La métaphysique en tant qu’histoire de l’oubli de l’être

 La métaphysique en tant qu’histoire de l’oubli de l’être

Que fait la métaphysique ?

À cette question, Heidegger répondra en estimant que la métaphysique questionne l’être, mais comprend par là l’étant dans son ensemble. La question fondamentale de la métaphysique est celle de l’être. En lieu et place de questionner l’être en tant qu’être, la métaphysique interroge l’étant. Elle laisse de côté la question directrice, celle de l’être pour s’attacher à l’être de l’étant. Plus encore, « la métaphysique interroge l’étant en tant qu’étant, elle s’en tient, à l’étant et ne se tourne pas vers l’être en tant qu’être.» 57 Autrement dit, la métaphysique ne pose pas en sa teneur phénoménologique la question essentielle de l’être, elle ne fait que se tourner et représenter seulement l’étant en tant qu’étant. « La question de l’être comprise comme la question métaphysique sur l’étant ne questionne précisément pas thématiquement vers l’être. Celui-ci reste oublié.» Ce qui signifie que la métaphysique ne pense pas l’être en son essence mais l’être de l’étant. Aux yeux de Heidegger, questionner l’être signifie d’après l’interprétation courante : questionner sur l’étant comme tel. Ainsi, la métaphysique, aurait « oublié » depuis Platon jusqu’à Nietzsche, la question de l’être, entendons l’étonnement face au mystère de notre être et de l’être tout court, au profit d’une pensée plus calculante vouée à l’explication sans cesse de l’étant. Cette période allant de Platon jusqu’à Nietzsche est perçue par Heidegger comme une histoire de l’être et de la métaphysique. Chaque époque de cette histoire de la métaphysique correspond, en effet, à un mode particulier de donation ou plutôt d’occultation de l’être et est dominée par un concept particulier de la vérité. Du reste, ces époques ne s’enchaînent pas les unes aux autres à la manière hégélienne mais forment, comme le dit Martin Heidegger lui-même, « une suite libre »58. Cette « suite libre » constitue paradoxalement la consolidation de la pensée oublieuse de l’être. Car elle forme un tout uni avec en toile de fond l’oubli de la question de l’être. 1. Les Grecs Platon est la figure emblématique de cette première époque de l’oubli de l’être. Il est suivi de son élève Aristote ou le Stagirite. Si Heidegger fait de Platon le commencement d’une période dite de l’oubli de l’être, c’est tout simplement parce que sa pensée est le théâtre de toutes les mutations et le lieu de toutes les inventions. Ce qui revient à dire en toute clarté  La métaphysique en tant qu’histoire de l’oubli de l’être 19 que Platon est, pour l’ensemble de la tradition, le prototype du philosophe, et a marqué de son empreinte toute l’histoire de la pensée occidentale : « Toute la philosophie occidentale, dit Heidegger, est du platonisme. Métaphysique, idéalisme, platonisme, signifient la même chose par essence. Et ils restent la règle même là où des oppositions ou des contre-courants se font valoir » 59 . Dit autrement, le platonisme en tant que théorie philosophique selon laquelle il existe des entités intelligibles en soi, dont le contenu est indépendant de la contingence de l’expérience sensible traverse toute la réflexion philosophique occidentale. Les divers courants de cette pensée occidentale que sont la métaphysique, l’idéalisme, le platonisme renvoient dans le fond à la même réalité. Dans le champ de cette réflexion, l’absence de règle fait défaut. L’instauration d’une convention apparaît comme nécessaire pour gérer les divergences d’approche et de point de vue. Dans sa théorie de la connaissance, Platon distingue le monde sensible du monde des idées. Par cette distinction, Platon inaugure de façon significative la manière prévalente de se présenter les rapports de l’être et de l’étant et met en place l’armature de toute métaphysique. C’est pourquoi Heidegger dira dans Qu’appelle-t-on penser : « C’est Platon qui donne l’interprétation déterminante pour la pensée occidentale. Il dit qu’entre l’étant et l’être, il y a le chorismos (χωρίσµός) ; et khora (χωρα) signifie endroit. Platon veut dire que l’étant et l’être sont en des endroits différents.» 60 Ici, Platon établit une différence entre l’être et l’étant. L’être n’est pas l’étant et vice versa. En procédant ainsi, Platon n’instaure-t-il pas une césure, une faille entre l’être et l’étant ? Cette césure qui en réalité, est de la distinction entre l’être et le non-être (l’un et l’autre), ou mieux encore l’introduction de la différence et de la relation dans l’être, n’est-elle pas à l’origine du Parricide de Platon envers Parménide ? Car pour Parménide, l’être est le même, immuable, identique, clôturé sur lui-même et hostile à la différence. En refusant l’identification parménidienne de l’être à l’un, Platon montre que l’être se dit plusieurs : l’être est le multiple. Ainsi, l’un de Parménide cède-t-il le pas au multiple avec Platon. 

Les Romains

Après Platon et Aristote comme première étape de l’histoire de la métaphysique, ce sera au tour des Romains de donner une empreinte spéciale à l’histoire de la pensée occidentale. En effet, l’époque romaine est une étape charnière dans cette histoire de la pensée occidentale car elle est responsable non seulement de l’enfouissement de la pensée grecque primitive, c’est-à-dire du domaine originel de la vérité de l’être qui affleurait encore par endroits dans la philosophie de Platon et d’Aristote, et mais aussi de la constitution de la pensée moderne elle-même. Autrement dit, si le matin de la pensée grecque n’a pas connu un zénith ou plutôt a été assombri et si la pensée moderne nous apparaît comme telle aujourd’hui, cela est dû en grande partie à l’époque romaine. Pour Heidegger, l’essence de la romanité réside dans l’impérium, dans l’empire, c’est-à-dire dans le domaine fondé sur l’ordre et le commandement. Ce qui revient à dire que l’ordre et le commandement sont les piliers de l’édifice romain comme le sont les Apôtres Pierre et Paul pour l’Eglise catholique universelle. Conformément à cette essence « impériale » de la romanité, le vrai est le droit (rectus), c’està-dire ce qui est conforme à ce qui a été ordonné. Quant à l’être, il s’appréhende comme le réel au sens de l’effectif (actualitas) ; Hegel parlera plutôt d’effectivité (Wirklichkeit). La détermination de l’être comme ce qui est effectif va s’étendre à travers toute l’histoire occidentale jusqu’aux Temps modernes les plus récents. A cet effet, Heidegger dira : « Parce que la détermination de l’essence de l’être en tant qu’‘‘actualitas’’ porte à l’avance toute l’histoire […] toute histoire occidentale est en divers sens romaine et plus que jamais hellénique. Toute entreprise postérieure pour ressusciter l’Antiquité grecque n’est qu’une rénovation romaine de l’hellénisme d’ores et déjà réinterprété dans le sens romain » 63 . Pour Heidegger, l’histoire est portée par l’essence de l’être. Et cette histoire est en plusieurs sens marquée par la civilisation romaine et de toujours par la civilisation grecque. Aussi, toute tentative de résurrection de la pensée grecque antique est-elle une œuvre romaine. La réinterprétation de cette pensée matinale qui avait commencé avec l’époque romaine demeure dictée par la civilisation romaine. En ce qui concerne la vérité, l’époque romaine est toute entière régie par la caractérisation de celle-ci comme rectitudo (rectitude). 

Les Temps modernes

La troisième et dernière étape de l’histoire de la métaphysique est celle des Temps modernes et commence avec Descartes. Cette époque moderne, qui commence avec Descartes, repose sur la détermination de l’essence de la vérité comme certitude. Heidegger dira à ce propos, que « la métaphysique moderne entière, Nietzsche y compris, se maintiendra dorénavant à l’intérieur de l’interprétation de l’étant et de la vérité initiée par Descartes » 64 . Cette détermination essentielle de la vérité apparaît en pleine clarté quand Descartes lui-même l’affirme en ces termes : « Je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale, que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement, sont toutes vraies » 65. Il s’ensuit évidemment que, si le critère de la vérité réside dans la certitude de ce qui est clair et distinct dans l’esprit, l’être qui se caractérise par son mystère même, c’est-à-dire pure donation et retrait de la présence, il est alors radicalement impossible de fonder une métaphysique de l’être ou encore une ontologie. Du moins, pour que l’être soit vrai en termes de certitude, il faudra qu’il fasse son entrée dans la sphère de la représentation. Autrement dit, l’être doit être conçu en tant que ίδέα (idéa, idée). En clair, l’être est oublié parce que sa question est loin d’être une préoccupation en soi ; seule compte la restauration du primat de la conscience ou du sujet. L’on comprend alors pourquoi « avec l’interprétation de l’homme comme sujet (subjectum), Descartes crée la condition métaphysique de toute anthropologie future » 66. Ainsi, l’homme est-il promu au rang de sujet, c’est-à-dire au rang de fondement et de mesure de la vérité de ses représentations et donc de l’être lui-même. En s’assurant de la vérité des idées qu’il se propose par devers lui, l’homme n’est pas orienté vers l’être en tant qu’être, mais vers l’étant dans sa totalité, c’est-à-dire vers la nature dont il cherche à se rendre « maître et possesseur ». 

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