LE RÉALISME MAGIQUE EN SOL QUÉBÉCOIS

LE RÉALISME MAGIQUE EN SOL QUÉBÉCOIS

La nébuleuse réaliste magique « Nous savons depuis toujours que les réponses n’existent pas ; que depuis le commencement des temps, il n’y a jamais eu le commencement du commencement d’une réponse17 . » Le terme « réalisme magique » est un voyageur. Il surgit çà et là à des moments épars de l’histoire, lors de différents débats à propos de divers médias artistiques, et ce, en des lieux parfois séparés par des océans. D’un surgissement à l’autre, il se déguise sous d’autres appellations, adopte les particularités culturelles de ses hôtes, élargit puis amenuise à nouveau ses frontières et, par conséquent, sa portée. C’est pourquoi son bien-fondé fut à plusieurs reprises remis en question. Nul critique n’est toutefois parvenu à réduire à néant le réalisme magique ni même à le ranger sous l’étiquette d’un genre analogue, cette fois mieux circonscrit. Plusieurs interrogations demeurent en suspens lorsqu’il est question de définir le réalisme magique. D’abord, s’agit-il d’un genre littéraire ? Est-ce un mouvement d’avant-garde ? Un courant littéraire ? Une posture ? Le consensus n’a toujours pas été prononcé et la pureté générique, en tout état de cause, semble inatteignable en littérature. Il n’en demeure pas moins que la survivance du réalisme magique sur près d’un siècle prouve sa modernité et sa viabilité. Aussi, nul théoricien n’est parvenu à soustraire le réalisme magique de son traitement unique de la réalité qui ne laisse rien pour compte, qui cherche à atteindre l’humain. Le réalisme magique doit « chanter les beautés et les grandeurs du peuple comme les misères, résumer l’ensemble du réel avec son cortège d’étrange, de fantastique, de mystère, de rêve, de merveille18 . » Le mystère de son berceau d’origine et de sa nature incertaine demeure peut-être parce que le réalisme magique se manifeste dégagé de toute contingence géoculturelle. Il se manifeste là où il est nécessaire, là où une cause doit être entendue. Nous nous attarderons tout de même à un court survol historique de ses origines. Il s’agira moins de dresser une hiérarchie arbitraire entre ces théories que de légitimer sa présence dans le domaine littéraire et de prouver l’importance d’en dégager les traits formels énoncés de façon simple et positive. En effet, il semble que la continuité et la cohésion du réalisme magique reposent non pas dans une séquence historique, mais bien dans une certaine unité de sa poétique. Le premier écueil du concept réaliste magique remonte à sa naissance, c’est-à-dire à sa toute première énonciation. En vérité, le réalisme magique est le produit d’une transmutation tardive et marginale de l’art pictural à la littérature. C’est en 1923 que Franz Roh, un critique d’art allemand, propose l’émergence d’un nouveau style dans le domaine de la peinture : le « Magischer realismus19 ». Cette esthétique sonne le glas de l’expressionnisme hanté par le présage de la Première Guerre mondiale, de son inclination pour la distorsion et la mélancolie. Roh énumère vingt-deux caractéristiques du réalisme magique, qui s’avèrent peu révélatrices, imprécises ou, pour la plupart, inapplicables à la littérature. De ces caractéristiques, seule l’idée que l’inexplicable émane de la réalité objectale semble avoir été récupérée dans la fiction. Roh insiste sur la nécessité d’accéder au réalisme magique par « l’admiration calme de la magie de l’existence20 » et par l’entremise de « techniques qui dotent toutes choses d’un sens plus profond et qui révèlent  le mystère menaçant continuellement la tranquillité des choses simples et candides21 ». Cette manière d’appréhender l’œuvre d’art permet, ultimement, de découvrir que « le mystère ne point pas dans le monde représenté, mais palpite plutôt derrière celui-ci22 . » Deux ans plus tard, Massimo Bontempelli, un romancier italien, utilisera le terme « realismo magico » en littérature. La part d’influence qu’aurait exercé l’article de Roh sur les réflexions de Bontempelli demeure, à ce jour, peu étudiée et, par conséquent, obscure. Or, force est de constater la proximité de leur pensée, et ce, particulièrement lorsque Bontempelli définit le réalisme magique comme « une manière d’inventer et de narrer dans laquelle la réalité, quoique très reconnaissable, tend à nous montrer soudainement sa face cachée, l’autre face de la lune23 . » On y reconnaît l’idée formulée par Roh d’une réalité dissimulée qui nécessite, pour en faire l’évaluation, une perception sensible et réceptive. Par la suite, le bref fleurissement du concept laisse place à une période de latence provoquée par l’approche de la Seconde Guerre mondiale. Le réalisme magique ne fera surface à nouveau que vingt ans plus tard, cette fois en Amérique latine et sous l’étendard romanesque.

Un réalisme magique pour tous

Certains critiques plaideront ensuite pour une reconnaissance beaucoup plus vaste du réalisme magique, dont la théoricienne Amaryll Beatrice Chanady. Celle-ci réfute les propos de Flores et ses analogues en formulant une question simple, mais lumineuse : Si ce mode de l’expression littéraire est caractérisé par la présentation de deux visions du monde différentes, pourquoi ne pourrait-il pas être trouvé dans tous pays ayant plus d’un groupe racial ou ethnique32 ? En effet, la juxtaposition de la pensée scientifique et de la pensée primitive prévaut dans plus d’un pays et, à plus forte raison, au sein de toutes colonies. Chanady insinue que le réalisme magique aurait la possibilité de poindre partout où un métissage culturel existe. Elle autorise indirectement des écrivains comme Salman Rushdie, Julien Gracq, Patrick Chamoiseau et William Faulkner à s’inscrire dans la production réaliste magique. Elle permet d’ajouter à cette liste, par ricochet et dans l’intérêt de cette recherche, les écrivains du Québec. Après tout, le Québec n’est-il pas à la fois un territoire autochtone et une colonie d’origine et de langue française, ni émancipée, ni tout à fait assimilée par une gouvernance anglaise ? Ainsi, dans l’intention de déjouer les prétentions géographiques des théories américanistes et de décloisonner les exigences du réalisme magique, Chanady établit une définition constituée de trois traits formels identifiables et inclusifs. Sa recherche, intitulée Magical Realism and the Fantastic: resolved versus unresolved antinomy et publiée en 1985, nous servira de modèle pour identifier la fiction réaliste magique. Bien sûr, gardons en tête que le réalisme magique sera toujours en proie à un certain flottement en raison de sa genèse composite comme le souligne Marielle Giguère dans une étude consacrée à Julien Gracq et à la part réaliste magique de son œuvre : L’esthétique est systématiquement définie de façon inductive, les lois proposées par les théoriciens semblent toujours plus ou moins efficaces dans la pratique. Aussi, tout ce que l’on pourra dire en périphérie du texte est sujet à un certain flou33 . La théorie de Chanady permet néanmoins de se situer quelque part entre la définition étroite et le vacuum théorique, de conférer au réalisme magique une certaine universalité tout en demeurant spécifique et distinct. Elle permet également de se positionner fermement parmi la nébuleuse de théories sans nier l’apport de la littérature postcoloniale latine, mais également sans faire la promotion d’un patrimoine culturel restreint. 

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