Pratiques d’écritures de femmes algériennes des années 90  Cas de Malika Mokkedem

Pratiques d’écritures de femmes algériennes des années 90  Cas de Malika Mokkedem

La critique, dans son ensemble converge vers le fait que la littérature algérienne de langue française des années quatre vingt-dix, écrite par des hommes ou des femmes, se caractérise par une profusion de productions littéraires. Ces productions, dans leur diversité, se caractérisent par ce que Charles Bonn , dans Paysages littéraires algériens des années 90. Témoigner d’une tragédie ? désigne par « retour du référent », « retour du réel » déjà perceptible à partir des années 80. La littérature féminine algérienne limitée, à ses débuts, à quelques noms de pionnières, à l’exemple de Djamila Debêche, des Amrouche, et de Assia Djebar, fut assez lente à émerger. Il faudra attendre les années 80 pour constater une percée des écritures féminines. Cette production, selon Bouba Mohammedi-Tabti de l’université d’Alger, enseignant-chercheur sur les littératures contemporaines de langue française « offre un large éventail allant des écritures stéréotypées d’écrivaines criant leur message à des œuvres beaucoup plus achevées. Parfois, en effet, les romans sont plus préoccupés d’information, de témoignage que de réelle recherche et de création . » La percée constatée dans les années 80 prendra de l’ampleur dans la décennie des années 90, marquée par un contexte de violence. On assistera à une véritable explosion de textes produits aussi bien par des écrivaines confirmées que par de nouvelles écrivaines qui entameront une œuvre abondante en quelques années. Notre hypothèse de recherche est qu’il existe un lien, dont la nature reste à démontrer entre ces écritures de femmes algériennes de langue français et le contexte tragique des années 90.

Cerner ce lien nous permettra de montrer que ces œuvres peuvent constituer un objet d’étude en tant que paradigme ayant une caractéristique littéraire spécifique. Les éléments qui ont autorisé cette hypothèse sont la profusion de ces productions et le contexte d’émergence de ces productions. La profusion des productions de langue française de femmes algériennes C’est en constatant que ces productions thématisaient le contexte des années quatre vingt-dix, s’inscrivaient dans ce contexte, et traitaient de ce contexte que nous déduisons cette détermination dans la relation entre les œuvres de femmes et le contexte tragique. Beaucoup de critiques littéraires et journalistiques s’intéressant à la production littéraire de cette période ont relevé une profusion d’ouvrages écrits durant cette décennie, tous genres confondus, écrits par des femmes ou par des hommes, tel que le constate ou Ghania Hamadou, dans le Préambule à l’ouvrage de Rachid Mokhtari, : « Au plus fort de la crise, la plus terrible qu’ait connu leur pays depuis la fin de la colonisation française, des Algériens, dont rien dans l’itinéraire ne laissait supposer pour les lettres, se sont mis à écrire, investissant un espace où seulement quelques auteurs avaient réussi, en dépit des fourches caudines de la censure de l’Etat, à s’imposer. » Dans ce sens, Rachid Mokhtari parle d’une cinquantaine d’ouvrages, écrits par des hommes ou des femmes, et ayant été publiés entre 1993 et 1997 alors que dans Noûn, Algériennes dans l’écriture, Christiane Achour répertorie soixante-dix œuvres de femmes publiées entre 1990 et 1998, et en ne comptabilisant, de 1947- date de la première œuvre en français- à 1990, que cent vingt œuvres éditées, tous genres confondus .

Abondant dans le sens que nous défendons, à savoir, l’émergence de ces écritures de femmes qui ne se limite pas au seul fait de la littérature, Christiane Achour remarque que « La place que les femmes prennent sur le devant de la scène, au début des années 90, n’est, bien entendu, pas le fait de la seule littérature. Mais la littérature est présente aussi et on peut constater une manifestation de leur présence dans ces genres où elles éditaient peu. » Cette profusion de voix féminines telle que nous la considérons dans sa dimension groupale, reste liée à contexte tragique. Ce que confirme, dans un essai consacré à ce qui est appelée la tragédie algérienne, Benjamin Stora : « De nombreuses femmes algériennes se sont lancées dans l’aventure de l’écriture, à partir du conflit qui déchire leur pays. »Notons que la critique universitaire n’a abordé cette littérature des années quatre vingt-dix qu’occasionnellement, lors de colloques à l’instar de celui portant sur les « Littératures algériennes contemporaines » depuis la fin des années quatre-vingt, tenu à Toronto en 1999 avec la présence d’écrivains ( Abdelkader Djemaï, Malika Mokeddem, Réda Bensmaïa et Alek Baylee Toumi). Cependant un colloque, tenu dans le cadre d’une convention interuniversitaire (Université d’Alger/Université de Villetaneuse), sous le titre Paysages littéraires algériens des années 90 : témoigner d’une tragédie ? » a retenu notre attention. Les actes de ce colloque, sous la direction de Charles Bonn et Farida Boualit, ont étés publiés chez L’Harmattan en 1999. L’ouvrage questionne les relations qu’entretiennent les œuvres de cette décennie avec leur référent historique. « La tragédie » du référent et son témoignage par le biais de l’écriture est au centre des préoccupations des différentes communications.

L’état des lieux de cette littérature faite par Charles Bonn sous le titre « Paysages littéraires algériens des années 90 et post-modernisme littéraire maghrébin » fait ressortir l’importance de la parole littéraire, qui « grâce peut-être à son aspect dérisoire, est probablement le seul lieu où l’innommable risque d’entrevoir un sens, qui permettra de vivre malgré tout. » Ainsi, cette production littéraire, selon Charles Bonn, « ne peut ignorer la quotidienneté de l’horreur en Algérie. Plus encore : cette horreur quotidienne va nécessairement développer une écriture différente. » La signification de cette littérature raccrochée, certes à l’actualité sanglante du pays, peut s’expliquer aussi « par l’évolution littéraire de l’ensemble de la littérature maghrébine, dans la décennie qui suit l’attribution du prix Goncourt au Marocain Tahar Ben Jelloun en 1987. » Charles Bonn avance que dans les années quatre-vingt, la période de la génération des « monstres sacrés » (Rachid Boudjedra, Rachid Mimouni…) s’achève puisque les auteurs n’écrivent plus ou écrivent des textes différents. La fin des années quatre-vingt entrant dans le postcolonialisme littéraire, en rupture définitive avec le mythe de l’origine, marquerait la fin relative dans la littérature maghrébine, d’une écriture iconoclaste, tant sur le plan de la forme que du contenu. La primauté de la subversion formelle sur celle des thèmes n’est plus de mise, à l’exemple des textes circonstanciels comme FIS de la haine , ou de Lettres algériennes et de romans liés directement au contexte du jour, comme Timimoun et de La Vie à l’endroit de Rachid Boudjedra.

 

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