La nature épistémologique de l’activité de travail

La nature épistémologique de l’activité de travail

Remarques épistémologiques préliminaires

Parmi les énoncés soumis à validation scientifique, Granger (1992), cité par Hubault et al. (1996) distingue les faits actuels (1.1.1.), les faits virtuels (1.1.2.) et les hypothèses (1.1.3.). Chacune de ces catégories renvoie à un mode de validation particulier (1.1.4.). Ce détour par l’épistémologie nous permettra de préciser encore ce que nous entendons par « activité » (1.1.5.).

Faits actuels

Les faits actuels appartiennent à la classe des événements singuliers. Ils sont observables et peuvent être saisis, au moment où ils se produisent, par impression. Une catégorie bien particulière de faits actuels nous intéresse ici : celle des faits historiques. Bien qu’ils ne puissent plus être saisis de manière immédiate (ils sont passés), les faits historiques n’en sont pas pour autant virtuels : ils ont été actuels. Vérifier (objectiver) un fait historique consiste donc, selon Granger, à en restaurer à présence : à le réactualiser, nécessairement sous la forme d’une « image ». Nous tirons les développements qui suivent d’Hubault et al. (1996). Une démarche clinique menée sur le terrain.

Faits virtuels

La science ne saurait se limiter à énoncer des faits actuels : elle ne serait plus science. Elle opère des généralisations. Les faits virtuels sont les faits, qui, élaborés par la science, permettent à celle-ci de penser les faits actuels eux-mêmes, de les organiser en systèmes de relations stables. Parmi les faits virtuels, nous trouvons encore une fois, et toujours selon Granger, une catégorie particulière : celles des « faits non observables », mis en évidence par déduction à partir de faits observables sélectionnés à cet effet. Hubault et al. (1996) de préciser : « Cette virtualité-là ne traduit ni une réalité cachée, ni une réalité idéale, ni un artefact du sujet qui manipule la réalité : elle est une condition nécessaire pour se former une représentation du réel. »

Hypothèses

Selon Granger (1992), une hypothèse porte sur un fait virtuel, et « plus qu’un type d’énoncé, [elle] est une fonction [qui] ouvre un cadre conceptuel pour la saisie des faits et pour la construction des théories […] [de sorte que] l’hypothèse sert d’intermédiaire entre le virtuel et l’actuel. »

Validation

Les faits actuels et virtuels sont vérifiés de la façon suivante : on s’assure de la réalité des premiers ; on contrôle la correcte actualisation des seconds. Une exception toutefois : les faits non observables (catégorie de faits virtuels) sont, pour leur part, non vérifiables. La validité d’une hypothèse se mesure à la capacité de ses faits virtuels à engendrer des faits actuels. Une hypothèse ne peut être vérifiée, mais seulement confirmée. Pour être scientifique, elle doit être réfutable. Quand elle dépend de son contexte, elle doit être énoncée en termes de probabilité.

Nature épistémologique de l’activité

En ergonomie, le terme activité revêt donc deux acceptions. Pour reprendre la typologie établie par Granger (1992), il renvoie à : « un fait saisi par impression », le vécu singulier de l’opérateur ; il s’agit ici d’un fait historique à restaurer ; « un fait soumis à vérification scientifique », c’est-à-dire le moyen de méthode construit par l’ergonomie pour comprendre ce vécu, qui neutralise toutefois fatalement la singularité de ce dernier. Ainsi le concept d’activité représente-t-il un fait virtuel non observable. Il se trouve mis en évidence par déduction à partir de faits observables choisis pour cela (les résultats, le comportement et la tâche), et permet en retour de penser ces derniers comme autant de manifestations tangibles de l’activité vécue dont il rend compte (mais dont la connaissance exhaustive échappe toujours). Comme l’indique Hubault (1996a, p.4) : « Le travail réel, les compromis que l’opérateur passe pour agir, ça ne se voit pas… Le réel du travail […], à quoi l’opérateur s’affronte, comment il y répond, ce qu’il mobilise pour réussir, ce qu’il risque, ça ne se voit pas… Selon nous, c’est là une option essentielle de l’ergonomie : certes, le comportement communique du travail sa part manifeste – visuellement, mais aussi verbalement (les opinions sont des comportements verbaux) ; intentionnellement (le comportement participe d’une stratégie de communication des opérateurs), mais aussi non intentionnellement (le travail témoigne en partie de lui-même par lui-même). Il n’en épuise pas la réalité qui, foncièrement, échappe au regard, et justifie, sous couvert de l’analyse de l’activité, un dévoilement qui ne se confond pas avec l’observation, ni l’analyse, des comportements. C’est dans son acception descriptive, ‘’concrète’’ que l’activité peut être confondue avec le comportement ; dans sa dimension de concept, analytique, elle est […] distincte du comportement. ».Selon Hubault et al. (1996, p.305) « Les faits observables dont dispose l’ergonomie […] concernent la Performance, le Comportement et la Tâche, que l’ergonome confronte entre eux et aux connaissances scientifiques acquises auparavant sur le « fonctionnement humain », pour faire émerger de cette toile de fond la figure de l’Activité qui, en retour, « explique » ces faits observés ». A partir, donc, de l’objectivation d’un ensemble de faits bruts – la performance, le comportement et la tâche -, l’ergonomie élabore le concept d’activité, qui permet de saisir et d’éclairer l’activité réelle du travailleur.

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