LA VIOLENCE SEXUELLE SUR LES MINEURES: L’APRES-COUP

LA VIOLENCE SEXUELLE SUR LES MINEURES:
L’APRES-COUP

LA violence sexuelle est définie par l’OMS comme : « tout acte sexuel, une tentative pour obtenir un acte sexuel, un commentaire ou une avance de nature sexuelle, ou un acte visant à un trafic ou autrement dirigés contre la sexualité d’une personne utilisant la coercition, commis par une personne indépendamment de sa relation avec la victime, dans tout contexte y compris, mais sans s’y limiter, le foyer et le travail » [40]. La violence sexuelle est un acte connu depuis longtemps comme cause de traumatisme chez les mineures, présentées comme des êtres fragiles qui n’ont point encore atteint l’âge de la majorité [43]. Elle se traduit le plus souvent par le viol, qui est « un acte de pénétration, même légère, de la vulve ou de l’anus imposé notamment par la force physique, en utilisant un pénis, d’autres parties du corps ou un objet » [28]. Lorsqu’il y a viol sur une personne commis par deux ou plusieurs agresseurs, on parle de viol collectif mais quand il se produit devant plusieurs personnes, on parle alors de viol en public [44]. En République Démocratique du Congo, une nouvelle façon de terroriser l’être humain a vu le jour depuis la première guerre de libération en 1994. Il s’agit de la violence sexuelle de masse et en public [37]. Les femmes en étaient les principales victimes mais cette pratique n’épargne maintenant personne ; les hommes deviennent les cibles des agresseurs, de même que les enfants. A l’Est de la RDC, la violence sexuelle est utilisée comme une arme de guerre avec plus de 300.000 femmes violées depuis 2004 ; ce qui a valu à cette partie du pays le titre de « capitale mondiale du viol ». [2,9]. On a observé un changement dans la perception de la féminité. Considéré autrefois comme sacré, le corps féminin congolais est depuis lors utilisé comme un « champ de bataille » [9]. Malgré la promulgation des articles 172 et 173 du Code pénal en RDC, sanctionnant quiconque aurait agressé sexuellement un mineur par viol, la presse locale rapporte chaque semaine des cas de mineures de moins de 10 ans 3 retrouvées dans la brousse avec des lésions profondes au niveau de leurs appareils génitaux. De 2004 à 2016, 3.457 mineures victimes de violence sexuelle ont été pris en charge à l’Hôpital Général de Référence de Panzi, soit 346 mineures par an, parmi lesquelles 205 âgées de moins de cinq ans [5]. Les filles sont donc les plus vulnérables ; une situation exacerbée par les fausses idées véhiculées au sein de la communauté, telles que : « coucher avec une petite fille pourrait guérir du VIH/SIDA » ou « Coucher avec une petite fille augmenterait les chances d’obtenir une promotion dans son travail » [56]. Cette « chasse » aux mineures constitue un véritable problème socioculturel. Les répercutions s’observent non seulement sur la mineure qui devient bouc émissaire, mais aussi sur toute la famille. Il s’en suit alors un traumatisme que Bailly L. [7] décrit comme : « l’effet de la destruction passagère du champ symbolique produite par l’irruption du réel ou par une attaque directe de ce champs symbolique à l’occasion d’un évènement accidentel extérieur au sujet ». Le traumatisme tel que le définissent Romano H. et al. [46], n’est pas l’évènement mais la blessure qu’il produit dans le psychisme du sujet. Selon ces auteurs le mot « traumatisme », d’un point de vue étymologique, a un sens précis. « C’est un terme médical signifiant blessure avec effraction, c’est-à-dire qu’il correspond aux conséquences sur l’ensemble de l’organisme, d’une lésion résultant d’une effraction externe ». Du point de vue psychologique, le traumatisme est une blessure psychique provoquée par la violence et la soudaineté du choc de l’évènement qui se traduit par une désorganisation psychique plus ou moins intense, plus ou moins durable, caractérisée en particulier par un débordement des mécanismes de défense et un blocage des mécanismes habituels d’élaboration [46].

ASPECTS PSYCHOPATHOLOGIQUES

La violence sexuelle sur les mineures occupe une place considérable dans l’étiopathogénie de la souffrance de l’esprit. Cela s’observe dans le développement et le déroulement de la vie de la victime. On pourrait s’imaginer que ces cinq mineures, petites soient-elles, n’avaient rien compris. Les parents manifestaient une dénégation du caractère morbide du viol et des croyances populaires dont leurs filles étaient victimes, comme le disaient certains : « elles sont encore trop petites, elles ne pourront plus s’en rappeler… ». Etant donné que ces mineures étaient confrontées au réel de la mort, une souffrance latente est en elles. Des auteurs tels que Golse B. et al. [26] dans la lignée de la pensée freudienne, ont pu montrer avec pertinence l’impact traumatique de l’agression subie, qu’il soit patent ou latent. Cette agression laisserait son empreinte à long terme d’autant que le sujet est empêché de révéler et d’exprimer les faits et son vécu. Tel pourrait être le cas de nos cinq fillettes dépourvues de langage verbal bien développé à leur âge. Dans notre contexte, il n’était pas aisé d’entrer en contact avec la blessure interne de toutes les cinq mineures. Cette difficulté nous a conduits au choix de la plus probable méthode pour la mise en évidence de cette souffrance secondaire au viol : l’utilisation du dessin libre. Il s’agit d’une technique adaptée à l’analyse des enfants qui ont avec les objets, une relation purement narcissique, selon Mélanie Klein citée par Tristan G.F. [53]. Freud A. [23] constate que l’on ne peut travailler avec l’enfant comme dans la cure type de l’adulte. Elle renchérit : « Il agit au lieu de parler ». Pour Dolto F. [18], le dessin constitue un moyen privilégié d’entrée en contact avec l’enfant. Un seul dessin suffit pour que l’enfant entre en relation, affirmait-elle. En plus elle ajoute : « on ne dessine pas, on se dessine et l’on se voit électivement dans une des parties du dessin…Non, on ne raconte pas un dessin, c’est l’enfant lui-même qui se raconte à travers le dessin ». 43 Il faudrait donc être en mesure de décortiquer le non verbal pour arriver à dénicher cette souffrance cachée mais aussi porter attention aux ébauches d’un néo développement. Sur les deux dessins de Nadia, nous avons observé au premier plan les éléments dangereux au milieu des objets de plaisir. Sur le second, nous avons relevé des contenants mobiles et fixes faisant référence à une maîtrise et à une sécurité. Les deux dessins sont une ébauche de dangerosité rapidement contenue par des éléments rassurants. Selon Kaes R. et al. [31], les marques du traumatisme confèrent des capacités au résilient ; ce dernier en sort gagnant. Nadia quant à elle révèle un niveau de maîtrise assez étonnant en contradiction avec la violence de son vécu. On pourrait même se demander si elle a été ébranlée par ce trauma. Le dessin de Grace, lui est plus complexe ; il est divisé en trois parties : deux dans le compartiment supérieur dont l’une est composée d’objets mobiles qui constituent la perte rapide et violente qu’elle a subie et l’autre est faite de contenants fixes qui représentent les objets de valeurs dont elle aura besoin pour sa protection. Le deuxième compartiment est une image de projection d’une fille couchée dans une maison. Ce dessin montre globalement un désarroi violent et brutal avec l’aspiration d’une contenance forte. Agneray F. [3], montre que les dessins de maison représentent un objet d’attachement particulier où tente de s’aménager les vécus de perte, d’abandon mais aussi les traces traumatiques et un mouvement de reconstruction des enveloppes. Brolles L. [11] quant à lui explique que les bordures pourraient être une nécessité de renforcer une contenance défaillante mais aussi une désorganisation des environnements, eux aussi entremêlés, peu structurés dans leurs rapports. Grace se représente filiforme, pendant que les autres ont des contenants au niveau de la partie inférieure de leur corps. La représentation de son corps vide, sans utérus (filiforme) reflète le fantasme de sa mère dont elle fait partie (« des enfants 44 gâtés », « des enfants sans utérus »). Selon Dolto F. [18], les représentations de l’enfant ne sont pas seulement l’indice d’une fixation à une image du corps de son passé que l’analyste devrait décrypter; elles vont surtout permettre l’ouverture, dans le cadre de la relation transférentielle, d’un espace inédit où le désir se déploie et où l’image inconsciente du corps se construit. Yvette à son tour a représenté deux éléments distincts sur son dessin : des personnages et des chiffres. Le premier élément (les personnages) étant divisible en deux compartiments où Yvette passe d’un état de détresse et de vulnérabilité à un état plus sécure mais toujours vulnérable. Le deuxième élément (les chiffres) montre globalement une progression qui va du désarroi à un sentiment plus contenu, voire en voie de maîtrise de soi. Sur le plan dynamique, elle a commencé son dessin (en forme d’arc) par le bas avec une représentation de sa propre personne en rouge pour terminer par le chiffre cinq en bleu à l’extrémité supérieure gauche. Selon Widlocher D. [55] et Pastoureau M. [42], l’usage des couleurs dans les dessins d’enfants est une manière d’exprimer leurs émotions par rapport à une situation donnée : la couleur rouge symbolise l’agressivité, le noir la tristesse, l’angoisse et la dépression, le bleu l’estime de soi. Ainsi, en analysant bien les dessins d’Yvette et de Grace, nous objectivons des éléments de réaménagement psychique en réponse à une situation de trauma vécue. Ce mouvement semble se mettre en route à travers des compartimentations qui nous font évoquer un clivage dont le but est de faire face à l’agression. Cette réflexion corrobore celle de Ferenczi S. [21] qui précise que face à l’effet destructeur du trauma, le psychisme adopte des stratégies de survie : sidération de la pensée, fragmentation d’une partie du moi qui produit l’auto-clivage narcissique. Le patient se dédouble : une partie de la personne continue de vivre et de se développer tandis que l’autre, enkystée, subsiste en état de stagnation, apparemment inactivée, mais prête à se réactiver à la première occasion. Dans ce sens, Freud S. [24] stipule que la reviviscence de tels affects communs aux 45 scènes, réactive chez le sujet les traces mnésiques de la première scène, lui conférant ainsi dans l’après-coup un pouvoir pathogène alors que les traces dormaient, enfouies et inertes, refoulées en tant que corps étranger inclus dans le psychisme.

Table des matières

DEDICACES
REMERCIEMENTS
LISTE DES ABREVIATIONS
TABLE DES DESSINS
I. INTRODUCTION
II. METHODOLOGIE
II.1 MILIEU ET CADRE D’ETUDE
II.2 PERIODE ET TYPE D’ETUDE
II.3 PATIENTS ET METHODES
II.4 CRITERES D’INCLUSION ET DE NON INCLUSION
II.4.1 CRITERES D’INCLUSION
II.4.2 CRITERES DE NON INCLUSION
II.5 CONSIDERATION ETHIQUES
III. OBSERVATIONS ET COMMENTAIRES
III.1 OBSERVATION N° 1
III.2 OBSERVATION N° 2
III.3 OBSERVATION N°3
III.4 OBSERVATION N°4
III.5 OBSERVATION N° 5
IV. DISCUSSION
IV 1. ASPECTS PSYCHOPATHOLOGIQUES
IV.2 ASPECTS CLINIQUES
IV.3 ASPECTS SOCIOCULTURELS
V. CONCLUSION ET SUGGESTION
VI. BIBLIOGRAPHIE

 

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