Pauvreté des ménages et pauvreté de l’école face aux objectifs de l’éducation primaire universelle

Pauvreté des ménages et pauvreté de l’école
face aux objectifs de l’éducation primaire
universelle

Pauvreté et pluriactivité

Les ménages agricoles ont, nous l’avons vu, de très faibles revenus36 liés à la parcellisation des terres à outrance et le manque de productivité agricole37 (Enquête emploi et secteur informel, 2012). Aussi, l’instabilité politique chronique vient aggraver ces facteurs. Les revenus agricoles sont largement insuffisants ainsi, les risques et chocs se corrèlent à une baisse de revenus qui peut mettre en péril la survie du groupe. Là encore, nous avons dépeint la situation précédemment, les populations se trouvent dans des situations d’insécurité alimentaire qui entraînent des taux de malnutrition alarmants. Ces ménages en plus d’être pauvres sur plusieurs plans, deviennent vulnérables face aux risques de fluctuation des ressources (Sandron, 2007). Dans ce contexte, ils adoptent des stratégies de sécurisation face aux risques ou d’adaptation face aux crises (Barret and al., 2001 ; Ellis, 2000 ; Niehof, 2004). La pluriactivité peut être choisie ou adoptée par pure nécessité et l’on distingue parmi ses autres déterminants, la saisonnalité, l’imperfection des marchés du travail et des crédits. Elle est aussi le résultat de stratégies d’adaptation et/ou stratégies de capitalisation (Ellis, 2000). La pluriactivité est une adaptation de ses activités en vue de sécuriser sa survie “[..] the maintenance and continuous adaptation of a highly diverse portfolio of activities in order to 36 Les revenus d’un ménage agricole sont d’un montant moyen de 33700 ariary par mois (Enquête sur l’emploi et le secteur informel).Rappelons que les ménages vivent essentiellement de la consommation de leur propre production. 89 secure survival that is a distinguishing feature of rural livelihood strategies in contemporary poor countries.” (Ellis, 2000, p. 290). Sans institutions modernes capables d’absorber les conséquences d’un choc comme un cyclone, un événement démographique (une naissance, un décès) etc., le ménage peut être précipité dans la pauvreté. Il développe des stratégies de gestion des risques (Droy et al. 2010, p. 80). Les institutions d’assurance contre les risques ne sont pas les mêmes dans une économie moderne –l’assurance anti-risque est prise en charge par des entreprises spécialisées- tandis que dans une économie agraire traditionnelle, ces prises en charge ne sont pas balisées au sein d’une entreprise. Ces sociétés s’organisent socialement, économiquement pour se sécuriser et se prémunir du risque, elles le mutualisent. Dans un contexte de rareté des subsistances, qui peuvent menacer de passer en dessous du seuil alimentaire nécessaire à la survie, il faut se protéger. “In traditional rural societies, by contrast, such specialized intermediaries do not exist, and among household with relatively equal expected endowments, insurance is often provided through informal decentralized risk pooling arrangement. The arrangements are not formal because there are no legal basis on which agents can rely to make binding contracts and enforce promises.” (Platteau, 1997, p. 766-767). Ici les risques sont appréhendés par le biais de la communauté mais les stratégies anti-risques peuvent-être prises à plusieurs niveaux : celui individuel, celui du ménage et celui de la communauté. La nature de ces stratégies dépendra donc du pôle de décision à partir duquel elles sont adoptées. Nous nous intéresserons plus spécialement au ménage et à ses comportements face aux risques. En effet, dans un contexte économique rural d’autosubsistance, l’organisation de la production est essentiellement basée sur la famille. Le travail est divisé entre aînés et cadets mais aussi sexuellement. Les structures démographiques du ménage jouent là un rôle pivot dans la répartition des tâches et peuvent influencer la nature et le temps consacré aux tâches pour les enfants (Amin et al., 2006 ; Blinder et Scrogin, 1999 ; Dumas, 2004 ; Edmonds, 2006). Les auteurs cités en ont fait le constat empirique, les structures démographiques des ménages influencent le temps des enfants consacré au travail économique et/ou domestique. Ils fondent leurs études empiriques sur le modèle de la production domestique organisée par un arbitrage dans l’allocation en temps entre les différentes tâches pour les membres du ménage (Becker, 1965). Les ménages développent des stratégies jouant le rôle d’assurance dans la prévision des risques. Elles peuvent être ex-ante, prévisionnelles et/ou ex-post, conséquences d’un choc (Platteau, 1997 ; Sandron, 2007). 90 La première stratégie ex-ante consiste à diversifier ses activités, en tirant des revenus provenant de différents secteurs. Ainsi par exemple, le manque de production agricole ou le manque de revenus dans un autre secteur aura moins d’influence dans les fluctuations de revenus, elle permet de lisser ces revenus. Cette stratégie est répandue à Ampitatafika, on dénombre 39% des actifs exerçant une seconde activité (Enquête référence 4D, 2003). Aussi, les paysans tendent à diversifier les cultures et même parfois à cultiver des parcelles plus éloignées les unes des autres pour que certaines maladies ou chocs climatiques localisés n’affectent pas ces cultures (Sandron, 2007). Les stratégies ex-post consistent elles à épargner, vendre ses actifs (décapitaliser), occuper un poste de salariat agricole, changer ses habitudes et/ou diminuer ses rations alimentaires38 ou encore déscolariser un ou plusieurs enfants (Binet and al . 2005)39. Nous reviendrons sur ce point plus tard puisqu’il nous intéresse particulièrement dans le cadre de notre thème d’étude, le travail des enfants et la scolarisation. Les données de cadrage concernant le travail des enfants et l’éducation seront présentés au début du chapitre 4 qui traite de la relation entre le travail des enfants et la scolarisation. Les indicateurs de la qualité du système scolaire sont présentés dans le chapitre 5.

Arrivée, installation, première recherche

Pour introduire cette partie qui décrira les différentes étapes de mon travail de terrain, la citation de Copans me semble tout à fait adaptée pour décrire sa position : l’on est et l’on restera l’étranger dans chaque situation de la vie quotidienne. L’altérité se maintient toujours et même 94 la participation active à la vie sociale ne suffit pas à la faire oublier : « […] l’observation, qu’elle soit participative ou passive, est, de par la présence même de l’observateur, un enjeu social, un prétexte à interpellation. » et l’ethnologue de terrain : « Malgré toutes ses qualités, […] ne peut effacer sa tare originelle : il est et restera un étranger. Qu’il subisse les épreuves d’une initiation comme R. Jaulin (1967), qu’il prenne épouse ou ami à la manière du pays (Kulick et Wilson, 1995), qu’il assume un statut moderne « utile » (médecin, animateur d’ONG, enseignant, technicien, etc.), l’ethnologue n’est pas un indigène natif » (Copans, 2008, p 33). L’ethnologue est toujours quelqu’un de passage et pour mon cas, l’ethnologue est toujours la vahaza, la blanche, l’occidentale qui porte par son aspect physique et bien sûr aussi par les biens qu’elle possède les stigmates de l’imaginaire collectif : elle peut venir en aide à tous et dans tous cas, elle a l’argent et le pouvoir d’améliorer les conditions de vie de beaucoup, elle a, selon les villageois, la connaissance et le savoir. Emmanuel Fauroux (2013) décrit les difficultés rencontrées sur le terrain à Madagascar : « Les terrains malgaches se présentent aux chercheurs en anthropologie de manière souvent trompeuse. La courtoisie malgache est toujours grande dans les zones enclavées où les traditions se sont bien conservées. L’accueil des enquêteurs et des chercheurs par les villageois est toujours excellent à condition, évidemment, d’observer des règles élémentaires de politesse. […] Pourtant, l’enquêteur aura du mal à progresser […] » (Fauroux, 2013, p. 115-116). J’ai moi-même été très bien accueillie mais cette sympathie était souvent portée par des intérêts. S’en suivait alors des jeux d’acteurs entre enquêtés et enquêteurs où l’on devait éviter certaines demandes en réaffirmant sa position de chercheur, d’étudiante. Il fallait aussi se questionner quant aux raisons d’un rapprochement soudain de tel ou tel informateur qui ne tarderait pas à faire quelques demandes d’aide financière ou matérielle peu de jours suivants nos premiers échanges verbaux. C’est par et à cause de cette « grande » dissymétrie dans les rapports culturels, économiques, sociaux, avec les enquêtés, qu’il est nécessaire de réussir son insertion sur le terrain, de trouver les moyens de s’y installer et de s’y maintenir en réajustant sans cesse sa position pour dissimuler et/ou atténuer au mieux ces différences qui induisent constamment des biais dans l’enquête. L’observation directe comme les autres techniques d’enquête : […] impliquent la participation, c’est à dire la présence, mais encore faut-il qu’elle soit techniquement et socialement permise et possible. […] L’observation sera donc participante parce qu’elle sous-entend la participation à la vie sociale, culturelle, rituelle telle qu’elle est, ce qui, par définition, introduit un second non-sens puisque l’observateur participant doit se faire accepter et établir des relations « normales » 95 avec les autres « participants » qui n’ont aucune idée de ce qu’est et ce que fait un ethnologue. La présence d’un ethnologue est une présence temporaire et artificielle. (Copans, 2008, p. 34). C’est dans cette mesure que la position du chercheur de terrain doit sans cesse être interrogée et adaptée pour donner l’impression de « se fondre » dans la vie sociale. Il m’a fallu être capable de fournir des « alibis » pour m’insérer socialement et estomper ce caractère non naturel de notre présence avec mon interprète. C’est ce que je décrirai dans ces prochains paragraphes. Nous verrons quelles ont été les premières occasions pour mon interprète et moi de se familiariser avec le terrain. Nous décrirons ensuite la manière dont nous nous sommes installées et avons débuté les enquêtes. Nous reviendrons sur les épisodes d’imprévus et les événements qui auraient pu définitivement nous bloquer l’accès au terrain.

La recherche dans le cadre du master

premier contact du terrain et familiarisation avec ses problématiques J’avais, dans le cadre du Master de recherche, en 2012, cherché à travailler sur les questions de scolarisation des enfants en école primaire publique de zones rurales et sur le travail des enfants. L’année précédente, en première année de master, j’avais mené une enquête qualitative de 4 mois sur le thème de la scolarisation des jeunes filles en école publique, dans les bidonvilles d’une ville d’Inde du Sud. En 2012, je décidais de travailler ailleurs, dans un pays francophone où les partenariats universitaires étaient plus régulièrement établis et ancrés avec la France. Déjà familiarisée avec le thème de la pauvreté et de l’éducation je cherchais un pays au PIB relativement faible. Je voulais m’intéresser spécifiquement aux groupes socio-économiques les plus défavorisés. C’est tout naturellement que je fis la connaissance de M Frédéric Sandron qui était alors un de mes professeurs. Il dirigeait le programme de recherche 4D (Dynamique Démographique et Développement Durable à Madagascar). Les enquêtes en équipes pluridisciplinaires ont été principalement menées en 2003 sur la commune d’Ampitatafika. C’est dans ce cadre, mais dans une autre zone, que je commençais mes travaux sous sa direction. Madagascar, essentiellement rural est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Ce terrain semblait être un lieu particulièrement adapté pour étudier les relations entre la pauvreté, scolarisation et travail des enfants. De plus, la littérature sur le sujet et les données issues d’enquêtes qualitatives de longue durée sont rares. 96 Je résumerai ici les principales modalités d’entrée et d’installation sur le terrain. J’expliquerai de quelle façon se sont formés mes premiers contacts et en quoi ils ont été favorables à la mise en place de l’enquête du cadre doctoral. Je ne m’étendrai pas outre mesure sur le sujet, mais il est important d’exposer brièvement le déroulement de ce premier séjour qui a conditionné de façon importante les séjours suivants. Le travail de Master consistait à interroger les taux importants de scolarisation primaire à Madagascar compte tenu du contexte de l’Afrique Subsaharienne. Je me demandais en quoi ils reflétaient ou non une situation de scolarisation de qualité. Pour répondre à ces questionnements, j’avais choisi de commencer une enquête sur la situation de l’école primaire en zones rurales, zones où les enfants abandonnaient plus fréquemment l’école, s’y absentaient régulièrement et où, faute de moyens, les infrastructures scolaires étaient souvent dégradées. Je me suis mise à la recherche d’un terrain, pas trop enclavé pour des raisons de sécurité et des raisons sanitaires et où les conditions matérielles étaient réunies pour y mener une enquête. L’objectif était de conduire une enquête de type quantitative et qualitative. Le volet quantitatif consistait à faire passer des questionnaires auprès des ménages scolarisant les enfants en EPP. Le volet qualitatif visait à faire de l’observation participante dans les EPP pour observer le déroulement des cours, constater l’absentéisme des élèves et des professeurs, évaluer le niveau des élèves etc. Je décrirai dans les prochaines sous-parties les différentes étapes de l’enquête. Je ferai le point sur les étapes de l’investigation : du choix du terrain en passant par les conditions matérielles de sa réalisation jusqu’à la mise en place de l’enquête et les conséquences de ce premier séjour sur les recherches doctorales. Ces travaux m’ont permis avant toute chose de me familiariser avec la zone d’étude, sa population, ses acteurs piliers dans l’enquête comme les équipes des EPP, les chefs fokontany, les chef ZAP et le maire de la commune. Ils m’ont aidée à tisser des liens avec les paysans, mieux appréhender leurs modes de vie, leur culture, leurs logiques. Ce séjour de trois mois a également été une première étape dans l’apprentissage -long, fastidieux et toujours incompletde la langue malagasy. Son usage progressif m’a aidée et a favorisé mes enquêtes tant auprès des paysans, des professeurs que des enfants. Il est encore rare, même aujourd’hui, de croiser une vazaha en brousse capable d’échanger quelques phrases de malagasy avec les habitants des alentours.

Table des matières

Remerciements
Résumé
Liste des tableaux
Liste des graphiques
Liste des Images
Glossaire
Introduction générale
Problématique générale
Plan
Chapitre 1B Cadres théoriques et conceptuels
1. Brève histoire de l’imposition du modèle scolaire comme universel
2. L’expansion de l’éducation dans les pays du Sud
3. Le travail des enfants et la scolarisation
4. Le concept d’enfance
5. La demande scolaire, le rapport à l’école des familles
6. La qualité de l’éducation
Conclusion
Chapitre 2. Contexte politique et économique
1. Madagascar, une succession de crises sociales, politiques et économiques.
2. Une population essentiellement rurale et pauvre
3. Des revenus agricoles faibles
4. Système d’héritage Merina, croissance démographique et réduction des surfaces cultivables en Hautes Terres Malgaches
5. Une économie rurale d’autosubsistance et une agriculture familiale faiblement mécanisée
6. Productivité agricole et environnement climatique
7. L’insécurité alimentaire
8. Un état de santé de la population globalement mauvais
9. Pauvreté et pluriactivité
Conclusion
Chapitre 3. Méthodologie
1. Arrivée, installation, première recherche
2. L’arrivée et l’installation sur le terrain de recherche pour la thèse
3. La mise en place de l’observation directe dans les écoles
4. La passation des questionnaires « emploi du temps » auprès des enfants
5. La passation du questionnaire « structures démographiques des ménages »
6. L’enquête menée auprès des ménages
7. Les entretiens menés auprès des professeurs, des mères de famille, des enfants
8. L’Enquête auprès des enfants
9. Les difficultés d’un terrain sensible… le bilan des enquêtes
Chapitre 4. Capitaux scolaires et économiques des familles. Quel impact sur la scolarisation des enfants ?
1. Les classes les moins favorisées réussissent moins bien à l’école
2. L’école et la reproduction des inégalités sociales, plusieurs explications théoriques
3. Impact des conditions matérielles d’existence sur la scolarisation, les résultats de terrain
4. Capitaux scolaires, conditions de vie des ménages et modes d’investissement pédagogiques
5. Rapport des parents aux équipes pédagogiques et connaissance du déroulement de la scolarisation
Conclusion
Chapitre 5. Modes de production domestique et scolarisation
1. Le concept du travail des enfants et la prise en compte des activités domestiques
2. Cadrage sur le travail des enfants
RESULTATS DE TERRAIN
3. Les activités des enfants avant et après l’école
4. Effectuer les activités domestiques est une norme mais peut être une charge : l’avis des enfants
5. Structures démographiques des ménages quel impact sur la scolarisation et la charge d’activités domestiques ?
Conclusion
Chapitre 6B Conditions matérielles de la scolarisation, temps d’enseignement et conséquences sur l’apprentissage des élèves ?
1. La qualité de l’éducation : la définition que nous retiendrons0
RESULTATS DES OBSERVATIONS DE TERRAIN
2. Le matériel didactique
3. Taux de redoublements, ratio élèves_enseignant, taux d’achèvement
4. Le temps scolaire
5. Le respect du temps officiel, résultats d’enquête (s)303
6. Pauvreté de l’école : impact sur les conditions d’enseignement et d’apprentissage
Chapitre 7. Langue d’enseignement et qualité de l’offre
1. Quels arguments soutiennent l’instruction en langue maternelle, quels sont ceux qui la déqualifient ?
2. Le choix d’une langue d’enseignement : illustration de divers contextes africains
3. Le choix d’une langue d’enseignement à Madagascar6
4. La langue d’enseignement et la qualité de l’offre
5. Symbolique sociale des langues internationales
6. Les enjeux du maintien des langues internationales comme langues d’instruction
Conclusion
Chapitre 8. L’influence de l’environnement familial et de l’offre scolaire sur la demande d’éducation
1. La demande scolaire
2. Milieu social d’origine et inégalités de la demande scolaire
3. Des stratégies éducatives hybrides : une socialisation par le travail et par l’école
4. L’influence de la perception de la qualité de l’éducation sur les stratégies éducatives
5. Une conception de l’enfance éloignée de l’Occident
6. Les ambitions professionnelles et sociales des enfants
Conclusion
Conclusion générale
Bibliographie
Annexes
1. Annexe 1, les programmes scolaires
2. Annexe 2, résultats relatifs au respect des heures d’enseignement, du calendrier
3. Annexe 3, extraits de cahiers d’élèves
4. Annexe 4, guides d’entretiens

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