Le motif de profit

Le motif de profit

Prix et profits dans un contexte d’incertitude radicale

Nous avons déjà expliqué pourquoi, dans l’environnement d’une économie dynamique et complexe, il n’était pas possible de modéliser le comportement des agents par des procédures d’optimisation d’une fonction d’utilité : le modèle étant peuplé d’agents autonomes et concurrents, chacun des agents se trouve placé dans un situation d’incertitude stratégique. Nous avons alors décidé de nous appuyer sur la notion de rationalité procédurale et de construire des agents dont le comportement est formé d’un enchaînement d’heuristiques, c’est-à-dire de procédures simples et approximatives fonctionnant généralement de façon satisfaisante 4 . C’est ainsi, en particulier, que nous avons développé une procédure simple de détermination des prix par les entreprises, fondée sur le principe d’ajustement du prix en fonction du niveau effectif des stocks rapporté à un niveau normal, défini de façon exogène. Pourtant, même si cette procédure fonctionne correctement au niveau microéconomique — les entreprises s’adaptent à des environnements macroéconomiques très variés et font des profits — et débouche sur des dynamiques macroéconomiques très intéressantes, nous n’en sommes pas satisfait parce qu’elle ne rend pas compte du motif de profit qui guide, dans le monde réel, les actions des entreprises. La question est donc de construire une heuristique de détermination des prix orientée vers la réalisation du profit.

Le markup, une heuristique post-keynésienne

L’apport de la microéconomie post-keynésienne Encore une fois, la pensée post-keynésienne va nous offrir le cadre théorique dont nous avons besoin. Dans la microéconomie post-keynésienne, ce sont les entreprises qui fixent leur prix, en interaction avec un environnement composé d’entreprises concurrentes. « Les entreprises sont interdépendantes, car les décisions des unes vont avoir des répercussions sur les autres. Les entreprises doivent tenir compte de leurs rivales, y compris leurs rivaux potentiels qui voudraient pénétrer leur marché. La planification joue un rôle substantiel et de nombreuses décisions stratégiques sont prises en fonction d’un horizon de long terme, notamment les décisions de prix. Dans ce cadre, les prix ne sont pas fixés 4. Voir la discussion sur la modélisation du comportement des agents, chapitre 2, page 35 et suivantes. 288 par le “marché” ou par un commissaire-priseur omnipotent. Ce sont les entreprises qui fixent les prix [. . . ] Les prix n’apurent généralement pas les marchés: ils n’ont pas pour objectif d’égaliser l’offre et la demande. » (Lavoie 2004, p. 36) De plus, la microéconomie post-keynésienne s’appuie sur la notion de temps historique 5 . La prise en compte, dans une économie monétaire, du temps historique et de la concurrence entre les agents, conduit à considérer que les entreprises sont placées dans un environnement radicalement incertain. « [Dans une économie d’entrepreneur] aucun mécanisme automatique ne garantit que toute la monnaie versée aux inputs dans la production soit dépensée pour acquérir la production. Les entrepreneurs ne sont donc jamais certains de pouvoir récupérer tous les coûts monétaires de la production. » (Davidson 2003, p. 28) Les incertitudes que doit affronter l’entreprise affectent ses décisions en matière de prix. Le prix ne peut pas être déterminé par un calcul de maximisation des profits (Kalecki 1971, p. 44). Pourtant, c’est bien l’objectif de réalisation du profit qui motive l’entreprise dans sa politique de prix. « In fixing the price the firm takes into consideration its average prime costs and the prices of other firms producing similar products. The firm must make sure that the price does not become too high in relation to prices of other firms, for this would drastically reduce sales, and that the price does not become too low in relation to its average prime cost, for this would drastically reduce the profit margin. » (Kalecki 1971, p. 44-45) Comme le souligne Van De Velde (2005, p. 116), l’entreprise fait face à une double contrainte, une contrainte de coût, connue de l’entrepreneur, et une contrainte de débouchés, qu’il ne peut qu’anticiper. Les coûts de production constituent un élément objectif de la fixation du prix par l’entreprise. Pour réaliser un profit, elle doit vendre à un prix supérieur à ses coûts. Le coût unitaire de la marchandise constitue donc la base objective sur laquelle l’entreprise va pouvoir fixer son prix en y ajoutant le markup qu’elle souhaite réaliser. Nous avons avancé, mais le problème n’est pas résolu : la question s’est déplacée de la fixation du prix vers celle de la fixation du markup. Si la limite inférieure du markup est connue de l’entreprise — le markup doit être strictement positif pour que l’entreprise puisse espérer réaliser un profit — en revanche, la limite supérieure du markup lui paraît incertaine Markup et modèles multi-agents Le problème de la modélisation des décisions des entreprises se pose à tous les modèles macroéconomiques basés sur les agents. Parmi ces modèles, nombreux sont ceux qui utilisent une procédure de markup pour la fixation des prix. Le modèle de Howitt (2008) : Dans ce modèle, si une procédure de markup est utilisée pour le calcul des prix, les entreprises n’ont pas la capacité de déterminer 290 elles-mêmes le niveau du markup qu’elles utilisent. C’est le modélisateur qui détermine lui-même l’intervalle des niveaux de markup possibles, dans l’objectif avoué de « donner une chance à un équilibre de maximisation des profits d’émerger si l’économie converge » (Howitt 2008, p. 171-172). Pour notre part, nous doutons que l’on puisse parler ici d’émergence, dans la mesure où le modélisateur met le nez des entreprises sur la solution qu’il espère voir émerger. Une telle façon de modéliser le markup est incompatible avec le cadre que nous nous sommes fixé, puisque nous ne voyons pas pourquoi, dans une économie de marché décentralisée, peuplée d’entreprises autonomes et concurrentes, ces entreprises choisiraient exclusivement leurs niveaux de markup parmi un éventail fixé pour atteindre un objectif d’équilibre pré-déterminé. Le modèle Eurace (2009) : Le modèle Eurace utilise lui aussi une procédure de markup mais curieusement cette utilisation ne semble pas pleinement assumée. Dawid, Gemkow, Harting, et Neugart (2009) préfèrent se référer à l’« analyse de point mort » (« break-even analysis ») et à la notion d’élasticité de la demande par rapport aux prix. « [. . . ] Assuming that all firms have constant expectations ε e i < −1 of the elasticity of their demand, they set the price according to the standard rule pi,t = ci,t−1 1 + 1 ε e i where ci,t−1 denotes unit costs in production of firm i in the previous period. » (Dawid, Gemkow, Harting, et Neugart 2009, p. 9) Cette formule conduit tout simplement à calculer le nouveau prix grâce à un markup dont le niveau est constant et strictement positif. Dans la suite de l’article, les auteurs reconnaissent explicitement le recours au markup en abordant la question de la calibration du modèle. « Our choice for the markup is based on the empirical evidence reported in Small (1997). We take the estimate for motor cycle production as a guideline for a markup of 20 percent. » (Dawid, Gemkow, Harting, et Neugart 2009, p. 13) Le niveau du markup est en fin de compte défini de façon exogène, constante et uniforme, sur la base de données empiriques. La question de savoir pourquoi un tel niveau est adopté par les entreprises, si intéressante dans une perspective multiagents, n’est pas abordée. 

Le modèle de Dosi, Fagiolo, et Roventini (2008)

Dans leur modèle de 2005, Dosi, Fagiolo, et Roventini utilisaient aussi un markup uniforme et constant (avec un niveau de 30%). En revanche dans leur modèle de 2008, l’usage du markup est plus élaboré. Tout d’abord, son usage est clairement assumé, justifié par l’évidence empirique. Le modèle comprend deux secteurs industriels. L’usage du markup diffère selon ces secteurs. Dans le secteur des biens de production, le markup est fixé de façon exogène (égal à 4% dans leur scénario de référence). En revanche, dans le secteur des biens de consommation, chaque entreprise dispose de son propre markup. « Prices are set applying a variable markup (µj ) on units costs of production: pj (t) = (1 + µj (t))cj (t) Markup variations are regulated by the evolution of firm market shares (fj ): µj (t) = µj (t − 1)  1 + v fj (t − 1) − fj (t − 2) fj (t − 2)  with 0 ≤ v ≤ 1. » (Dosi, Fagiolo, et Roventini 2008, p. 10-11) Cette façon de modéliser la formation des prix est intéressante parce que, à la différence des précédentes, elle fait du markup un instrument de la concurrence entre les entreprises. Néanmoins le calcul de la part de marché de chaque entreprise suppose — comme la moyenne des prix de Kalecki — un dispositif d’information centralisée, ce qui est contradictoire avec notre approche des économies de marché 6 . De plus, même si cette routine est plus élaborée que les précédentes, elle est orientée vers un objectif qui n’est pas la réalisation du profit. Le modèle Eurace@Unibi (2011) : Dans un papier récent, Dawid, Gemkow, Harting, van der Hoog, et Neugart (2011) présentent une nouvelle version du modèle Eurace dans laquelle les entreprises sont dotées d’une procédure de détermination des prix qui n’utilise pas la notion de markup. Cette fois-ci, les entreprises déterminent leur prix de façon autonome, dans l’objectif de maximiser leurs profits. Les entreprises se forgent une représentation de l’élasticité de la demande en sondant les réactions des consommateurs à différents prix proposés. Ces sondages ne donnent lieu à aucune transaction effective. Ce n’est qu’après avoir estimé la courbe de l’élasticité de la demande que les entreprises décident, par un calcul d’optimisation, du prix qu’elles vont réellement proposer pendant une année.

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