Le mythe de la métamorphose et du recommencement

Du cauchemar climatisé à la célébration de la fiction

La littérature «postmoderniste » américaine qui se développe à partir des années 1960 ne regarde plus une Amérique offrant un avenir « radieux» à ses concitoyens. Le mythe du grand «rêve américain» n’a de cesse désormais de s’étioler, et les écrivains de cette mouvance observeront avec un cynisme grandissant le déploiement d’une société de consommation qui aliène et berne massivement les individus qui la composent. Les écrivains constateront avec amertume que l’ instauration du « cauchemar climatisé!7 »que constitue désormais l’Amérique – cauchemar évoqué dès l’après-guerre par Henry Miller – apaise faussement et provisoirement les consciences. C’est dans ce contexte particulier qu’on assistera à l’émergence d’une nouvelle mouvance «postmoderniste » au coeur de la jeune littérature américaine.

Parmi celle-ci, on retrouvera des auteurs aux approches pourtant fort dissemblables, comme Donald Barthelme, Thomas Pynchon, Richard Brautigan, Don DeLillo et Paul Auster, etc. Mais comment cette nouvelle génération d’écrivains s’y prend-t-elle pour laisser une trace distincte de celle de ses prédécesseurs ? Pour l’essentiel, elle le fera en s’interrogeant de façon critique sur les valeurs artistiques associées de longue date au modernisme, et remettra en question des notions telles que l’authenticité et l’originalité de l’oeuvre, de même que celle de l’autonomie du créateur. En lieu et place, les jeunes écrivains postrnodernistes américains valoriseront désormais la relecture d’oeuvres antérieures, s’autorisant, en particulier, à les questionner sur le mode ironique: Dans un article qui fit grand bruit, intitulé The Literature of Exhaustion (1967), John Barth souligne [ .. . ] que, les formes de la littérature étant en nombre limité, les auteurs se voient aujourd’hui contraints de faire du neuf avec de l’ancien: d’abord mis en pièces, les contes, fables, allégories, dialogues ou descriptions sont ensuite recousus ensemble dans des tissus narratifs laissant volontairement voir le travail des ciseaux, du fil et de l’aiguille I8

Dans leur volonté commune de créer des formes littéraires inédites et davantage en lien avec le contexte socio-intellectuel (culturel) qui prévalait dans les années 1970 aux États-Unis et ailleurs dans le monde, ils seront animés par un impérieux besoin de dépasser les approches littéraires conventionnelles associées au réalisme. De plus en plus, ces écrivains tourneront le dos à la narrativité linéaire par le biais de la métafiction et de l’expérimentation formelle. Des approches nouvelles que l’on peut associer l’hybridation des genres, à l’emprunt, à la citation, à l’allusif et à l’impur seront dès lors mises de l’avant. Par ailleurs, l’amenuisement des frontières entre culture littéraire et culture populaire constituera un trait marquant de leur approche narrative. Dans une étude proposant une synthèse du postmodernisme en littérature, le théoricien américain Ihab Hassan élabore, à cet égard, le concept d’« indetermanency » pour qualifier les directions multiples prises par ce courant littéraire.

Selon lui, on assiste à un double mouvement associant les pôles opposés d’indétermination et d’immanence: [ … ] as an artistic, philosophical, and social phenomenon, post-modernism veers toward open, playful, optative provisional (open in time as weil as in structure or space), disjunctive, or indeterminate forms, a discourse of ironies and fragments, a «white ideology» of absences and fractures, a desire of diffractions, an innovation of complex, articulate silences. Postmodernism veers towards all these yet implies a different, if not antithetical, movement toward pervasive procedures, ubiquitous interactions, immanent codes, media, languages l9 • Hassan voit dans le courant postmoderniste une tentative visant à dépasser les oppositions esthétiques ayant nourri la Modernité de façon générale. Dépasser, ou plutôt contourner les conventions antérieures sur lesquelles elle reposait. En littérature, il ne s’agit nullement de faire table rase de ces dernières, mais bien plutôt d’avoir recours à la relecture constructive du passé par des procédés originaux et distanciés. Dit autrement, cela consiste à se réapproprier la fiction afin de la réinventer différemment. Préférant pour sa part parler de l’apparition d’une ère «postréaliste20 », Marc Chénetier, spécialiste de la littérature américaine des cinquante dernières années, cherchera, lui aussi, à expliquer comment l’écriture littéraire américaine tentera une nouvelle fois de se redéfinir de façon inédite. li fait remarquer que le récit romanesque se métamorphose petit à petit et repose désormais sur de nouveaux postulats théoriques et esthétiques. Dans les faits, il devient lieu de questionnement du statut fictionnel de la littérature. Ce que les écrivains postmodernistes américains proposeront alors n’est pas tant un «message », affirme Chénetier, que l’expression de la littérature elle-même à titre d’objet signifiant.

« Please Plant This Book! » Mais de façon plus précise, qu’en sera-t-il de la réflexion envisagée à propos de l’ oeuvre de Richard Brautigan, et quelle forme démonstrative le développement de notre réflexion adoptera-t-il? D’entrée de jeu, il convient de préciser que si nous proposerons bel et bien un regard global sur l’oeuvre de cet écrivain, notre objectif premier, pour l’essentiel, consistera à concentrer notre analyse spécifique et détaillée sur une seule de ses oeuvres, en l’occurrence son roman Dreaming of Babylon. A Privale Eye Novel 1942 paru en 1977. L’idée directrice du mémoire s’appuiera sur celle, générale, du « détournement de sens» telle qu’elle s’exprime de façon particulière dans Un Privé à Babylone, roman policier 1942 (1981) . Dans ce roman, l’auteur se livre, on ne peut plus clairement, à une «parodie» du roman policier/noir américain en manipulant de façon ironique les codes et procédés propres à ce genre littéraire. Dans notre premier chapitre, nous appuyant sur l’essentiel de la démonstration soutenue par Nancy Huston à propos des récits dans l’Espèce fabulatrice (2008), nous chercherons à souligner la place déterminante occupée par l’imaginaire au coeur de l’expérience humaine.

Cela étant, il sera impératif que nous nous livrions alors à un examen attentif de la position de cette auteure. Une fois cette tâche accomplie, le but étant d’asseoir la validité théorique de la position de Huston (et la nôtre), nous la confronterons à celles de d’autres penseurs qui, bien qu’ayant réfléchi diversement à ce sujet, situent tous le récit au coeur même du processus définitionnel et identitaire propre à l’humain. Notre deuxième chapitre sera consacré principalement à la mise en lumière des assises thématiques du roman américain en insistant sur la place centrale occupée par les mythes fondateurs de la « métamorphose et du recommencement» tels qu’associés au thème primordial de la « Frontière» au coeur de la définition de l’Américanité littéraire. Suivra une présentation succincte de l’évolution du roman américain depuis le milieu du 20e siècle, dans le but de laisser entrevoir un certain nombre de liens prévalant entre les écrivains américains de la Beat Generation et ceux du courant postmoderniste qui fera son apparition au tournant des années 1960 en Californie. Notre troisième chapitre constituera le point central de la réflexion proposée dans ce mémoire et il s’organisera autour de deux axes principaux. Il nous importera d’abord de cerner les aspects majeurs de l’oeuvre de Richard Brautigan, tout en insistant sur la spécificité du projet littéraire de cet écrivain issu de la contre-culture. C’est dans la suite de ce même chapitre que nous proposerons une étude détaillée de son roman Dreaming of Babylon.

A Private Eye Novel 1942 (1977), à la lumière de l’approche théorique que nous nous appliquerons alors à préciser. Pour l’essentiel, notre cadre méthodologique et analytique nous conduira à interpréter le travail au « second degré» opéré par Brautigan selon trois paramètres distincts. Dans un premier temps, nous nous attarderons à la relecture combinée des thématiques de la « Frontière» et de celle de la« métamorphose et du recommencement» proposée par Brautigan dans son roman. Nous étudierons ensuite la double représentation parodique du personnage de « détective fictif » élaborée par Brautigan, de façon à démontrer qu’elle génère tout autant la dislocation du personnage principal que l’éclatement même du sujet du roman à l’étude. Enfin, nous nous pencherons sur la question plus large de la narrativité, afin de mettre en lumière le rôle fondamental joué par le récit dans la construction des identités personnelles et collectives. Nous tenterons alors d’établir, qu’avec ce roman, c’est à nouveau à travers le rôle doublement fictionnel assigné au personnage principal que Brautigan parvient à traduire l’essence même du récit fictionnel.

Notre condition, c’est la fiction

C’est dans un essai intitulé L ‘espèce fabulatrice que Nancy Huston propose une analyse du rôle de l’imaginaire humain dans l’existence en général, mais également dans son expression romanesque. Selon cette auteure, l’imagination humaine sert d’abord et avant tout à suppléer à notre fragilité. « Sans elle – sans l’imagination qui confère au réel un Sens qu’il ne possède pas en lui-même – nous aurions déjà disparu, comme ont disparu les dinosaures29 ». Ce serait donc essentiellement à travers ses fabulations que l’animal humain parviendrait à doter le réel de sens. À ce chapitre, rien, ou si peu, ne distinguerait nos histoires individuelles ou collectives de celles fabriquées par les fictions littéraires. Nancy Huston pense même que c’est là l’ultime fmalité de ces productions que d’élaborer des récits qui créent notre réalité et nous aident à la supporter. À cette enseigne, l’écrivain serait un être qui lui aussi se raconte des histoires et qui nous en raconte à son tour. En fait, il loge à la même enseigne que chacun de nous, et à l’instar de tous les autres créateurs du monde de l’art, il cherche à traduire une vérité – la sienne – pour en dévoiler le sens profond. Le récit se fait alors révélation.

Comme le disait le peintre Paul Klee, « l’art ne reproduit pas le visible; il rend visible30 » et c’est en levant le voile qui recouvre notre monde, en même temps qu’il nous séduit et nous enchante, que l’écrivain véritable parvient à traduire sa perception de la condition humaine. Écoutons à nouveau Nancy Huston: Quand nous aurons disparu, même si notre soleil continue d’émettre lumière et chaleur, il n’y aura plus de Sens nulle part. Aucune larme ne sera versée sur notre absence, aucune signification tirée quant à la signification de notre bref passage sur la planète Terre; cette signification prendra fin avec nous. [ … ] Tout est par nous ainsi traduit, métamorphosé. Oui, même à l’époque moderne, désenchantée, scientifique, rationnelle, inondée de Lumières. Le sens est promu en Sens. Car la vie est dure, et ne dure pas, et nous sommes les seuls à le savoir3 1 • Donner Sens, donc ! Peut-on imaginer un comportement qui incarne plus spécifiquement la condition humaine ? Cette fonction fabulatrice essentielle à notre identité et à notre survie dont parle Huston, témoigne en fait de notre incapacité profonde à supporter le vide sans le recours impératif au « Verbe ». C’ est, de son point de vue, ce qui marque l’apparition de l’espèce humaine et confère à cette dernière une dimension ignorée des autres animaux. Un récit … des histoires, des fictions … ou la narrativité comme technique de survie!

Table des matières

Résumé
AVANT-PROPOS ET REMERCIEMENTS
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION
LA RÉALITÉ EST -ELLE SOLUBLE DANS LA FICTION ?
POSTMODERNISME ET LITTÉRATURE AUX ÉTATS-UNIS
1. « F for Fake» ou la médiatisation du réel et du simulacre
2. Du cauchemar climatisé à la célébration de la fiction
3. Richard Brautigan (1935-1984
4. « Please Plant This Book!
CHAPITRE 1 LA NARRATIVITÉ COMME TECHNIQUE DE SURVIE
1.1 Récit et quête de sens
1.2 Notre condition, c’est la fiction
1.3 Mimèmis, catharsis et peripéteia
1.4 Homo fabulator
1.5 La réalité, c’est la fiction qui la construit
CHAPITRE 2 DU MYTHE DE LA « FRONTIÈRE» À CELUI DE LA « MÉTAMORPHOSE ET DU RECOMMENCEMENT» OU LES ASSISES TRÉMA TIQUES DU ROMAN AMÉRICAIN
2.1 Introduction
2.2 La frontière mythique
2.3 Le mythe de la métamorphose et du recommencement
2.4 Un récit unifié
2.5 De la Beat Generation aux Hippies
2.6 Village global, contre-culture et développement de la mouvance postrnodemiste en littérature américaine
2.7 Conclusion
CHAPITRE 3 LA REPRÉSENTATION DU PERSONNAGE DE « DÉTECTIVE PRIVÉ IMAGINAIRE » DANS DREAMING OF BAB YL ON. A PRIVA TE EYE NOVEL 1942. (1977). UN ROMAN DE RICHARD BRAUTIGAN (1935-1984)
3.1 Introduction
3.2 «Détruire les histoires» ou le projet littéraire de Brautigan
3.3 La thématique de la «Frontière» et ses débordements transtextuels dans Dreaming of Babylon de Richard Brautigan
3.4 À propos du mythe fondateur de la «métamorphose et du recommencement ». C. Card contre Smith Smith ou la double représentation du personnage de détective fictif dans Dreaming of Babylon
3.5 La narrativité : questions et interprétations
3.6 Conclusion
CONCLUSION
RETOMBÉES DE RICHARD B
1. Introduction
2. Éloge ironique de la fuite
3. The Brautigan Library
4. «PlC!y it aga in Sam
5. Le dur désir de durer
BIBLIOGRAPHIE

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