui suggère une parenté avec le quotidien anglais, même si elle devait se résumer au seul titre et à l’idée générale d’une publication journalière. Et si Londres a son journal quotidien, il est temps que Paris ait le sien. Parenté, certes, mais sans oublier le besoin de 15 Correspondance littéraire secrète, 30 novembre 1776. 16 Journal de Paris, 29 septembre 1786, “Variété, Aux Auteurs du Journal”. 17 Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des lettres en France depuis 1762 jusqu’à nos jours, 11 novembre 1776, (Londres, John Adamson) contraster avec le cousin anglais, comme le note, avec un grain d’ironie, L.-S Mercier: “La feuille de Londres paraît tous les soirs; mais comme il faut que Paris contraste avec cette ville dans les plus petites choses, la feuille française paraît tous les matins” 18 . Et si nous voulions trouver aussi un ancêtre du Journal de Paris, ne serait-ce que par une simple analogie de titre, il faudrait remonter au début du siècle, à l’Histoire journalière de Paris par Dubois de Saint-Gelais. Directeur de la Monnaie, plus tard historiographe de l’Académie de peinture, celui-ci publie son Histoire uniquement en 1716 et 1717 et réussit à susciter très vite la jalousie du puissant Mercure de France et du Journal des Savants, raison pour laquelle la vie de son périodique fut d’ailleurs aussi brève. Dans la Préface, l’auteur note qu’“une Nation telle que la française a plus besoin qu’aucune autre d’une Histoire journalière” pour la simple raison que “ses usages sont peu constants, ses goûts ne sont pas les mêmes, ses modes changent souvent, elle est méconnaissable à elle-même.” D’où le dessein de “donner tous les trois mois une espèce de relation de Paris où l’on recueillera autant qu’il sera possible tout ce qui ne se trouve point dans les ouvrages périodiques qui font mention de ce qui s’y fait”, à savoir “architecture, peinture, sculpture, médailles, machines nouvelles, manufactures, spectacles, modes”, avec la promesse de “parler moins en journaliste qu’en historien” 19 . Si Dubois de Saint-Gelais se donne pour tâche, au début du siècle de saisir les mouvements perpétuels, le rythme journalier de la vie parisienne, il faudra attendre soixante ans pour que ce tableau de la capitale, figé dans le discours historique, prenne vie tous les jours de façon nouvelle sous la plume des journalistes de Paris et de leurs correspondants.

Fondation et fondateurs 

On ne saurait pas ne pas remarquer d’emblée la longévité respectable du Journal de Paris : soixante-deux ans de vie, entre le 1er janvier 1777 et mai 1840. Paru à une époque où le marché de la presse est saturé et hypersurveillé et où la concurrence des journaux existants est acerbe, sans dépendre du privilège de la Gazette, ni du Ministère des Affaires étrangères, le Journal remporte un succès éclatant immédiat, malgré tous les obstacles qui s’y opposent, et occupe rapidement une des premières places dans la presse d’information. Certes, une entreprise commerciale telle que la mise en branle d’un quotidien supposait, comme l’avouait le Prospectus, “une protection et des facilités de la part du gouvernement” 23. L.-S Mercier mettait la parution du Journal de Paris sous le signe d’un sacrifice de la part de l’autorité, car, observe-t-il, “il a fallu faire une espèce de violence au ministère pour pouvoir l’établir” 24. L’un des rédacteurs du Journal notait rétrospectivement, en 1791, qu’il datait son existence de l’entrée au ministère de Necker, qu’il s’était toujours fait un devoir de flatter, même à l’époque de sa disgrâce et “sans craindre de déplaire à l’autorité” 25 . Très sceptiques dès le début quant à la réussite de l’entreprise, les Mémoires secrets observent qu’“elle ne peut avoir lieu que par la plus intime liaison avec la police”, dont témoignerait “la grande confiance de M Le Noir à l’inventeur”. Toutefois, selon les rédacteurs, cette intimité est susceptible d’être très nuisible pour la police, du moment qu’“il pourrait en résulter l’inconvénient d’éventer ses secrets” 26 . Malgré les scepticismes et les oppositions, l’entreprise va son train; le 11 septembre 1776 le Journal de Paris obtient son privilège, exactement un mois plus tard, il publie son Prospectus, et le 1er janvier 1777 il démarre. A vrai dire, l’idée d’un quotidien brassant la nouveauté sous tous ses aspects pouvait servir au pouvoir, dans la mesure où il était à même de construire dans les yeux de l’opinion publique l’image d’une administration éclairée, en train d’œuvrer pour le bonheur des sujets. Doublement flanqué par le ministre Necker et le chef de la police, le quotidien se donne pour le véhicule des réformes gouvernementales et des idées des Lumières. Ainsi, Roederer, devenu propriétaire du Journal après la Révolution, notait en 1832 qu’“avant la Révolution il servait aux progrès des Lumières et surtout à ceux du gouvernement” 27 . L.-S Mercier est du même avis et observe qu’“après toutes les contradictions usitées, le gouvernement a reconnu de quelle utilité cette feuille pouvait être”, pour ajouter par la suite que “la correspondance des lumières gagne à la publication de cette feuille” 28 . Mais qui se trouve derrière cette ambitieuse entreprise? A la parution de la première feuille quotidienne, le temps de la feuille d’auteur est révolu. Le nouveau quotidien est l’œuvre de quatre entrepreneurs assez peu connus, mais ayant, comme on a pu voir, des relations importantes dans les milieux du pouvoir: Olivier de Corancez, Jean Romilly, Louis d’Ussieux et Antoine Alexis Cadet de Vaux. Guillaume Olivier, dit Olivier de Corancez fut propriétaire et rédacteur du Journal jusqu’en 1799. Lié par sa femme au milieu protestant, il fut un grand admirateur de la république genevoise et de J.J. Rousseau, qu’il n’hésita à défendre en toute occasion. En 1786 il fit paraître un volume de poésies auquel il attacha une notice sur Gluck et une autre sur J.J. Rousseau, et en 1789, il publia cette dernière sous le titre de JJ Rousseau, extraits du Journal de Paris, après l’avoir insérée dans le quotidien, par fragments. Il parle de Rousseau en ami intime et prend sa défense contre tous ses détracteurs avec beaucoup de chaleur et de conviction. C’est à sa propriété de Sceaux qu’il espérait accueillir le philosophe pendant le printemps de 1778, lorsque celui-ci décida d’aller à Ermenonville. Intéressé presque exclusivement à la poésie, Corancez y accueillit tous les hommes de lettres qui écrivirent dans le Journal, et surtout le poète Roucher, dont le nom est présent dès les premiers numéros29. Dans ses Mémoires, sa fille, Julie de Cavaignac, observe que ce fut Hue de Miromesnil, partisan de Necker qui “créa pour lui une source de fortune qui l’approcha de l’opulence quand arriva la Révolution” 30 , à savoir le Journal de Paris. Associé et beau-père de Corancez, Jean Romilly était un horloger né à Genève dans une famille huguenote . Auteur de plusieurs articles de l’Encyclopédie concernant l’horlogerie, rousseauiste enflammé, il se charge dès le début d’une rubrique emblématique du Journal, à savoir la rubrique météorologique, ce qui lui vaut la plaisante réputation de “faire la pluie et le beau temps”. Un horloger qui offre aux lecteurs tous les jours un bulletin météorologique, et quelques autres articles sur l’art de l’horlogerie ou l’impossibilité du mouvement perpétuel, rien de plus adéquat pour un journal pour lequel la maîtrise du temps est devenue une exigence fondamentale. 

Information artistique et intertextualité journalistique

Au-delà de toute question de rivalité et cocurrence, en leur qualité de textes composés d’une multitude de morceaux distincts et faciles à isoler de l’ensemble, les feuilles périodiques s’inscrivent dans un réseau complexe, où les échanges, implicites ou explicites, avouées ou passées sous silence, représentent une pratique commune. Les textes périodiques d’Ancien Régime se présentent comme des structures complexes, mais ouvertes, qui accueillent, en raison même de leur fonction divulgative, la citation, la traduction, l’extrait, le plagiat. Ils utilisent la transformation et la combinaison d’éléments extérieurs comme des moyens familiers et, en outre, ils tissent ensemble un intertexte où l’information circule facilement, sous une grande diversité de formes. Pour illustrer le mécanisme de l’intertextualité journalistique, nous avons choisi quelques exemples d’informations artistiques communes à trois grands périodiques qui traitent des arts visuels. Comment une même nouvelle, souvent moulée dans des formes variées, est-elle employée par les différents périodiques ? De quelle façon circule-t-elle d’une feuille à l’autre et quel est l’effet de cette mobilité ? Le Mercure de France et les Affiches publient presque simultanément, en avril 1777, une lettre de Voltaire adressée au graveur Henriquez, qui venait de réaliser le portrait gravé du philosophe de Ferney, dans laquelle celui-ci élogie les talents de l’artiste. La lettre, très brève, est reproduite entièrement par les deux périodiques et suivie par une note à contenu publicitaire, elle aussi identique, à quelques mots près : on y est informé que Henriquez est également auteur des portraits de Montesquieu, de Diderot, de D’Alembert et de Bouvard et on y ajoute son adresse. La seule différence entre les deux notices c’est que les Affiches précisent au début, que c’est le graveur même qui leur a envoyé la lettre et ajoutent leur plaisir de la publier “d’autant plus (…) qu’elle contient un éloge vrai de ses talents” 758 Au-delà de l’intérêt que peut présenter une lettre écrite par Voltaire, le rédacteur des Affiches insiste sur sa fonction d’éloge, amplifiée par la reproduction dans une feuille périodique. Les nouvelles productions du peintre Greuze jouissent constamment de l’attention de la presse périodique. Le 16 avril 1781 le Journal de Paris et le 28 avril 1781, le Mercure de France publient une lettre de Greuze à caractère anecdotique, où celui-ci explique l’origine de son idée pour l’estampe intitulée La Belle-mère, gravée par Le Vasseur. La lettre est entièrement reproduite par les deux périodiques759 et suivie d’une brève note, elle aussi identique, contenant des détails sur le prix de l’estampe et l’adresse de l’artiste. A comparer les deux dates, on serait tenté de croire qu’étant le premier à la publier, le Journal de Paris est le seul vrai destinataire de la lettre de Greuze. Comme pour se défendre d’une accusation de plagiat, le Mercure annonce la lettre de Greuze par le titre Lettre aux Auteurs du Mercure. Il est donc plus probable qu’un artiste comme Greuze, volontiers à l’écart de l’institution académique, se serve sciemment de l’instrument périodique pour faire connaître ses ouvrages760 . De son côté, le rédacteur des Affiches annonce l’estampe La BelleMère le 11 avril 1781, devançant donc le Journal de Paris et le Mercure. Sans posséder la lettre de la main de Greuze, les Affiches donnent la description de la nouvelle estampe et semblent connaître également l’anecdote racontée par l’artiste, puisqu’ils notent : “(…) plus bas on lit ces paroles que M Greuze, qui étudie les mœurs du Peuple, a entendu un jour prononcer sur le Pont neuf, par une harangère, dans une circonstance pareille : oui, elle lui donne du pain, mais elle lui brise les dents avec le pain qu’elle lui donne” 761 Si les deux autres périodiques laissent l’artiste présenter son 758 Affiches, annonces et avis divers, 16 avril 1777, “Avis divers”. 759 “Permettez, Messieurs, que je profite de la voie de votre Journal pour donner une petite note historique de l’estampe, que je dois mettre au jour le 28 du présent mois, et que j’ai fait graver par M le Vasseur; elle a pour titre la Belle-Mère. Il y avait longtemps que je j’avais envie de tracer ce caractère; mais à chaque esquisse l’expression de la Belle-Mère me parassait toujours insuffisante. Un jour en passant sur le Pont Neuf, je vis deux femmes qui se parlaient avec beaucoup de violence; l’une d’elle répandait des larmes, et s’écriait: Quelle Belle-Mère! Oui, elle lui donne du pain; mais elle lui brise les dents avec le pain qu’elle lui donne. Ce fut un trait de lumière pour moi; je retournai à la maison, et je traçai le plan de mon Tableau, qui est de cinq figures (…)”, Mercure de France, 28 avril 1781, “Variétés”; Journal de Paris, 16 avril 1781, “Aux Auteurs du Journal”. 760 Dans une notice du 3 décembre 1786, le rédacteur des Mémoires secrets anticipe l’envoi d’une autre lettre par Greuze au Journal de Paris, à l’occasion de l’achèvement de son estampe La veuve et le curé. Le rédacteur observe que l’artiste “piqué de l’indifférence du public, qui, ne le voyant point au salon depuis nombre d’années, l’oublie insensiblement et ne recherche plus son atelier comme autrefois pour l’y ramener, a imaginé une singulière tournure”, à savoir sa nouvelle estampe et une lettre adressée au curés, envoyée au quotidien. Le journaliste des Mémoires souligne qu’en marge de l’Académie, Greuze invente des stratégies nouvelles pour rendre connu son travail au public. 761 Affiches, annonces et avis divers, 11 avril 1781, “Annonces diverses”. ouvrage, sans donner aucune appréciation critique, le rédacteur des Affiches cueille toute la force des paroles citées de Greuze, qu’il définit comme des “paroles énergiques, et qui valent mieux que toute l’insipide élégance de nos phrasiers” 762 . Nonobstant la répétitivité partielle des informations, une lecture simultanée des trois feuilles révèle le fort lien instauré entre le journal et l’artiste qui veut rendre public son travail. La Malédiction paternelle est une autre œuvre de Greuze qui donne lieu à de nombreux articles dans les journaux périodiques. Si le Mercure n’en parle pas, le Journal de Paris lui accorde une attention prolongée. Le 14 juin 1777, Sautreau de Marsy, correspondant de la partie littéraire du quotidien, y publie un long article qui lui est dédié. Il commence par reprocher aux rédacteurs du Journal “de n’avoir rien encore dit du chef-d’œuvre d’un de nos plus habiles maîtres”, il affirme que “le nom de M Greuze justifie d’avance tous ces éloges” et avant de se lancer dans la description proprement dite de la composition de l’œuvre, il justifie son entreprise critique, en soulignant que “tous ceux qui ont un cœur et des yeux se trouvent connaisseurs” 763 L’article de Sautreau de Marsy est fondé sur l’idée d’un accès universel à l’art de Greuze, à travers les sentiments qu’il éveille chez les spectateurs, d’où son souci de souligner l’effet que le tableau exerce sur le public : (…) le Tableau dont je veux vous entretenir a causé une sorte d’ivresse de plaisir et d’attendrissement dans l’âme de tous ceux qu l’ont vu et il a reçu des applaudissements aussi vifs que flatteurs de l’auguste Comte de Falkeinstein, qui l’a compté au nombre des objets les plus précieux qui se soient offerts à ses regards dans cette grande capitale764 . Plus loin, le journaliste étend cette force émotive à tous les tableaux de Greuze765, éloge qu’il utilise habilement pour glisser à la fin de sa lettre un reproche voilé à un artiste qui refuse depuis plusieurs années d’exposer ses productions au Salon du Louvre : “Mais il serait bien à désirer qu’il ne refusât pas plus longtemps à l’empressent du Public qui cherche en vain ses charmants ouvrages à chaque exposition qui se fait au Louvre” 766 L’observation de Sautreau de Marsy sur l’absence de l’artiste au Salon renvoie à l’article sur la Malédiction paternelle publié par les Affiches le 1er octobre 1777, où le rédacteur note que “depuis quatre ans [Greuze] ne daigne plus orner le Salon de ses Ouvrages, mais (…) il dédommage le public en les exposant chez lui” 767 On ne saurait ne pas citer la notice concernant la Malédiction paternelle publiée dans les Mémoires secrets, qui 762 Ibidem. 763 Journal de Paris, 14 juin 1777, “Lettre aux Auteurs du Journal de Paris, sur la Malédiction paternelle, tableau de M Greuze”. 764 Ibidem. 765 “La plupart émeuvent, attendrissent, inspirent l’humanité, la vertu, l’horreur du vice; on se sent disposé à devenir meilleur après les avoir vus”. Ibidem. 766 Ibidem. 767 Affihes, annonces et avis divers, 1er octobre 1777, “Livres nouveaux, Lettres pittoresques à l’occasion des Tableaux exposés au Salon en 1777”. observent, sans ambages : “M Greuze, toujours piqué de son exclusion de l’Académie, continue à préparer pour le temps de l’exposition des tableaux quelques chefs-d’œuvres qui attirent la foule chez lui” 768 En effet, le lecteur qui aurait lu les trois notices aurait bénéficié décidément d’une image plus complexe de la position de Greuze à l’égard de l’Académie. Pendant que le Journal de Paris esquisse un reproche à son adresse et une exhortation de faire preuve de ses talents au sein de la corporation académique, les Affiches notent que son absence de l’Académie est en quelque sorte contrebalancée par ses expositions privées, pour finir avec les Mémoires, qui rappellent ouvertement le rapport conflictuel entre Greuze et ses collègues académiciens769 . Encore une fois, la lecture croisée des périodiques offre une vision complexe, à multiples facettes d’une même réalité. Plus que de simples répétitions passives, les informations circulent facilement d’une feuille à l’autre, pour emprunter à chaque fois une autre forme dans un contexte nouveau, révèlant des nuances différentes d’un même objet. L’impression qui en résulte est celle d’un grand espace textuel périodique, permettant la fluidité et la mobilité de l’information. Si le Journal de Paris utilise la lettre critique pour rendre compte du tableau de Greuze, les Affiches insèrent leurs remarques sur la Malédiction paternelle, selon un principe de l’économie de l’espace qui leur est propre, à l’intérieur d’une notice sur une critique du Salon de 1777, intitulée Lettres pittoresques, à l’occasion des Tableaux exposés au Salon en 1777. C’est l’auteur de cette brochure qui semble avoir inspiré au rédacteur des Affiches l’idée d’en parler : “A son exemple, je saisirai avec empressement l’occasion de célébrer la Malédiction paternelle, Tableau de la plus superbe exécution” 770 . Plutôt que d’offrir des remarques personnelles sur le tableau, le rédacteur préfère citer quelques observations élogieuses prodiguées au peintre par un certain “M Feutry” dans une lettre adressée à Madame Greuze. Inspiré par la “morale admirable et pratique” de l’artiste, Feutry lui a dédié aussi des vers, que les Affiches regrettent de ne pas pouvoir reproduire771 . La même attitude neutre est maintenue à l’occasion de l’annonce de la gravure de la Malédiction paternelle par Gaillard, lorsque le rédacteur des Affiches explique : “Il est inutile de s’étendre sur la composition de ce sujet, qui a été vu dans le temps chez l’Auteur, et dont plusieurs journaux ont donné les descriptions les plus louangeuses” 772 Même s’ils ne précisent pas le titre des journaux qui ont donné des descriptions du tableau de Greuze, les Affiches font référence explicitement à une

 

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