Comprendre l’organisation du projet par « action »

L’ « action » comme unité de collaboration

Cette partie vise à comprendre l’organisation du projet par « action », ses contraintes et les modalité d’ajustement qui permettent aux chercheurs de tirer au mieux parti des collaborations qu’ils nouent au sein du projet. En quoi consiste précisément le « travail d’articulation » dans un cas comme celui-ci ? Qu’est-ce qui est échangé au sein des « actions » et selon quelles modalités ? Le projet Inbioprocess est organisé en cinq actions thématiques dont trois (B « migration », C « décomposition » et D « détoxication ») couplent expérimentations in situ et celles en laboratoire Le projet met en œuvre une approche fonctionnelle sur les sédiments de rivière. Les différentes collaborations, comme me l’explique Adam, doctorant à Toulouse, se focalisent sur deux types d’entrée : « Tu as vu comment se découpent un petit peu les tâches au sein du programme ? Donc souvent chaque tâche correspond soit à un type d’organisme, soit à des process assez particuliers et qui sont découpés en fonction des laboratoires ou des équipes au sein d’un même laboratoire, qui ont les compétences pour. » L’articulation d’un découpage par processus et par organisme est particulièrement prégnant dans le cas de l’action C dont les sous tâches C3, C4 et C5 s’intéressent respectivement aux rôles spécifiques des bactéries, invertébrés et champignons dans la décomposition de la matière organique. Les actions B et D sont respectivement et principalement centrées sur une expérimentation in situ et sur un protocole expérimental en laboratoire. L’action E vise à modéliser les activités de décomposition et de détoxification analysées dans les actions C et D. Enfin, les actions A et E concernent la communication à différents publics : A1 « Communication flow », A2 « Reporting », E2 « Scientific communication », E3 « Result transfert to end-users ». Les activités scientifiques et la communication sont organisées par action où s’échangent des échantillons, des publications et fiches, et plus rarement, des outils. Mais comment les chercheurs s’organisent-ils au sein de ces unités pour les faire fonctionner au mieux ; comment font-ils face aux aléas qui imposent des changements dans l’activité ? 

Sites expérimentaux et investissements

L’action B est centrée sur une expérimentation in situ91 qui consiste à tester l’effet d’une crue et d’un assèchement sur l’activité des invertébrés. La description de son déroulement rend particulièrement compte de l’investissement nécessaire autour d’un site expérimental. En effet, les caractéristiques morphologiques et les besoins liés à l’étude de la biodiversité génèrent une forte créativité méthodologique. L’expérimentation consiste à barrer un bras d’une rivière (assèchement) en tresse redirigeant ainsi le flux d’eau dans le bras voisin (crue). Elle implique deux équipes, de Lyon 1 et de Marseille et principalement six personnes92 . Les tâches de cette action sont des étapes successives de l’expérimentation : B1 : prospective, méthodologie et tests ; B2 : l’expérimentation de terrain ; B3 : l’échantillonnage. La difficulté à maitriser les aléas hydrométriques et à stabiliser le débit d’eau est à l’origine de changements : les chercheurs sont contraints de revisiter leurs dispositifs expérimentaux. Ceci témoigne d’un rapport singulier au terrain où les caractéristiques de l’écosystème obligent les chercheurs à une créativité méthodologique et instrumentale. Le site expérimental est particulièrement central dans cette action, sur ces différents sites se retrouvent Emma et Suzanne, de l’équipe lyonnaise, et Eléa de l’équipe marseillaise. Les nombreux critères de choix du site (morphologie en tresse, absence de colmatage, absence de pollution, possibilité d’expérimentation sans conflit avec des activités touristiques etc.) obligent les chercheuses à démultiplier les sorties prospectives. Les photographies sont très présentes lors de mon entretien avec Emma, elle les mobilise pour m’expliquer les mouvements d’infiltration (au niveau de ce qu’on nomme le seuil sur un cours d’eau) et de restitution de l’eau (au niveau de la mouille). L’une de ces photos, un tronçon de rivière tressée, est également utilisée comme page d’accueil du site Internet du projet et sur de  nombreux documents afin d’expliquer l’expérimentation (Figure 2). Interrogée sur les pratiques de classement des documents du projet, Emma évoque le travail fait autour de chaque tronçon de rivière visité : « Donc là il y a tous les documents de prospection de la Drôme. Donc à chaque fois qu’on a fait des prospections, on n’a pas fait que regarder, on a fait des mesures de température, de conductivité. On a fait quelques prélèvements benthiques93 et hyporhéiques. On a rassemblé récemment des documents photographiques, des documents Excel dans lesquels on a fait des petits comptes rendus. » La prospection consiste alors à produire un ensemble de signes par lesquels le site en question devient « transportable » et comparable à d’autres. Après un travail prospectif gourmand en temps passé dans différents cours d’eau en tresse (des affluents du Rhône et de la Durance), c’est finalement la Drôme qui a été choisie selon des critères chimiques (pollution), mais aussi géomorphologiques (faible variation des flux) et logistiques (accessibilité). Le tronçon de rivière, une fois choisi, est un « actant » central de l’action B et du projet dans sa globalité. Dans un premier temps, les caractéristiques géomorphologiques vont être des critères importants dans la sélection de l’équipement, voire de la fabrication d’un équipement sur mesure. Emma et Suzanne, la technicienne, ont des idées très précises à propos du matériel nécessaire. En effet, Emma m’explique que les techniques de prélèvement des invertébrés de surface doivent être adaptées aux caractéristiques du sédiment : « On a fait construire spécialement un Hess94 pour qu’il ait une dimension qui corresponde, en prenant en compte la perméabilité et la porosité du sédiment du site, on sait qu’on va aspirer à peu près le volume qui est contenu là-dedans.» La nécessité de fabriquer un échantillonneur met en évidence la connaissance singulière du site expérimental que les chercheuses sont obligées de posséder pour mener à bien une expérimentation in situ. La question spécifique de la biodiversité va également donner lieu à de nouvelles pratiques de prélèvement ainsi qu’à un nouveau dimensionnement de l’outil Hess. Cette innovation méthodologique95est ici motivée par la nécessité de comparer la faune hyporhéique avec la faune benthique : « Hormis des techniques lourdes (freezing core), il n’existe jusqu’à ce jour, pas de méthode simple qui permette de faire le lien entre l’échantillonnage des compartiments benthique et hyporhéique. Dans le cadre de ce travail, ce lien sera réalisé par couplage des deux techniques précédentes. Pour cela, les dimensions de l’échantillonneur de Hess ont été adaptées au volume de liquide interstitiel prélevé selon la technique Bou-Rouch » (délivrable 1) On retrouve ici les implications méthodologiques liées à la nature relationnelle de la notion de biodiversité : prendre en compte différents compartiments biologiques implique l’élaboration d’instruments adaptés. Un chercheur compare ainsi son travail à celui d’un artisan, il insiste à cette occasion sur la nécessité d’adapter l’usage de certains outils aux conditions météorologiques ou géomorphologiques spécifiques. Dans un deuxième temps, le site expérimental, lieu d’une expérimentation mobilisant une quinzaine de personnes, fait l’objet d’une production de documents destinés à coordonner l’activité des participants (chercheurs et étudiants volontaires). Valentin est un des acteurs principaux de la tâche B à laquelle est dédié son post-doctorat ; comme les autres participants, et d’autant plus qu’il est coresponsable du bon déroulement, il doit prendre connaissance des différents documents envoyés par Emma : « Ça c’est un PowerPoint que Emma nous a envoyé. Donc tu vois il y a tous les fichiers : les fichiers terrain, (…) elle m’envoie un inventaire pour que je sois au courant déjà de ce qu’il faut, ce qu’il ne faut pas, ce qu’il reste (…) l’organisation des tâches, qu’est-ce qu’on va faire, comment, on va faire un descriptif en général. Là, le timing, à quelle heure on commence le premier jour, cette année tout est bien structuré.96 » 

Flexibilité et ajustement spatiaux

L’action C sur la décomposition de la matière organique met en œuvre un ensemble de collaborations qui impliquent quatre équipes (Lyon 1, Lyon 2, Rennes et Toulouse 1) et permet d’analyser l’articulation entre la mutualisation des compétences et la division de l’activité. Une quinzaine de personnes98 se partagent cinq tâches : les deux premières sont dédiées à la mise en place et aux tests d’une méthode expérimentale in situ, et les trois autres concernent l’activité de trois groupes d’organismes. La spécificité des organismes implique des compétences et des outils qui se répartissent entre équipes : les bactéries sont sous la compétence d’un chercheur rennais, les invertébrés sont étudiés de longue date à Lyon, et l’expertise sur les champignons appartient à l’équipe toulousaine. Comment la coordination au sein d’une tâche comprenant des activités aussi hétérogènes que des analyses de migration de spores dans des colonnes sédimentaires, la comparaison de prélèvements in situ ou une analyse métaprotéomique99, a-t-elle lieu ? Une telle organisation repose sur deux mécanismes fondamentaux : la prise en charge de sites expérimentaux par les équipes, ce qui permet une flexibilité géographique et logistique, et la répartition du travail entre production de données et leurs traitements suivant la circulation des échantillons et des doctorants. Comme nous l’avons vu précédemment l’attachement à un site expérimental peut être à l’origine d’un fort investissement. Si dans l’action B, cet investissement prend notamment la forme d’une fabrication d’instruments de mesure, dans les tâches 1 et 2 de l’action C, l’effort porte sur la régularité de suivi du dispositif. Vincent m’explique le choix des rivières en fonction de leurs caractéristiques granulométriques (c’est-à-dire selon un gradient de colmatage du sédiment) mais aussi en fonction de son accessibilité depuis l’emplacement géographique du post-doctorat mené en parallèle de cette expérimentation : « On a pris deux rivières en Bretagne plus une rivière en Irlande puisque moi, une partie de mon post-doc, une grande partie d’ailleurs, je l’ai réalisé en étant en Irlande du Nord à Belfast. (…) toutes les semaines en fait je revenais et je faisais la manip, pour relever les sacs et tout et je repartais en Irlande. Donc je passais une dizaine de jours en France et une vingtaine de jours en Irlande pour cette manip là. » Chaque équipe a ses propres habitudes autour de sites privilégiés. En réunions, les chercheurs parlent par exemple du « fief » de Loïc ou envient les courbes d’Adam liées aux caractéristiques des Vosges. Dans les situations où une méthode commune est mise en œuvre, les équipes gardent une flexibilité quant aux sites expérimentaux choisis. C’est le cas de la méthode des « petits sacs » à partir desquels une série d’expérimentations se fait en fonction des opportunités de terrain des équipes. C’est ce que rappelle Renaud lors d’un comité de Pilotage en décembre 2009 : « Françoise : nous on a beaucoup de mal à voir, à comprendre l’organisation de la C, typiquement la présentation de Vincent, on ne sait pas dans quelle partie de la C Renaud : il faut reprendre. De mémoire je ne l’ai pas, c’est du C2. Il y a eu tout un ensemble de manips qu’on n’avait pas prévu au départ, qui évaluaient cette interface dans des situations de stress variables. » Le doctorant de Toulouse développe par exemple une collaboration avec une équipe de Metz et procède à des expérimentations sur l’effet des conditions d’acidification plutôt que de tester l’effet de l’eutrophisation. Si une telle organisation permet une souplesse par rapport à des investissements expérimentaux déjà importants, elle met en lumière la difficulté de standardisation d’une méthode : en fonction des sites expérimentaux, des inflexions seront apportées à ce qui est prescrit par les résultats de la tâche C1.

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